Ainsi tourne le monde

Il n’est pas dans les coutumes du peuple espagnol de brocarder les puissants, mais enfin il faut bien avouer que, parfois, Don Anastasio, le riche propriétaire de la plus grande fabrique de chaussures de Barbastro, se comporte d’une drôle de manière.

Ne voilà-t-il pas que cet homme éminent qui reçoit dans sa maison Monseigneur l’Evêque et une foule d’autres personnalités toutes plus importantes les unes que les autres, s’est mis en tête d’y inviter le jeune Antonio, conteur de son état, un va-nu-pieds originaire des hauts monts qui gagne sa maigre pitance en racontant des menteries dans les veillées, les fêtes de villages, les marchés et autres foires. 

Dans la salle à manger rutilante de mille feux, sous le lustre à branches d’or et pendeloques de cristal, notre conteur prend place à la grande table somptueusement dressée. Les belles dineuses vêtues de robes chatoyantes avec leurs blanches épaules parées de lourds bijoux, les convives en sévère habit noir, tels des figurants de théâtre, entourent le maître de maison.

Antonio voudrait dérober aux regards ses mains brunes et épaisses, des mains d’homme du peuple, qui font tache sur la nappe blanche, mais le moyen de trouver un endroit où les cacher quand le précieux tissu cascade jusqu’au sol dans un éblouissement de savantes broderies et de dentelles ?

De chaque côté des assiettes de porcelaine fine s’étale une impressionnante panoplie de couverts d’argent dont il ne connaît pas l’usage. Les verres de cristal gravés d’armoiries, délicatement posés en biais face à lui, semblent si fragiles qu’Antonio a scrupule à y boire. Il semble qu’on pourrait les briser simplement en y portant les lèvres.

Avant de goûter les mets savamment accommodés qu’une armée de serviteurs en livrée apporte sur la table, il s’attache à observer les autres convives pour voir comment ils en usent. Ce n’est pas un repas, c’est un exercice de haute voltige. 

Heureusement pour lui, à sa droite reposent, sur la table comme deux petits animaux familiers, blanches, délicates, les mains de Monseigneur l’évêque, qu’il surveille du coin de l’œil. Au repos, elles demeurent immobiles mais dès que les plats sont servis, les voilà qui manie avec dextérité chacun de ces instruments diaboliques dont, sans elles, notre pauvre conteur serait bien en peine de se dépêtrer.

À la droite de don Anastasio, la place d’honneur a été réservée au général Torès tout récemment rentré du Maroc où il assurait jusque-là le commandement en chef de la garnison de Mélilla.

Les deux hommes semblent du dernier bien.

Le général, très en verve, raconte on ne sait quels exploits (à cette distance il est impossible d’entendre). Don Anastasio approuve d’un signe de tête un peu mécanique et, parfois, lui donne la réplique. 

Au moment précis où, une fois de plus, le général s’adresse familièrement à Don Anastasio avec un grand rire sur sa figure rougeaude, la fine main sacerdotale se met à pianoter un petit air d’une cadence fiévreuse. Elle se crispe, se débat, se saisit d’une mie de pain, la malaxe, la triture, la projette en direction du militaire. Puis, comme ce geste dérisoire ne suffit pas à interrompre l’irritant duo, l’évêque décoche de sa plus belle voix, celle qui fait résonner les cathédrales, une flèche empoisonnée en direction de son rival.

– En somme, mon général, on vous a offert au Maroc, une affectation de tout repos. Un vrai soldat aurait préféré se distinguer avec les troupes qui risquent leur vie pour défendre notre pays. à Cuba, par exemple.

L’acerbe remarque prend son envol, plane au-dessus des carafes précieuses et des plats débordants de nourriture, pour atteindre de plein fouet le général.

Les conversations cessent. Autour de la table, tous les regards se fixent sur la face taurine qui s’enlumine d’écarlate.

Le torse bardé de décorations se gonfle sous l’outrage. La bouche s’ouvre telle la gueule d’un canon que l’on vient de charger. Le général va faire feu en direction de l’insolent, le déchirer, le mettre en pièces mais, voyant se froncer les sourcils de son hôte, en stratège consommé le militaire retient ses coups.

La trêve est de courte durée. À peine le maître de maison se tourne-t-il vers un autre convive que la réplique vengeresse trouve son chemin à travers la table sous la forme d’une fielleuse apostrophe venant cingler le prélat.

– Je ne sais pas si je suis un vrai soldat, Monseigneur. Mais je me rends où m’appelle mon devoir, au lieu d’envoyer, au nom de la croix, les autres combattre à ma place.

Dans le silence de mort qui plane sur les convives, le conteur dont l’attention s’aiguise, oublie son malaise.

La situation n’amuse pas que lui. Dans le regard complice que lui lance Don Anastasio lequel, par ailleurs, fait mine de ne pas remarquer le manège de ses deux invités les plus prestigieux, l’œil exercé d’Antonio surprend un pétillement vite occulté par le voile des paupières précipitamment baissées.

L’arrivée du gigot interrompt l’échauffourée. Une magnifique pièce de viande que les serviteurs s’apprêtent à déposer, en grande pompe, au centre de la table dans une symphonie de prodigieuses senteurs, effluves mêlés de thym, de sarriette, d’anis étoilé avec, Antonio en jurerait, un relent de lavande. Sur le bord du plat, l’assemblée peut admirer, savamment découpé, le morceau de choix, celui pour lequel se damnerait tout véritable amateur de viande, le manche du gigot, doré à point, fourré d’ail à merveille, à faire monter la salive à la bouche de tous les convives.

Le général, le visage encore congestionné par la récente altercation, darde les dents de sa fourchette vers le mets royal mais, à l’instant où il va s’en emparer, la main de l’évêque prend son envol et vient imprimer au plat une rotation :

– Ainsi tourne le monde, énonce la voix pleine de componction qui, chaque dimanche, à l’heure du prône, tire des larmes à l’auditoire de son éminence.

L’exquise nourriture désormais devant lui, le prélat brandit à son tour sa fourchette, mais la contre-offensive est déjà à l’œuvre.

– Et c’est ainsi qu’il revient à son point de départ.

Dans le plat qui a retrouvé sa position initiale, le général triomphant saisit la proie convoitée. Ses papilles, anticipant le moment béni où l’inimitable saveur les flattera, frémissent de plaisir. Et pour que son bonheur soit complet, il peut voir, de l’autre côté de la table, s’allonger et s’étrécir le visage de l’évêque que la contrariété transforme en chevalier à la triste figure.

Mais au moment même où, d’un geste précautionneux, il s’apprête à déposer dans la précieuse vaisselle armoriée reposant devant lui l’objet de tant de convoitise, comme par enchantement, entre lui et son bonheur, vient s’interposer l’assiette de Don Anastasio.

Les remerciements que lui prodigue, à voix suave, le maître de maison représentent une faible compensation pour la perte subie.

Tandis que Don Anastasio, sans attendre que se servent ses invités (la viande n’est bonne que chaude comme chacun sait) se délecte de ce mets royal avec des mines de chat gourmand, son regard malicieux voyage de l’un à l’autre, embrassant les deux adversaires réunis par la même frustration.