AH, VOUS DIRAI-JE MAMAN !De Robert Verheuge.Editions l’Harmattan
Avec Ah vous dirai-je maman !, Robert Verheuge signe un témoignage touchant.
En un peu plus de 200 pages, il fait état d’un parcours de vie passionnant et, malgré une apparente objectivité, passionné, de sorte que le lecteur se prend à son tour d’intérêt pour cette belle aventure humaine relatée avec une profonde sincérité et une grande force d’expression.
Une œuvre généreuse riche en passages poignants et en réflexions sur la vie et ses aléas, sur l’amour entre mère et fils, entre parents et enfants, mais aussi sur celui qui peut unir un couple.
Un beau texte tout nourri de références littéraires et musicales faisant état des découvertes qu’a pu faire l’auteur lors de ses nombreuses pérégrinations : des lieux mythiques tels l’église Saint-André de Rivesaltes ou l’abbaye de Moissac mais aussi des paysages qui lui sont devenus familiers.
« L’art nous élève au-dessus de ce que nous sommes » constate ce fervent de musique classique et de littérature, qui garde intacte, à travers les aléas de toute une vie, la faculté de s’émerveiller.
Ainsi peut-on lire, après une découverte déstabilisante: « Un peu abasourdi, je marque une pause tandis que Catherine Collard joue le second mouvement de la sonate en fa mineur de Haydn. Douceur, finesse, tristesse, dialogue tendre entre les deux mains puis espièglerie. Mozart entrebâille la porte ».
Un texte qui regorge de bonheurs d’expression, de formules où le lecteur, la lectrice retrouvent quelque chose de leurs propres questionnements. À propos de l’amour qui s’éteint par exemple : « Nous savions bien, nous ne voulions pas savoir, que le présent a besoin d’un futur »
Un texte où la sensibilité à fleur de peau n’empêche en rien un profond sens de l’humour touchant parfois à l’autodérision. Ainsi de cette petite mésaventure qui n’arrive pas à assombrir le merveilleux moment vécu lors de la naissance de son fils après celle de ses deux filles. « J’ai pleuré de joie. Je suis alors devenu éternel, léger, puissant, je me suis envolé, je le jure, puis je me suis tordu la cheville. Pourquoi faut-il que je me torde toujours la cheville quand un événement positif ou négatif me déstabilise ? ».
La relation à la mère est de même eau. Qu’elle se nomme Jeanne, Jeannette ou Jeannot selon les moments et les variations de ses relations avec son fils à qui elle a interdit de l’appeler maman, la mère est partout présente dans les nombreuses pages qui lui sont consacrées. Riche, envahissante, pétrie de contradictions, elle a créé au fil des ans un tissu d’amour, parfois de désamour et de multiples occasions d’incompréhensions.
Personnage plutôt que personne, malheureuse, d’un contact rugueux et malaisé, elle se montre le plus souvent insupportable dans cette négation de l’enfant qu’elle n’a pas voulu et d’elle-même, sans parvenir malgré tous ses efforts, à décourager ce fils unique. On le découvre au fil des pages dans ce beau portrait de l’enfant qui devient homme tant bien que mal, et s’efforce de rendre tout l’amour qu’on ne lui a pas donné. « J’aurais aimé… que tu sois heureuse de me voir heureux, et peut-être un peu fière. J’aurais aimé qu’au fond de toi tu me reconnaisses. »
Ce retour permanent vers une enfance rendue moins difficile par la présence d’une grand-mère musicienne, d’un grand père « passeur d’identité » aide le jeune Robert à se « définir à partir de matières, de valeurs, de modèles » autres que ceux de la mère. « J’ai vécu de beaux moments et des émotions avec toi, Jeannette. Mais, tu le sais bien, nous n’avons jamais eu en partage un monde d’idées et de symboles. »
Malgré cette privation d’amour, quelle attention aux autres pourtant, quelle exigence de générosité et d’honnêteté, de respect humain, quelle volonté de renouer tous les liens familiaux rompus, quel refus des petites compromissions et des petits arrangements avec la morale développe ce fils insuffisamment aimé. Avec quelle obstination il s’acharne à mettre en œuvre au quotidien ces valeurs qui ne lui ont pas été inculquées par sa génitrice.
« En agissant souvent on se trompe, en n’agissant pas on se trompe toujours ».
Quelle soif d’amour il développe, lui qui en a été privé : « Quand deux êtres emboitent bien leurs richesses et leurs névroses, leurs enthousiasmes et leurs inquiétudes, quand ils construisent ensemble des mondes nouveaux, quand ils rayonnent et que leur relation vivante se renouvelle… alors une sorte de priorité s’établit par rapport aux autres belles histoires qui eussent été possibles. »
Il serait vain pourtant de chercher un jugement par rapport à ce personnage de mère si contrasté, si clivant. Alors que la mort menace, certes c’est toujours la même constatation qui s’impose : je renoncerai « à mon incorrigible besoin de te convaincre et à mon goût de la controverse avec, comme à chaque fois, pour seul résultat, notre mutuelle incompréhension. »
Mais le dernier message est tout d’amour : « Jeannette, ma Jeanne, ma mère révoltée, ma mère « fêlée » par la vie, ma mère « colère », ma mère « courage », ma femme-enfant , ma mère déçue par les humains, maintenant je suis en paix avec toi, maintenant je peux t‘appeler « Maman ».
Ça ne peut plus te contrarier, Maman, tu es jeune pour l’éternité. »
Un beau livre !