Ch’tits hommes

La nuit était déjà bien avancée quand il s’est pointé.

– Il vous reste encore des chambres ? 

Inutile de tendre l’oreille pour saisir la réponse qui a jailli du mufle du Toine, une bouillie de mots sous la moustache tombante. Encore des chambres ? De qui il se moquait, celui-là ? Même les gens d’ici ils fichent le camp dès qu’ils le peuvent ! Alors, les touristes, s’il nous en tombe un, on n’a pas besoin de se demander où on va bien pouvoir le loger. 

L’autre ne s’est pas laissé démonter pour autant et nous on a repris notre partie, tranquilles. Le Toine, il a son caractère, ce n’est pas une raison pour faire un drame chaque fois qu’il prend la mouche. 

Tout compte fait, le type n’était pas antipathique. On a mangé face à face lui et moi comme de vieilles connaissances. Chercheur il a dit qu’il était, entre deux bouchées. En biologie. Moi, je l’ai laissé causer. Les gens ils racontent ce qu’ils veulent. Et même s’il avait été pape, qu’est-ce que ça peut me faire ? Mais quand il a parlé d’aller dans le marais, ça a été une autre musique. Qui aurait bien pu se réjouir de le voir fouiner par là-bas après ce qui s’est passé ?

Des missions, j’en ai connu bien d’autres, et des pas faciles, mais comme celle-là, jamais ! Le pays, horrible, les gens, entre attardés et agressifs quand ce n’est pas les deux à la fois. Que peuvent-ils donc avoir à cacher pour être à ce point méfiants ?

Avec ça, rien ne va comme je veux. Les heures que j’ai passées aujourd’hui au service des archives de l’hôpital de Caumont ne m’ont rien apporté de plus que ce que contenait déjà le dossier : en trois ans, le service épidémiologique de la DDASS a répertorié dans cette région huit cas de réactions anaphylactiques particulièrement virulentes, dont deux mortelles. Huit cas cliniques parfaitement clairs, avec à chaque fois un diagnostic sans mystère. Le seul problème, c’est qu’aucun des huit touristes victimes de cette étrange attaque n’avait d’antécédent allergique connu.

D’ailleurs, quel que soit le lieu où l’on m’envoie, je me garde bien d’annoncer mon vrai métier. Enquêteur pour l’Institut de Veille Sanitaire, tout de suite, ça jette un froid. ça vous a des relents d épidémies meurtrières et de quarantaines. Des flics de la santé, voilà comment nous voient les gens.

Au sortir de l’hôpital, comme je n’avais pas envie de me retrouver dans cette auberge minable face au mufle du viking en colère, je me suis aventuré dans le marais où, d’après leurs dires et ceux de leurs proches, les huit malades s’étaient rendus avant la crise.

Des terres détrempées d’un marron malsain tachées par endroit de grandes plaques vert de gris. Entre les flaques d’eau croupie, sous le ciel bas, un chemin étroit mangé d’herbes mauvaises. Et pas l’ombre d’une piste !

Il y a bien longtemps qu’une enquête ne m’a pas laissé aussi embourbé. Impossible d ‘imaginer par quel bout la prendre. A la nuit tombée, j’ai fini par rentrer à l’auberge. Que faire d’autre ?

La soupe aux choux avait du mal à passer ce soir-là. Il faisait déjà nuit depuis un bon moment que le type n’était toujours pas rentré. Quand enfin il a poussé la porte, j’ai vu le Toine respirer un grand coup comme soulagé. ça ne l’a pas empêché de désigner du poing l’écriteau près du comptoir et de grogner d’un ton rogue :

– Ici, on sert à sept heures. J’ai pas que ça à faire, moi. Alors ceux qui arrivent après, ils ont qu’à aller chercher leur pitance ailleurs. À bon entendeur, salut !

Vous croyez peut-être qu’il s’est démonté, l’autre ? Il s’est assis en face de moi après un bref mouvement de tête pour me demander si la place était libre. Entre deux bouchées il a dit qu’il comptait rester plusieurs jours. Je lui demandais rien, moi. Pourquoi il s’est senti obligé d’expliquer ? D’ailleurs même s’il n’en soufflait mot, on savait tous que sa présence avait à voir avec l’affaire de l’été dernier.

Tout d’un coup le voilà qui s’arrête en plein milieu d’une phrase. Il reste un grand moment la bouche ouverte comme un poisson qu’on vient de tirer de l’eau, éternue à plusieurs reprises, devient tout rouge, puis son teint se marbre de zones plus sombres. Juste au moment où je me demandais s’il n’allait pas lui aussi y passer comme les deux autres, il a porté à son front suant une main molle avant de se moucher en faisant un ram dam de tous les diables.

Il avait à peine repris sa couleur normale qu’on a entendu la voix. Ça venait du fond de la salle, ça chevrotait et ça grinçait comme ces chaînes qui servaient autrefois à tirer les seaux hors de nos puits :

– L’avait qu’à foutre la paix aux ch’tits hommes.

