

On dit que mieux vaut ne pas se mêler des affaires de famille, j’en sais quelque chose, moi qui suis témoin de tout ce qui se passe dans le monde.
Longtemps, très longtemps, avant que les hommes n’existent, avant même que je n’apparaisse, moi, Hélios, dieu du soleil, alors même que le monde n’était qu’un magma informe, naquirent les Grands Ancêtres.

Ils étaient deux, Ouranos le Ciel et Gaïa, la Terre. Ensemble, ils peuplèrent notre planète d’une foule d’êtres parmi lesquels les Hécatonchires, des monstres aux cent bras, les Cyclopes, d’horribles géants possédant un seul œil au milieu de leur front bestial, enfin les douze Titans qui donnèrent naissance aux dieux olympiens dont je suis issu. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ne manquaient pas d’imagination, mes aïeux !
Comme je la raconte, cette histoire semble assez tranquille, mais il ne faut pas se fier aux apparences. Ouranos, par peur de se voir détrôner, fit engloutir ses enfants par le Tartare, un gouffre sinistre d’une race intermédiaire comme il en existait en ces temps farouches, en partie dieu, en partie élément.
C’est alors que la Terre arma elle-même le bras de son dernier-né, le Titan Cronos et l’incita à châtrer son père pour s’emparer du pouvoir. Mais, à peine maître du monde, Cronos qui ne tenait pas à subir le même sort que son cher papa, prit la déplorable habitude d’avaler tout rond ses propres enfants à peine nés.

C’était finement calculé, sauf que sa femme, Rhéa, ne fut pas longue à découvrir, elle aussi, l’arithmétique :
– Comment, ce glouton-là m’avale tous mes enfançons ! Voilà qu’il m’a déjà gobé mes trois mignonnes : Hestia, Déméter, Héra, en plus de mes deux chérubins, Hadès et Poséidon. Cela fait déjà cinq. Mais c’est que si je le laisse faire, il va me dépeupler.
Lorsque Zeus s’annonça, pour pouvoir le garder, elle inventa la ruse. C’est depuis qu’on accuse les femmes de sournoiserie, et m’est avis que c’est bien injuste. A la naissance du petit dieu, son goulu de père reçut une pierre emmaillotée qu’il goba sans plus de manières, de sorte que son rejeton put, en toute sécurité, sucer le lait délectable de la nymphe Amalthée et grandir en force et vigueur, en sagesse, en résolution.

Quand le rescapé eut atteint l’âge adulte, Cronos fut tout surpris de le voir paraître en compagnie de ses oncles les Cyclopes qui, de leur œil unique, regardaient droit devant d’un air féroce tandis que les Hécatonchires agitaient leurs multiples bras armés de javelots. Ce fut une arrivée à grand spectacle !
Cronos eut beau appeler en renfort ses frères, les Titans, balayé le temps d’autrefois ! Zeus, avec la génération montante, régurgitée de mauvais gré, s’installa sur l’Olympe. Une nouvelle race de dieux était née, les Olympiens, moins féroces mais pas, pour autant, de tout repos.
L’oncle Zeus surtout était remuant. Il faut le comprendre. Avant lui, Ouranos et Gaïa avait tout fait. Quoi de plus facile, lorsqu’on est dieu, que de créer le ciel et la terre, la végétation, les animaux, les hommes même ? C’est ainsi que le jeune roi des dieux, après avoir vaincu son père, se retrouvant désœuvré au sommet de l’Olympe, se vit contraint d’inventer une autre forme de création. Il ne se trouvait pas un jour qu’il ne se transformât en nuage, en taureau, en cygne, pour découvrir le point sensible d’une belle. La génération des dieux créateurs avait vécue. Zeus, dont le génie politique n’avait pas d’égal, initia celle des dieux – pères.

On se souvient de Déméter, l’une des petites déesses avalées puis recrachées par le vieux Cronos. Entre-temps elle avait grandi et mis au monde une fille, l’adorable Perséphone.
Les deux femmes s’entendaient à merveille. Elles y avaient quelque mérite, étant très différentes : l’une les pieds solidement arrimés au sol, grande, sculpturale, le corps ample et généreux ; l’autre fantasque, rêveuse, délicate comme une statuette de Tanagra. Belle à couper le souffle.

