Editions du .Seuil
En préparation des nuits de la lecture, le samedi 24 janvier 2026, date où l’Association Socio Culturelle de Beaumont-de-Lomagne recevra l’auteure Lydie Salvayre et proposera à ses adhérent-e-s un atelier d’écriture autour de l’oeuvre de cette écrivaine, un petit groupe s’est réuni pour découvrir son œuvre et en rendre compte.

Voici donc, en avant-première de cette rencontre, la présentation du roman Pas pleurer qui a valu à Lydie Salvayre le prix Goncourt en 2014
Entre autrefois et aujourd’hui
L’intrigue du roman juxtapose sans cesse la période contemporaine qui se situe dans l’appartement de la mère, aujourd’hui, en ce moment où la mère et la fille conversent, et le temps d’autrefois où l’auteur évoque plusieurs lieux :
- le village natal de Montsé et sa famille où vivent également les Burgos, propriétaires terriens
- Le village de Lérima où les jeunes José et Juan vont chaque année travailler dans la propriété de Don Tenorio et où ils découvrent la lutte et ce qu’elle peut signifier pour eux
- Palma de Majorque où l’écrivain Bernanos en 1936 découvre les atrocités commises par les nationaux à l’encontre de la population
- Barcelone où arrivent les jeunes, José, Montsé et Juan lorsqu’ils se décident à quitter le village et qui leur apparaît comme une terre de liberté.
Tout au long du livre, on navigue entre deux mondes
Le monde contemporain où l‘Histoire revit par l’intermédiaire de la mère, laquelle se laisse envahir par ses souvenirs et de la fille qui réfléchit à ce passé qu’elle n‘a pas vécu.
Et celui de L’Espagne de 1636, en cette période où le peuple espagnol a cru possible l’avènement d’une société plus juste et plus fraternelle.

Un permanent aller et retour entre trois voix
- La première voix est celle de la vieille mère de l’auteure, Montsé, témoin de l’effervescence dans l’Espagne de 1636 et de l’échec de la cause républicaine.

La voix de l’écrivain Bernanos appartient au temps d’avant. Vivant à Majorque, catholique bon teint et sympathisant de la Phalange, il découvre avec horreur les exactions de l’église contre la population.« Il voit les nationaux se livrer à une épuration systématique des suspects, tandis qu’entre deux meurtres, les dignitaires catholiques leur donnent l’absolution au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. L’église espagnole est devenue la Putain des militaires épurateurs » »

Il porte témoignage dans des journaux catholiques où son attitude est très mal perçue et, plus tard il réunira tout ce qu’il a pu observer dans son ouvrage « les grands cimetières sous la lune. On le voit tout au long du roman assister à la montée du fascisme et s’en désespérer. « Et bien qu’il lui coûte de le dénoncer, il lui coûte plus encore d’en être le témoin muet. L’image de ces prêtres, le bas de leur surplis trempant dans le sang et la boue, et donnant leur viatique aux brebis égarées qu’on assassine par troupeaux, le révulse ».

- La troisième voix est celle de la fille de Montsé, l’auteure Lydie Salvayre intervient dans l’histoire, explique et commente, s’efforcer de mettre un peu d’ordre dans ce que raconte la mère et parfois traduit ce qui est difficile à comprendre pour les lecteurs et lectrices. Elle remonte jusqu’aux racines des événements, en 1934 et développe les faits historiques qu’elle découvre en comparant les deux discours, celui de sa mère et les textes de Bernanos.
Elle situe le mouvement espagnol dans un courant général et le ramène vers l’histoire de la France qui ne va pas tarder à rattraper l’Espagne dans sa marche vers l’horreur.
Les deux écrivains,, Georges Bernanos et Lydie Salvayre, deux témoins à des époques différentes, lors de la guerre d’Espagne et aujourd‘hui , sont tous deux des combattants, chacun à leur manière, Bernanos en secouant l’apathie des bons“catholiques qui applaudissent des deux mains tels Claudel, aux errements de l’Eglise qui est la leur, et Lydie Salvayre grâce à ce livre qui ressuscite parle biais d‘images délibérément crues et violentes un passé que notre époque est en passe d’oublier.
La lutte des fils
A vrai dire, la lutte des Espagnols en 1636 n’est pas celle des pères mais celle des fils qui ne veulent plus de la Sainte Espagne confisquée par l’église et des patrons qui les payent misérablement. Les fils qui, souvent se dressent contre leur père, leur famille et les habitants de leurs villes et villages, et aspirent à la liberté de penser et de vivre « QUEREMOS VIVIR ! »
C’est aussi une lutte des générations, et de classe au sein même de la famille dans cette superposition de huis-clos, Un désir d’émancipation et de fuite face à une condition familiale étouffante.
Le 23 JUILLET 1636 une réunion à la mairie rassemble les habitants du village de la mère Montséé pour une Assemblée Générale en ce moment où tous les espoirs semblent permis.
Un grand élan se dessine dans l’assemblée à l’appel de son frère, José, qui rêve d’une collectivisation des terres et des moyens de production, d’un partage égalitaire des richesses produites, évoque une société plus fraternelle et plus juste faite de respect humain.
Le lendemain, 3 jours après, 4 jours après, dans le village, on commence à reculer puis, le 5ème jour, lors de la deuxième assemblée Diégo, le fils du propriétaire terrien Don Jaime, prend la parole au nom des communistes auxquels il s’est rallié et stoppe ce bel élan qui, à vrai dire, s’essoufflait déjà quelque peu.