Le type a jailli comme un ressort qui se détend et a fait mouvement vers le père Macloux, un vieux sans âge au visage raviné et à la lèvre pendante que la femme au Toine déplace depuis des années d’un endroit à l’autre comme une plante en pot. Jamais, au grand jamais on l’avait entendu celui-là. Pourtant c’était bien de lui que venait le bruit mais quand l’autre est arrivé près de son fauteuil, à l’autre bout de la pièce, le vieux était de nouveau arrêté comme une horloge mal remontée et pour en tirer un mot, bernique !

Sept heures n’ont pas encore sonné que déjà je m’installe à la table du petit déjeuner. Le viking peut bien me montrer à nouveau le panneau des horaires et pester autant que ça lui chante. Avec la journée qui m’attend, c’est maintenant que je veux mon café. Mon compagnon d’hier attablé au même endroit dans les mêmes vêtements sans forme a tourné vers moi son lourd visage hérissé d’une barbe poivre et sel, à croire qu’il n’en a pas bougé de la nuit. Devant lui le bock est remplacé par un gros bol de faïence blanche à fleur rempli jusqu’au ras bord. Il me salue d’un mouvement de tête. Un peu simple, peut-être à la limite du demeuré, mais à coup sûr effrayé. Est-il possible que ce soit ma présence qui les inquiète tous ? Qu’ont-ils donc à se reprocher ?

Avant de revenir sur les lieux où j’ai marché hier, pendant que j’embarque mon matériel de prélèvement, je repense à ce qui m’est arrivé pendant le dîner. Il faut qu’il y ait dans ce marais un allergène bien redoutable, pour provoquer chez moi pareille crise alors que je ne me connais aucune susceptibilité. Quelle plante est capable de causer une réaction aussi violente ?

Avant toutes choses, je décide de passer aux archives de l’hôpital. J’ai négligé de noter les adresses des six rescapés. Parmi eux, deux personnes habitent dans un rayon de cent kilomètres. Les rencontrer, entendre de leur bouche le récit de leur mésaventure, après quoi il sera temps d’aviser. 

Il y a déjà un bon moment que je vais droit devant moi sous le ciel d’un gris métallique. Pourquoi ne pas me l’avouer, la jeune femme que je viens de rencontrer m’a troublé.

Passé le premier moment où je l’ai trouvée quelconque, la finesse de sa silhouette filiforme, son petit visage triangulaire m’ont touché, mais peut-être plus que toute la profondeur de son regard noisette fixé sur moi pendant qu’elle évoquait ce qu’elle a vécu voici deux ans.

Là où je ne vois que désolation et laideur, elle parle en termes de fascination, d’émerveillement. Elle dit ne rien regretter de ce qui lui est arrivé, pas même la souffrance, ni l’atroce peur.

– Je me suis sentie mourir. Le souffle qui manque, le corps qui se comporte comme si le milieu dans lequel il baigne était étranger. Je sais maintenant ce que souffrent les poissons qu’on tire de l’eau. Mais, oui… depuis, je suis revenue dans le marais… souvent… en m’efforçant de ne déranger personne… non, je n’ai plus eu de problèmes de santé.

Elle m’a montré sur la carte les lieux exacts où elle est allée cet été-là et, avant de refermer derrière moi la porte de son appartement :

– Si je peux me permettre… allez-y sur la pointe des pieds. La terre est bien plus ancienne que nous.

Est-ce son influence ? Le marais me paraît différent. Ce sol dont la couleur marron me semblait hier malsaine offre en fait tout un dégradé de bruns. Au milieu de grandes vagues de végétation qui passent du vert bleuté au gris, je vois émerger ça et là des touffes ébouriffées, des tiges qui s’incurvent, d’autres qui se façonnent en lanières, et puis voilà que je distingue des pompons ressemblant à des petites têtes dressées, de minuscules cœurs roses, des panicules en forme d’œuf d’un beau blanc nacré, tout un ballet aérien d’inflorescences graciles qui se révèle d’une étonnante diversité. Ce pays qui m’a tout d’abord semblé sinistre m’apparaît dans toute sa beauté.

Je me suis replongé dans le dossier. Remarquable comme toujours. Morel, notre documentaliste a répertorié pour moi toutes les plantes connues pour provoquer des allergies respiratoires. Je prononce leurs noms comme on dirait une incantation en espérant que la lumière jaillira de cette énumération. Mais rien ne vient. Le dactyle pelotonné, la phléole des prés, la flouve odorante, le fromental, le plantain lancéolé gardent tout leur mystère. Il faut que je trouve un spécialiste de la flore qui pourra m’accompagner sur les lieux et m’aider à identifier les espèces qui y poussent. Peut-être sommes-nous devant un cas de mutation. Une plante dont les effets seraient ici plus nocifs ou je ne sais quoi de ce genre.