C’est de là que vint le problème. Comment ce vieux grognon d’Hadès la vit-il, c’est à se le demander ! Bien sûr, il appartenait à notre famille, mais aux jacasseries et au remue-ménage permanent qui agitaient l’Olympe, il préférait la paix du pays des morts. C’est bien pourquoi avant de s’aviser que c’était du mal d’amour qu’il souffrait, il demeura longtemps perplexe. Ce qu’il ressentait ne ressemblait à rien de ce qu’il avait jusque là éprouvé : une espèce de fièvre, un désir d’ailleurs, une lassitude de tout ce qui avait été sa vie, quelque chose comme une soif impossible à étancher.

Lorsque Zeus, coupant en trois parts le royaume du vieux Cronos, lui avait attribué, en partage, les enfers avec leurs richesses enfouies et leur immense population silencieuse, il aurait pu trouver à redire. Dans cette partie de bras de fer, ses frères, plus hâbleurs, s’étaient taillé la part belle : pour Zeus, le ciel ouvert sur l’infini, pour Poséidon, l’immensité mouvante des mers.
Mais, jusqu’au jour fatidique où la beauté de Perséphone eut raison de lui, jamais la vie dans les entrailles de sa mère, la Terre, n’avait paru désagréable à Hadés. Bien au contraire. Et voilà que, tout à coup, la fine silhouette de la jeune fille l’obsédait, éveillant en lui, comme une frustration, une faim de couleurs, de lumière, de mouvement.

Hadès souffrit comme un damné. Pour soulager son mal de vivre, il s’enfonça dans les Enfers, mais aucun de ces paysages qu’il aimait ne parvint à l’apaiser. Il délaissa les Iles Fortunées, domaine des bienheureux pour, passée la désolation de la Plaine des Asphodèles, suivre les méandres du Cocyte dont les eaux glaciales s’en vont rejoindre celles du Pyriphégéton, qui est de feu.
Il erra dans les limbes où les souffrances des enfants mort-nés et des laissés-sans-sépultures ne le soulagèrent pas des siennes. En vain, le chien Cerbère s’efforça-t-il d’attirer ses caresses en gémissant de ses multiples gueules.

Hadès passa sans même le voir tant il était hanté par l’image de Perséphone étirant dans la lumière de mes rayons son corps gracile. Azur et or sur fond de sable et de verdure, ce sont mes couleurs à moi. De quoi transformer en beauté le plus infâme laideron, mais quand le sujet s’y prête, je deviens proprement génial !
Rien n’était capable de le guérir de cette image éblouissante d’une Perséphone qui n’était pas pour lui ! Il réussit à éviter Charon, qui s’ennuie à faire traverser le peuple silencieux des âmes en transit et devient intarissable dés lors qu’il a un visiteur, mais à la croisée des chemins, entre les Champs Elysées et le Tartare, il ne put échapper aux trois Justes : Minos, Eaque et Rhadamante. Je les connais, ils montent parfois sur l’Olympe. Jamais ensemble, heureusement. Des raseurs redoutables !

Lorsqu’il eut traversé les sept cercles où les vaniteux, les malfaisants, les avides de pouvoir subissent des tourments éternels, il continua à s’enfoncer dans ce pays désolé, cherchant, pour soulager sa peine, toujours plus de ténèbres et de douleur. On dit que, là-bas, tout est d’une couleur livide, baigné d’une lumière sans éclat. Pouah ! Quel lieu horrible ce doit être !
Enfin, il arriva au Tartare où dans les abîmes du monde, les Titans demeurent à jamais pétrifiés sur ordre de Zeus. Une manière comme une autre de leur apprendre à choisir leur camp ! L’idéal, dans les affaires de famille, c’est de rester en dehors… quand c’est possible. J’allais me rendre compte sous peu que cela ne l’est pas toujours.
Ce n’est que parvenu au plus profond des Enfers qu’Hadès se rendit compte de son erreur. Perséphone seule pouvait apaiser ce tourment qu’elle avait provoqué.
Il faut imaginer leur rencontre. Lui ni beau ni laid, – ce n’est pas pour rien que les hommes l’ont nommé l’Invisible -, un être sans éclat, sans relief. Elle, superbe, mais pas seulement belle : intelligente, sympathique, fine causeuse avec un humour à l’emporte-pièce, une jeune déesse exceptionnelle !
Habituée qu’elle était aux regards, aux éloges d’une foule de jeunes dieux empressés à faire leur cour, savait-elle seulement qu’il existait, Hadés ?