Révolté par la réaction des gens de son village, José décide de partir pour la grande ville. Son ami Juan et Montsé le suivent. Ils y découvrent une vie plus libre, joyeuse et pleine d’espoir. Mais, ils ne tardent pas à revenir au village. José est désenchanté car il perçoit les germes d’une défaite possible. Montsé, enceinte d’un français inconnu, aussitôt rencontré aussitôt perdu, rencontre d’une nuit qu’elle identifie, d’une manière fantasmée à André Malraux, sera mariée à Diégo qui n’attend que cela. Elle rentre dans la famille de Don Jaime que la naissance de la petite Luanita réunit dans une adoration commune.
Nul ne se rend compte au village, et Montsé pas plus qu’eux de l’évolution dramatique de la situation. Deux conceptions de la lutte s’affrontent. Les communistes maltraitent les anarchistes et s’efforcent de les priver de tout moyen d’action, souvent les armes à la main.
En décembre 1937, lors d’une échauffourée avec des phalangistes venus prendre d’assaut la mairie avec l’aide du régisseur de Don Jaime, José est tué. La situation devient dramatique pour Diégo, accusé d’imprévoyance. Désormais en butte à une hostilité de plus en plus marquée de ses concitoyens, il se réfugie dans l’alcool. Il devient de plus en plus clair que les républicains s’acheminent vers la défaite.
Une lutte perdue d’avance.
De leur côté, les fascistes deviennent chaque jour plus agressifs et déterminés dans leur opposition à la République et à ses partisans. Un jeune général, incarnant l’espoir d’un retour à l’ordre et à la tradition, décide de prendre la tête du mouvement. Sa volonté est claire : il entend sauver la « Grande Espagne », qu’il perçoit comme menacée de disparition, engloutie par la montée de la démocratie et du socialisme. Pour lui, il s’agit de dresser un rempart solide contre ce qu’il qualifie d’invasion bolchévique, justifiant ainsi la radicalisation du camp nationaliste et l’engagement dans une lutte sans merci contre les forces progressistes.de plus en plus virulents.

« Un jeune général s’est décidé à prendre le commandement de la Grande Espagne en train de sombrer dans la démocratie et le socialisme afin de constituer une digue contre l’invasion bolchévique »
La situation des combattants de la République est dramatique, mal armés, mal préparés, ignorant tout des stratégies militaires. Improvisant une guerre en attendant des armes qui ne viennent pas, ils partent affronter l’armée aguerrie et puissante des nationaux solidement armée et bien entrainée. De plus, ils partent en guerre désunis : les agents russes mettent en garde les combattant contre les anars. Et la violence attisant la violence, José, le frère de Montsé, découvre « tout comme Bernanos à Palma qu’une vague de haine ronge ses propres rangs, une haine permise, encouragée, décomplexée… qui s’affiche fière et contente d’elle-même ».
Aucune puissance étrangère ne soutient les combattants de la République.Tout un peuple s‘affronte pendant les trois ans qui séparent l’avènement de la république en juillet 1936 de janvier 1639, date de l’exil du peuple de gauche, des cohortes de gens hagards parmi lesquels Montsé se réfugiant en France
Deux langages pour un roman
Le ton est dynamique, ponctué d’exclamations et d’incidentes, de jurons, d’expressions espagnoles, d’indications de source (toujours la même source en fait pour José « le mundo obrero» et le journal de droite pour Dona Pura « Accion espanola »), et par les remarques de la mère qui s’insinuent dans la narration, la morcellent, s’imposent avec véhémence, parfois même avec violence, dans un français déformé que la fille corrige de son mieux. « Je n’en revenais pas, dit ma mère, j’étais complètement stomaquée, es dis-je, estomaquée, j’étais estomaquée devant tant de riquesses. »
Les deux langages s’entremêlent. La fille ramène sans cesse vers un français plus compréenhesible par les lecteurs et lectrices. Parfaitement correct, son expression s’oppose au vocabulaire familier de la mère, mais elle n’est pas dénuée de quelque coquetterie dans l’usage de mots savants. Par exemple elle évoque une soirée où elle s’est trouvé face à « un poète glossolalique».
Ce langage châtié parfois un peu précieux, s’oppose au fragnol de la mère, un français maltraité dans une bouche qui reste étrangère, plein d’erreurs grammaticales et de vocabulaire appoximatif « cette langue mixte et transpyrénéenne qui est devenue la sienne depuis que le hasard l’a jetée , il y a plus de soixante-dix ans, dans un village du sud-ouest français »
Mais la mère a le goût des mots et elle aime à les manier dans des récits le plus souvent expressifs qui font de son témoignage un outil essentiel pour comprendre ce qui a motivé l’exil de tout un peuple.
Le titre du roman, Pas pleurer, c’est que sussurre à son enfant la jeune mère terrifiée et suffocante à force de pleurer », pendant la Retirada, cette fuite éperdue des Espagnols vaincus vers la France où ils espèrent pouvoir se réfugier,
