Brouillard

Musique et brouillard, deux mondes tourbillonnants. Il va, pressé d’appels, conquérant dérisoire d’un univers fantomatique, gagnant kilomètre par kilomètre sur des blancheurs faussement transparentes. S’enfonce toujours plus loin sur un tapis roulant fantastique qui ne conduit vers rien, négation du passé et de l’avenir au nom d’un imprévisible présent.

Un geste, et la cassette saute, restituant la paix dans l’habitacle, cuir et bois précieux, qui s’incurve pour mieux le protéger.

Il ne faut que quelques secondes pour que le silence devienne intolérable.

Rien n’existe de cet univers en trompe l’œil, de ce paysage fantôme, dédale de transparences trompeuses, de lignes droites brusquement rompues par la courbe inattendue d’un virage.

Sa vie lui revient comme une nourriture indigeste. Une vie commune, comme on dit un nom commun. D’un côté, la ville de Lomont où il exerce sa profession de médecin. De l’autre, Saint-Mondens, quittée à l’âge de 13 ans. Deux gros bourgs que séparent cinquante kilomètres et vingt-cinq ans d’existence.

Quel appel l’a jeté, à la nuit tombée, sur ces routes où il erre en aveugle, vers cette ville où il ne connaît plus personne ?

Le brouillard se referme comme un cercueil.

Il rétablit la position du véhicule sur la route en épingle à cheveux.

Aucun brouillard au monde ne l’empêchera de deviner, sinon de voir, le prochain virage, plus dangereux et, quelque cent mètres plus loin, le troisième.

Passée cette frontière, chaque colline, chaque ondulation de terrain, chaque chemin creux lui sont familiers.

Accroché au volant, il scrute le vide extérieur pour y découvrir la maison mais, séparée de la route par quelques mètres, elle se perd, si elle existe toujours, dans la blancheur duveteuse.

La maison ! Liselotte et Jérôme, main dans la main, brassaient l’air sirupeux, enivrés par les senteurs fortes de l’été, plus près, toujours plus près des fenêtres aveugles, des poutres sombres de la maison abandonnée. Devant eux, dans un bruissement de graminées froissées, s’entrouvrait le chemin, trace sanglante. Grincement de sèches guerrières sanglées dans leurs cuirasses de bataille, halètement des arbres, grognements sourds du ruisseau, le soleil comme un poing sur la nuque.

Liselotte fixait avec inquiétude la silhouette maladive de Jean qui marchait loin devant à grands pas rageurs, puis cherchait le regard de Jérôme qui fuyait. Que lui cachaient les deux garçons ?

Aux questions de plus en plus insistantes de la jeune fille, Jean répondait, en tournant vers eux son visage émacié de moine fanatique, qu’on allait bien rigoler.

Au-dessus des manches fleuries relevées en ailes de papillon sur des bras de miel, le visage de Liselotte s’enfiévrait de deux pommettes écarlates. Sa main, patte de chat aux griffes rétractées, tremblait dans celle de Jérôme. Moins de peur que d’énervement. Depuis l’arrivée du cousin Jean, Jérôme, son chouchou, son plus que frère l’excluait de ses secrets. De tout, les deux garçons faisaient mystère, développant une complicité de mauvais aloi qui la hérissait.

Quand le chemin s’était rétréci, Jérôme avait laissé passer Liselotte. Les yeux baissés sur ses grands pieds maigres, il avait marché et marché encore, évitant de poser son regard sur les hanches rondes qui chaloupaient, sur les fesses pulpeuses, fruits défendus vers lesquels se tendaient, malgré lui, ses mains. Au souvenir des longues confidences libidineuses dont Jean lui fouettait le sang avant de s’endormir, le malaise devenait insupportable.

À vingt-deux ans, Jean avait tout vu, tout connu, tout essayé. Il méprisait ses condisciples, ses parents, et les femmes, ventres à investir, sexes à combler, objets de plaisir qu’on prend et qu’on rejette après en avoir usé.

De brillantes études menées au triple galop jusqu’à cette agrégation de philosophie ratée l’année précédente, l’avaient laissé épuisé, dégoûté à tout jamais, disait-il, de la vie et des études.

Dans la famille, on racontait à mi-voix de sombres histoires de dépression, d’actes inqualifiables, de séjours répétés en service psychiatrique. Le père de Jérôme, flatté de se le voir confier, parlait à son propos d’instabilité avec un brin d’admiration jalouse pour tant de panache, lui dont les deux fils poursuivaient sans conviction de médiocres études.

Léo, le frère de Jérôme, se drapait dans sa dignité d’aîné sans rien partager. Les mots obscènes, les mensonges éhontés, les pensées sales, Jean disait : « le Mal », l’air de se gargariser, Jérôme avait tout découvert d’un seul coup grâce à ce compagnonnage de chambrée, à cette trouble intimité.

Tête lourde, malaise. Les gestes convulsifs de Liselotte ne parviennent pas à l’arracher à l’étreinte qui se resserre. Jean aboie des ordres brefs que Jérôme, la poitrine dans un étau, exécute en automate.

Leurs imaginations deviennent réalité dans la violence et le sordide.

Elle l’avait appelé au secours, lui, le compagnon de toujours qui pesait sur ses bras en détournant des yeux noyés de larmes, lui qui courut cacher son dégoût et sa honte, la laissant abandonnée dans l’herbe, avec du sang sur les cuisses et ces yeux larges ouverts dans un visage d’assassinée.

Au matin, tout à sa peur de la rencontrer, il eut du mal à comprendre les chuchotements. Une jeune fille si calme, et ce suicide inexpliqué, inexplicable. Tout le bourg en était remué. Les deux familles, qui avaient protégé leurs amours enfantines comme une promesse d’alliance, se taisaient, en état de choc. On l’écarta.

Jamais, depuis, il n’est revenu à Saint-Mondens.

La voiture stoppe au milieu de la route dans les avertissements stridents de la musique qui emplit l’espace de ses appels tourbillonnants. Le pied de Jérôme se crispe sur l’accélérateur. Fuir ! Se laisser porter jusqu’à Saint-Mondens par la route maintenant droite.

La portière avant gauche tourne sur elle-même. Après tant d’années, elle est là, au bord du chemin, dans cette même robe aux manches de papillon.

Il ne se rappelait pas sa voix d’alto aux inflexions profondes. Les mains fines et étroites se tapissent, griffant le cuir de leurs ongles sanglants. Un frisson le saisit tandis qu’elle se recroqueville sur le siège.

Il ne faudrait que quelques centaines de mètres pour que cesse le brouillard, que le visage de Liselotte se liquéfie, son corps réduit à rien. Mais sa voix continue à se heurter aux parois douillettes avant de perdre de la force, comme un écho qui meurt.

– Oh Jérôme, pourquoi ? Oh mon Dieu.

Il relève sa tête tombée sur le volant. Le froid pénètre de douleurs sourdes ses muscles crispés. Dans le cadre allongé du rétroviseur s’inscrit l’image hagarde de son visage bleui de barbe.

Mettre le contact, passer la première vitesse. Le moteur gronde, la voiture s’arc-boute comme un animal qui prendrait son élan mais demeure immobile, incapable de s’arracher à ce bord de route où elle s’est échouée. La lumière des phares éclaire les silhouettes fragiles des herbes folles, ordonnant le puzzle compliqué de la réalité. Il passe la marche arrière, la voiture s’ébroue, se désenglue du terrain bourbeux.

Bientôt le paysage nocturne recommence à défiler. La musique envahit l’espace clos de sons harmonieux et discordants, de rythmes rompus. Incongrus dans ce paysage sans mystère.