Le fou – rire qui la secoua devant les déclarations embarrassées du petit homme bégayant, bafouillant, grotesque ! Ah, quel piètre séducteur que ce pauvre Hadès !
Et lui qui ne voulait rien comprendre et qui insistait à n’en plus finir. Il ne pouvait imaginer sa vie sans elle. Il lui offrait son royaume. Avec lui, elle ne manquerait de rien. Mieux que cela ! Les mines d’or, d’argent, de diamants du monde souterrain, il les jetait à ses pieds en même temps que toutes ses autres possessions. Tout, il lui donnait tout, pourvu qu’elle l’aime un peu.
Perséphone riait :
– Que veux-tu que je fasse de telles richesses, mon bon oncle ? Chaque jour, Hélios me baigne de ses rayons dorés. Les blés que fait pousser ma mère me sont des couronnes moins pesantes que tous tes bijoux, et qu’ai-je besoin de tes diamants quand il me suffit de me baigner pour me retrouver nimbée de mille gouttelettes irisées ? Non, crois-moi, garde tes trésors pour une femme qui en soit plus digne.
Il essaya encore de la convaincre, mais sa voix tremblait et, tandis qu’il se décomposait, murmurant les promesses les plus extravagantes, l’écervelée riait toujours. Enfin, sans la moindre conscience du danger qui la guettait, elle l’acheva d’un dernier trait :

– Que peux-tu donc m’offrir que je n’aie déjà, mon bon oncle ?
Cette passion soudaine avait éveillé Hadès. Jusqu’ici, il avait vécu cette existence machinale, un peu mécanique, qu’on prête aux somnambules. Et voilà que l’amour le révélait à lui-même, voilà qu’il découvrait soudain le goût du nectar, les délicates senteurs de l’ambroisie, le plaisir de toucher cette chair élastique et tendre d’une Perséphone dont les grands yeux le fixaient, épouvantés.
Alors Hadès perdit son calme. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il l’emporta, toute pantelante, dans les entrailles de la terre. Là, il profita de ce qu’elle était assommée d’angoisse devant pareille violence pour lui faire absorber, par traîtrise, trois grains de grenade. Elle le savait bien, pourtant, que rompre le jeûne aux Enfers équivaut à ne plus pouvoir quitter le monde souterrain. C’est une règle sacrée à laquelle même un dieu ne peut déroger, il y a des choses qui nous dépassent tous.
L’affaire aurait pu en rester là. Après tout, l’histoire des dieux et des hommes est pleine de ces sortes d’enlèvements, mais c’était compter sans l’intraitable caractère de Déméter. Voyant sa fille devenir chaque jour plus belle et connaissant les mœurs dissolues de l’Olympe, elle réagit immédiatement. Comme Perséphone tardait à rentrer, elle s’en fut à sa recherche.

Après une journée de course autour du monde, je rentrais mes chevaux à l’écurie. Séléné, ma sœur, que d’autres nomment la lune, était venue me relayer et, pour tout dire, je n’étais pas mécontent de lui laisser la place. Demain serait un autre jour. Quand j’ai vu Déméter errer le long des chemins poussiéreux, tête basse, absorbée dans ses pensées, je me suis éclipsé le plus vite que j’ai pu. Courage, fuyons, c’est ma devise à moi, au moins dans certaines circonstances. Si elle est sans gloire, elle m’a souvent permis de me tirer de situations bien embarrassantes.
Pendant neuf jours elle a erré. Neuf jours elle est restée absente à tout ce qui l’entourait, réfugiée au plus profond d’elle, à laisser ses pas la conduire où ils voulaient bien la mener. Sous mes rayons acérés, les plantes séchaient. Je fais mon travail, moi, je ne peux pas, en plus, me charger de celui des autres, surveiller qu’il y ait assez d’humidité, mais pas trop, pour que les fleurs viennent à fruit et les fruits à graine.