Depuis que j’ai été pris en main par le vieux type barbu que m’a dégoté le service des archives de l’hôpital, les mœurs carnivores de la drosera et de la massette n’ont plus de secrets pour moi, pas plus que les préférences de l’utricaire vulgaire ou le système de reproduction des sphaignes. Je sais désormais tout de tout, sauf que je ne vois toujours pas se dessiner l’ombre d’une hypothèse. Ce serait à désespérer si je repartais bredouille après tous ces jours de galère ! 

C’est dans le marais que je trouverai la solution. J’y retourne une fois encore. Je prélève tous azimuts. Tout ce que je ne connais pas, – et il y a ici des dizaines d’espèces différentes – finit dans des boîtes soigneusement étiquetées. Ils vont s’amuser au labo ! Il y en a qui vont me bénir !

Mais voilà que, tout à coup, je vois s’ouvrir devant moi un espace de la taille approximative d’une table de pingpong qui semble paysagé. On jurerait que les graminées y poussent de manière organisée. En plusieurs points, sur ce qui pourrait apparaître comme des lignes frontières se dressent des sétaires verticillées, les seules plantes que je sois en mesure de nommer depuis que mon botaniste m’a montré le fruit qu’elles produisent : une sorte d’épouvantail miniature recouvert de graines, bras et jambes écartés, dressé sur une mince tige. Je me surprends à penser : des guetteurs minuscules, avant de me reprendre aussitôt. Suis-je saisi, moi aussi, par la fièvre des marais ? Laissons l’imagination en dehors de tout cela. Il s’agit de procéder par ordre. La science, il n’y a que cela de vrai.

Comme je me baisse pour prélever de nouveaux échantillons, dans l’entrelacs des tiges, je distingue soudain un éclat. Des yeux ! Une silhouette filiforme d’un centimètre à peine, porte en son sommet un délicat visage triangulaire d’une extraordinaire beauté.

Je me rejette en arrière du même mouvement que le petit être et, en un éclair, j’aperçois des dizaines de larges yeux d’un vert mordoré qui me fixent. A peine si je distingue les corps graciles d’une nuance légèrement plus claire que la couleur des graminées avec lesquelles ils s’efforcent de se confondre.

Suis-je devenu fou ? Aucun des malades n’a fait état de visions de cette sorte. Pas même la petite rousse fluette… Et pourtant…  Sa vie, dit-elle, a basculé après sa découverte. Elle revient souvent dans le marais en s’efforçant de ne déranger personne.

On se croirait dans une série américaine consacrée aux rencontres du troisième type. Si quelque chercheur de mon unité de travail tenait des propos de ce genre, je serais le premier à l’envoyer faire un séjour dans une cellule capitonnée.

« Fallait pas déranger les ch’tits hommes », a crié le vieux. Je cherche dans mes souvenirs sans parvenir à retrouver l’indice dont j’ai besoin. Cette fièvre des marais qui a mis à mal huit personnes, fait deux morts et qui semble être la cause de plusieurs cas de crétinisme congénital dans ce pays déshérité produit-elle des hallucinations visuelles ou auditives ?

De retour dans mon laboratoire je relirai toute la documentation mais je n’ai plus aucune raison de rester dans ce pays de fous. J’ai vu ce qu’il y avait à voir et peut-être plus encore ce qu’aucun humain n’aurait dû voir.  

Ma mission est terminée. Il ne dépend que de moi que commence une autre étape. Etablir autour de la zone un cordon sanitaire, en proscrire l’accès au titre d’une infection endémique. La solution peut s’avérer efficace pour protéger les hommes du marais et le marais des hommes, tout au moins tant qu’on ne trouvera pas de pétrole ou de gaz de schiste.

Le type est parti comme il était venu. Ou plutôt non, plus vite. Comme s’il s’enfuyait. Hier soir, quand il est rentré du marais, la soupe était déjà servie mais le Toine était tellement soulagé de le voir revenir sain et sauf qu’il en a oublié de grogner. L’autre s’est installé face à moi sans même me demander la permission, et il a mangé en silence, l’air secoué. Pas plus tard que ce matin, il a embarqué ses bagages, réglé sa note, et fouette cocher !

Il avait à peine passé la porte que, venant du comptoir, a fusé une voix redevenue gouailleuse :

– M’est avis qu’il aura traîné ses guêtres là où il aurait pas dû.

Les gens qui ne connaissant pas le Toine le croient toujours en rogne. Moi, ça fait des années que je le fréquente. Alerté par son ton, j’ai levé les yeux vers lui. Il était tourné vers les bouteilles qui tapissent le mur, mais ma tête à couper qu’un sourire moqueur rendait presque humain son mufle de bouledogue.

– Quand même, j’ai dit, faut pas rigoler. Ce gars-là il est pas comme nous, c’est un monsieur de la ville. Et savant plus que nous autres tous réunis !

– Tu l’as dit bouffi. Ces gens-là, ils sont pas comme nous. Qu’est-ce qu’ils peuvent comprendre à notre vie, je te le demande ? Et à celle du marais, alors, n’en parlons pas !