Absence

 

J’arrête ma voiture tout juste derrière la sienne. Au loin, sa silhouette fuit à travers un rideau d’arbres.

« Reviens, je te demande pardon. »

Elle est loin déjà. M’a-t-elle seulement entendu ? 

Elle arrive maintenant au pays des grands arbres. Les pins, hautes silhouettes familières, les chênes aux feuillages accueillants où se nichaient les caches des petits bergers dont elle aimait accompagner les errances autrefois, les châtaigniers se penchant très bas comme pour partager des secrets, les frênes et tous les autres que l’abuelo lui avait appris à reconnaître au fil des ans.

Enfin, elle peut respirer. Toujours les arbres l’ont protégée.

« Reviens, je n’aurais pas dû parler comme ça ».

Que je suis bête ! Plus que bête, malhonnête. Ce regard qu’elle m’a lancé ! Et ces mots hachés, minces éclats de souffrance fichés entre elle et moi.

« En somme, tout est de ma faute. C’est ça que tu dis, non ? 

Et elle s’est enfuie avec, aux pieds, ses mules mauves bordées de bleu. Sans même enfiler une veste, elle qui est toujours glacée. Le temps de me jeter sur la porte qu’elle a claquée à toute volée et sa voiture tournait déjà le coin de la rue.

Vingt ans qu’on partage la même vie, le même lit, les contraintes, quelques joies, de rares bonheurs et au premier coup d’œil sur un autre jupon, elle me joue Roméo et Juliette, Tristan et Yseut.

Elle exagère ! Bon, d’accord, je suis parti quelquefois, j’ai menti un peu, mais qu’est-ce qu’elle s’imagine ? Qu’elle est propriétaire de ma vie ?   

Sous ses pieds, les feuilles mortes chantent la petite musique nostalgique des jours heureux. Des bruissements dans les feuillages annoncent des fuites soudaines. Çà et là, des tapis de mousse offrent un confort inattendu avant le retour au sable mou du chemin…

Imbécile, triple buse ! Comme si elle n’avait pas pu se douter qu’après vingt ans de vie commune, les choses peuvent changer ! Tout, elle a tout vu et, jusqu’à cet appel téléphonique qu’elle vient de surprendre, elle n’a rien compris. Mais à quoi rime ce désespoir de pacotille ? Une réaction de midinette. Toi et moi pour toujours. Aujourd’hui moins qu’hier et bien plus que demain. Je t’aime, tu m’aimes, on s’aimera jusqu’à la fin du monde. On n’est pas plus ridicule ! Elle mérite tout ce qui lui arrive.

Des deux côtés du chemin de sable mou, de hautes herbes s’embroussaillent. Des fougères aigle se pressent en rangs serrés, becs dressés comme pour mordre. Dans l’ombre, les tunnels, chenilles fantomatiques, zigzaguent jusqu’aux palombières avec leurs meurtrières ouvertes vers le ciel. Et, du haut des grands arbres, pendent les fils destinés à actionner les appeaux, noir signal du sacrifice annoncé des palombes.

Où est-elle passée ? C’est de la folie d’aller là-bas à cette heure, avec la nuit qui tombe. Et pour trouver quoi ? Comme si elle ne savait pas que, depuis la mort de l’abuelo, ils ont fermé la maison.

– Lise, reviens, il n’y a plus personne là-bas. Reviens !

Elle se tord les chevilles sur le sol irrégulier, s’arrête, fixe le bout de ses mules brodées de bleu qui s’effilochent. Comment a-t-il pu ? Les faits lui reviennent en mémoire, un à un. Et la voix de l’abuelo autrefois :

« Nous, les hommes, tu sais, on est comme ça. Même ceux qui se battent pour les plus nobles causes, quelquefois … des enfants mal terminés. On ment à nos mères, à nos femmes, et à nous-mêmes le plus souvent. Vis ta vie, petite, le mieux que tu pourras. Il faut que tu le saches, tu ne pourras jamais être sûre que de toi. Et encore ! »

Le soir ne tardera plus maintenant. Bientôt elle sera chez elle. Autrefois, le car la laissait sur la route, à l’endroit même où elle a, ce soir, arrêté sa voiture, et elle courait à travers la forêt, sa valise brinquebalant à bout de bras. Rouge, essoufflée, heureuse, avant d’arriver, enfin, au chemin empierré de briques rouges.

Elle en distingue la trace. L’allée s’ouvre entre deux haies. Puis c’est la maison, plus petite que dans son souvenir, une masure presque enfoncée dans la terre avec ses pans de murs tombés, le toit du hangar ouvert à tous les orages. Seuls les chênes de la cour semblent n’avoir pas souffert des ravages du temps.

Sur le seuil, une silhouette, les bras grands ouverts comme autrefois. Dès la première heure des vacances, il commençait à la guetter derrière la fenêtre pour ne pas risquer de manquer son arrivée. Elle s’immobilise : Abuelo ! Enfin ! Je suis fatiguée, si fatiguée !

Impossible d’avancer dans cette forêt mal entretenue. Les ronces agrippent les vêtements. Des armées de houx se hérissent, soldats miniatures interdisant le passage. Pas question de marcher sur le bois pourri des troncs abattus en travers du chemin, avec cette vermine qui les dévore de l’intérieur. Il perd un temps fou pour les contourner. Et Lise qui demeure invisible ! Mais qu’est-ce qu’elle espère au juste ? Elle ne sait donc pas que son enfance est morte à tout jamais ?

Enfin, voilà la maison, ses murs à demi-écroulés se confondant avec la terre, tapie, à l’affût, sous les arbres.

Comment peut-elle à ce point aimer pareil taudis ?

– Lise, je t’en prie, arrête ce jeu maintenant !

Pour toute réponse, les gesticulations d’une large branche agitée par le vent qui, sur le seuil, bouche d’ombre, se donne des allures de silhouette.