Quant à Déméter, comment aurait-elle pu empêcher les plantes de se détériorer ? Elle-même se dégradait au cours de cette marche interminable. Elle l’avait commencée sous les traits d’une déesse olympienne, le front haut, le port altier, mais au bout de neuf jours, c’est une pauvresse au corps flétri et au visage plissé de mille rides qui est arrivée aux portes d’Eleusis. A tel point que la reine Métanire, femme du roi Célée, la voyant si misérable, la prit en pitié et lui offrit l’asile de son palais, la traitant avec les plus grands des égards.
Déméter vécut là quelques jours, mais elle ne pouvait s’arrêter bien longtemps, la souffrance la talonnait.
Elle n’eut pas plus tôt quitté Eleusis qu’elle leva sur moi les yeux. Je me faisais tout petit, là-haut, en priant les Grands Ancêtres de m’aider à me faire oublier. Mais non, il faut croire que mon heure était venue. Ils le savent, tous, que ma position est idéale pour tout voir et tout entendre, et allez donc mentir quand Déméter vous fixe droit dans les yeux ! Je lui ai tout dit.
C’est en voyant ses réactions que j’ai compris l’étendue du désastre.


Elle s’en fut trouver Zeus qui, à son habitude, s’efforça de louvoyer. Si seulement il avait autant d’énergie pour affronter ses belles que pour leur courir après ! Et ces arguments qu’il employait ! Lamentables !
– Bon, d’accord, je suis le père de la petite, mais je suis aussi le frère d’Hadès, non ? Pourquoi veux-tu que je me mêle d’une histoire qui s’arrangera très bien sans moi ?
– Mais il l’a enlevée de force. De force, tu m’entends, elle n’était pas consentante.
– Laisse donc, ce sont des manières. Qu’est-ce qu’elle pourrait lui reprocher s’il accepte de réparer ? C’est un bon parti, Hadès !
– C’est ton dernier mot ?
Il n’a pas senti la menace. Quand elle est partie, pourtant, sans même le saluer contrairement à tous les usages, il aurait dû se douter de quelque chose, mais il n’a rien compris.
Moi, je l’ai suivie. Elle ne manque pas de personnalité, Déméter. Une déesse intéressante ! Je ne dis pas cela parce qu’elle est de ma famille, ils le sont tous, mais parmi cette bande de paltoquets, il y en a peu qui ait pareille envergure. Je l’ai vue aller de Poséidon à Héra, de Héra à Artémis, d’Artémis à.… Elle a fait le tour de l’Olympe. Ils lui ont tous répondu la même chose. Quand elle a compris que ses efforts demeuraient vains, elle s’est arrêtée d’un seul coup. Statufiée devrais-je dire; ça m’a fait un drôle d’effet de la découvrir tout à coup si semblable aux portraits que les hommes ont fait d’elle. Elle réfléchissait. Puis elle est repartie à grands pas et j’ai repris ma filature. L’affaire commençait à devenir palpitante, je n’aurais pas laissé ma place pour un empire. D’ailleurs, l’empire je l’ai déjà et ma place est exceptionnelle.

Que les Grands Ancêtres nous protègent ! J’ai eu un coup de panique quand j’ai compris, en un éclair, ce qu’elle s’apprêtait à faire : en appeler aux hommes contre les autres dieux est la seule chose qui nous soit strictement interdite. Et elle y allait tout droit ! Heureusement que mon attelage connaît le chemin, sans quoi je me demande où nous nous serions retrouvés tant j’étais préoccupé. Mais j’avais tort de me faire du souci. Les hommes ne valent pas mieux que nous. Ils se sont récusés poliment et dans leur peur, ont trouvé les mêmes arguments que les paltoquets olympiens. Puisque Monsieur Hadés était décidé à réparer, n’est-ce-pas, hommes et dieux étaient prêts à s’en laver les mains.
Déméter a repris sa route, misérable. Même si cela m’a fait de la peine pour elle, c’était mieux ainsi. Il était temps que cette affaire se termine, d’une manière ou d’une autre. Peu à peu, pourtant, son pas est redevenu décidé, sa tête altière s’est redressée. À la bonne heure ! Une déesse bien née ne se laisse pas abattre si facilement.

C’est alors que je l’ai quittée de l’œil. Avec cette histoire, j’avais un peu tendance à négliger mes fonctions. Mes chevaux étaient au plein de leur forme, la terre convenablement éclairée, on allait vers l’apaisement. Les émotions ne sont certes pas inutiles, mais il faut se garder d’en abuser.
J’étais en train de savourer mon bien-être quand je me suis aperçu que Déméter avait changé de direction. Oh mais, c’est que cela ne faisait pas mon affaire ! Si elle allait par-là, ce ne pouvait être par hasard, les Grandes Mères vivent à l’écart de tout. Et avec une mauvaise tête comme Déméter, j’avais les meilleures raisons de craindre le pire.
J’ai tout planté là pour voler avertir l’oncle Zeus. Se taire maintenant, c’était un crime de non assistance à dieu en danger. Zeus m’a dit :
– File, retournes-y, il va falloir jouer serrer. Je n’oublierai pas ce que tu as fait pour moi.
Je suis reparti à contrecœur. C’est qu’elles sont impressionnantes, les Grandes Mères ! Je ne les regarde jamais sans malaise. Gaïa, la Terre, avec son corps informe, et cette absence de regard, les irrégularités du granit dessinant dans son énorme visage la forme vide des orbites. Et cette voix ! Profonde, comme venant du fin fonds du monde souterrain. Rhéa n’est pas mal non plus dans la catégorie des monstres.

Je suis parfois surpris de la clairvoyance des hommes à notre égard. Elle, ce sont les hommes préhistoriques qui l’ont le mieux devinée. Leurs Vénus énormes avec ces petites têtes et ces ventres à plusieurs plis comme des femmes qui auraient porté cent enfants et en contiendraient encore quelques autres dans leurs flancs gigantesques, voilà Rhéa. Je n’étais pas autrement rassuré mais quand j’ai entendu Gaïa tonner au loin. Je me suis approché juste assez pour saisir le mot vengeance. Qu’est-ce qu’elles avaient encore inventé ? Puis leurs trois voix mugissantes ont repris en chœur :
– Vengeance contre les dieux et les hommes, contre les voleurs de déesses et de femmes, contre les lâches, vengeance !

Je me suis enfui mais il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que dans ce cas-là la fuite n’était pas une solution. Que l’on songe à ce qui peut se produire lorsque la déesse de la terre, celle de la fécondité et celle des moissons abandonnent le monde à lui-même.
Partout, c’était la désolation, les plantes séchant sur pied, les arbres se fanant comme des fleurs géantes et tombant à grand fracas, les fleuves séchant, la vie se tarissant. Un désert, un paysage de fin du monde.
Les humains, affolés, sortaient de leurs maisons. Jamais je ne m’étais aperçu qu’ils étaient si nombreux. Des hommes, des femmes, des enfants se déplaçant en groupes compacts.

À se demander si nous ne finirions pas par être submergés et si le règne des dieux ne laisserait pas place, un jour peut-être proche, à celui des hommes. Mais ce n’était guère le moment de philosopher. D’ailleurs, ils étaient trop occupés à diriger leurs pas vers les temples pour nous contester. Je les entendais murmurer dans leur jargon que nous avions voulu les punir. De quels méfaits ? Ils le savaient peut-être si nous ne le savions pas.
L’Olympe aussi était en ébullition. Tout un monde de badauds portait alternativement ses regards sur le monde d’en bas se dégradant à toute vitesse et sur la face barbue de notre chef bien-aimé, livide et agitée de tics nerveux. Nous savions tous, lui le premier, qu’il jouait son empire. Ces trois furies étaient bien capables de le mettre à bas. Pour le remplacer par qui, chacun de nous se le demandait avec amusement, angoisse ou espoir.

Lorsque Déméter arriva avec, dans son jeu, de nouveaux atouts, elle trouva Zeus bien radouci. Autour d’eux, ce n’étaient que regards en coulisse et paroles chuchotées. Des siècles qu’on n’avait pas vu, sur l’Olympe, une telle bataille. C’est excellent pour le moral. Quoi de plus monotone que l’éternité ? Pour ne pas perdre tout à fait la face, il l’apostropha d’un ton brutal :
– Que de bruit et de fureur pour une affaire qui aurait aussi bien pu s’arranger à l’amiable ! Peut-on savoir, au juste, ce que tu demandes ?
– Je veux que ma fille ait le droit de choisir un époux selon son cœur.
– Tu le veux vraiment ? Et si elle s’avisait de faire d’autres choix que les tiens ?
– Je les accepterais.

Zeus envoya Hermès. Avec les petites ailes qu’il a aux pieds, c’est un jeu d’enfant pour lui que d’aller porter les messages.
Il y fallut plusieurs aller et retour. Hadès voulait bien venir mais, pour amener Perséphone, il n’en finissait pas de demander des garanties. Que ci, que mi et qu’autre chose encore, c’était à chaque voyage de nouvelles exigences. L’assemblée commençait à devenir houleuse. Certaines voix se levèrent même, au mépris de toute étiquette, pour exiger que Zeus se montrât ferme, pour une fois. Était-ce Hadès notre roi ? Quelques palabres encore et la terre tout entière ressemblerait à la plaine des Asphodèles, une immense étendue sans vie peuplée de fantômes.

Hadès apparut enfin, presque transparent à force de maigreur aux côtés d’une déesse au maintien hautain couverte de bijoux. Qui aurait pu reconnaître la jolie petite que nous avions tous plus ou moins courtisée dans cette grande dame rayonnante ? Un astre au plein de sa force ! Ses yeux de turquoise brillaient d’un insoutenable éclat et son teint avait pris la pâleur nacrée des perles qui recréent, dans les profondeurs obscures des mers, le mystère de la lumière. Je n’ai pas peur de le dire, quitte à me faire traiter de niais, ils étaient impressionnants, différents autant qu’on peut l’être, et pourtant, on sentait entre eux, tandis qu’ils progressaient de concert dans cette immense salle, un lien profond, comme une invisible attache qui les reliait l’un à l’autre.

Déméter les regardait aussi, les traits tirés. Dix jours hors de la maison, et sa fille lui revenait en étrangère. Elles ont exigé qu’on les laisse en tête à tête. Le temps qu’elles sont restées à se parler, je ne pourrais le dire. Je sais que les hommes ont inventé des procédés pour encager le temps. Ils ont appris à mesurer l’écoulement des heures, puis des minutes. Ils en sont maintenant, m’a-t-on dit, aux centièmes de secondes. On ne se méfie pas assez d’eux. Sous prétexte qu’ils sont mortels, ils veulent tout dominer. Je me demande jusqu’où ils iront, mais là n’est pas notre propos ! Pour en revenir au temps, moi je ne le mesure pas, je vais. Quand j’ai fini ma route, la journée est finie. Qu’ai-je besoin d’en savoir plus ?
La mère et la fille sont donc restées longtemps ensemble. Seules. Nous avions espéré un bon drame bien distrayant, des cris, des affrontements, peut-être même une guerre ou, à défaut, une réconciliation dégoulinante de larmes. N’importe quoi pourvu que ça bouge un peu, mais ces deux-là n’ont jamais su vivre. Sous prétexte qu’elles s’aiment, elles se moquent pas mal des autres. Écœurant !
Quand elles en ont eu fini avec leurs conciliabules, Déméter n’avait plus rien de commun avec cette déesse bonne vivante pétrie de malice et d’espièglerie que nous avions jusque-là connue. Elle paraissait sculptée dans un bois dur.
Perséphone s’est adressée à Zeus devant la foule des dieux et des déesses venus là comme au spectacle.

– Mon bon oncle, puisque j’ai rompu le jeûne imposé à ceux qui descendent au pays des morts, ma mère et moi avons pensé que le mieux serait de trouver un compromis.

Au demeurant, Hadès, malgré son vilain geste, ne s’était pas mal comporté avec elle. Elle avait pu apprendre à l’apprécier durant ces quelques jours d’intimité forcée. D’autre part, le royaume des morts avait besoin d’une déesse, mais sur la terre aussi, on avait besoin d’elle :
« Lorsque le grain s’enfoncera dans le sol, je me séparerai de ma mère et du monde des vivants pour accompagner la semence dans la terre froide, laissant le monde d’en haut dénudé de sa végétation, mais chacun pourra savoir désormais que cette période hostile prélude à une nouvelle naissance puisque je reviendrai au printemps veiller sur les pousses fragiles.
Ainsi, la mort cessera d’être une malédiction pour devenir une partie du cycle normal, non pas une fin mais le début d’une vie nouvelle. »
Chacun se tourna vers ce pauvre Hadès qui, visiblement, apprenait en même temps que nous les dernières décisions de sa femme. Une manière comme une autre de lui faire comprendre que, désormais, à chacune de ses indélicatesses répondrait une attitude similaire. Dans le monde des hommes, cela s’appelle la réponse du berger à la bergère. On le plaignait à mi-voix. Pauvre diable ! S’emparer d’une petite oie séduisante et se retrouver contraint de filer doux devant une maîtresse femme ! L’esprit de Gaïa et de Rhéa soufflait par cette jolie bouche ! Mais, à notre grande surprise, ce changement ne semblait pas l’affecter. Jamais on n’avait pu lire sur son visage d’ordinaire inexpressif, un tel mélange de surprise et d’admiration !
À peine Zeus eut-il donné un accord de pure forme, (que pouvait-il faire d’autre quand tout s’était joué en dehors de lui ?) que la salle s’est vidée. En bon ordre, cette fois.

Hadès et Perséphone, arrivés les derniers, sont repartis les premiers, c’était logique. Lui semblait très pressé, elle majestueuse et belle comme jamais. Prés de moi, quelqu’un a murmuré :
– La Reine des Enfers !
Et c’était si totalement vrai que je me suis demandé si je ne m’étais pas entendu penser. Avant de quitter la salle pourtant, elle s’est tournée vers sa mère et lui a jeté un regard d’eau ternie où on pouvait lire une immense nostalgie de la lumière d’en haut en même temps qu’une détermination farouche. Puis Déméter nous a plantés là, froide et roide. Elle nous haïssait tous ! Mais qu’attendait-elle de nous, au juste, est-ce qu’elle ne sait pas combien nous sommes frivoles ?
Enfin, Zeus nous a chassés devant lui à grand revers de main, comme un troupeau. Il avait hâte de réfléchir, le roi des dieux ! Moi qui l’ai si souvent observé, je lisais à livre ouvert sur son visage.
Hadès avait très bien joué. Imparable, le coup de la grenade. Si, si, du travail de grand professionnel avec ses airs d’endormi. Déméter aussi avait été parfaite dans le genre mère noble. Et fine mouche, rien à dire de Déméter. Une maîtresse femme. Mais, la révélation, ça avait été Perséphone… Quelle présence ! Quel caractère ! Quel talent ! On voit toujours ses enfants sous les traits de bambins et voilà qu’ils vous donnent des leçons de politique. Très bien, la petite Perséphone, vraiment !

Il n’y avait que lui qui s’était montré quelque peu dépassé par les événements, presque médiocre. C’est donc vrai que les dieux vieillissent aussi ? Depuis quelques temps, il devait bien se l’avouer, l’intelligence des situations lui échappait parfois. Il est resté mal à l’aise.
La foule des dieux s’est écoulée lentement en commentant les derniers rebondissements de l’affaire. Nous étions un peu surpris. Insatisfaits, voilà le terme exact. Tous les ingrédients nécessaires à la confection d’un superbe drame étaient pourtant en place : l’amour, le désir de possession, la soif de pouvoir. Et rien ne s’était produit !
Quel dommage que les Grandes Mères n’aient pas décidé de nous régaler de l’un de ces coups de théâtre dont elles ont le secret ! Il n’y a vraiment que les rois des dieux pour s’imaginer qu’ils décident des choses. Nous savons tous que, depuis le début des temps, ce sont elles qui ont choisi les grandes directions où nous nous sommes engagés. Et, d’après ce que je viens de voir, ce n’est pas prés de changer. Du moins pour quelques millénaires !
