Citoyen stationnaire

Au fond du bois, la tour de brique rose, mon domaine.

Chaque semaine, trois miches de pain noir, une carotte de tabac à chiquer, cinq litres de vin. Et la solde en plus pour passer le jour à ne rien faire. Qui mieux que moi ?

Mais voilà, un scrupule m’a pris. Lire je ne savais pas. Je le leur ai dit, prêt à reprendre la route.

Mais eux, comme soulagés :

– Pas besoin de savoir. Tu sais faire des bâtons ?

Pour les bâtons, oui dà, je savais.

– Ça suffira !

Alors, ils m’ont montré. ça, c’est… ce serait trop long à expliquer… d’ailleurs tu n’en as rien à faire… Toi sur ton registre, tu marques :

et encore :

 

et puis :

– Après, tu le refais, voilà tout ton travail.

Si ça te vient de Thil, tu renvoies vers Cornebarieu. Si ça arrive de Cornebarieu, tu signes vers Thil. Ça ira ?

On a fait un essai, c’était bon.

Premier jour, rien.

Deuxième jour, la cime des arbres à perte de vue. Verte, agitée par un petit vent coulis. Rien de visible en dessous :

Troisième jour, calme plat.

Vingt-cinquième, trentième jour, la bonace sur la mer végétale alentour.

Puis ça a commencé. On se serait cru sur le pont d’un navire en pleine bataille navale.

C’était Thil qui signait. Cornebarrieu, rien. Pas même un bien reçu ou quelque chose d’approchant. Rien, ce qui s’appelle rien. Peut-être il était mort, le stationnaire, là-bas, victime d’une indigestion d’arbres et de solitude. Ou enfui, qui sait ?

La pensée ne me quittait pas de celui-là qui croupissait dans sa tour, seul comme ne le sont pas les chiens qui vivent en meute. Une vraie maladie qui me mangeait la tête jour après jour.

La solitude, je la connais, elle ne me fait pas peur, mais la pensée de l’autre là-bas…

Un soir, je n’y ai plus tenu. J’ai repris mon bâton ferré, compagnon de toutes mes routes et j’ai marché dans le crépuscule. Quinze kilomètres, qu’est-ce que c’est pour qui a fait ses sept ans d’armée ? Mais arrivé à mi-chemin, un malaise m’a pris. Que dire à l’autre s’il dormait tranquille dans sa cahute ? On ne frappe pas ainsi chez les gens. Et puis le lendemain, il me fallait être à mon poste. Aucune menace de brouillard ou de pluie… J’ai regardé le ciel tout scintillant d’étoiles et j’ai repris la route en sens inverse dans la nuit de plus en plus sombre. Sombre, je l’étais aussi.

Les messages ont continué…ça parlait… ça parlait… De Thil toujours. Pour dire quoi ? Seul un clerc aurait pu déchiffrer, et encore !

Peut-être que c’était codé, que les traits et les tirets ne représentaient pas des lettres comme ils avaient eu l’air de me dire. Ou alors tout en désordre. Pendant mon temps d’armée, il courait des bruits de cette sorte. Ce n’aurait pas été stupide, surtout en période de guerre. « La République nous appelle », chantaient les Marseillais, « sachons vaincre ou sachons mourir ».

Moi, je ne faisais ni l’un ni l’autre. Les messages passaient à travers moi. Vers quelle destination ? Thil signait à longueur de jour. Après avoir retransmis vers l’autre là-bas, qui ne bougeait ni pied ni poil, je scrutais mon registre où s’alignaient des bâtons. Pour sûr, il était mort.

Je ne crains pas la solitude, mais ne voir personne, jamais, c’est autre chose !

Une fois par semaine, le boulanger de Lèguevin déposait au pied de la tour mes trois miches, ma ration de tabac et de vin, et fouette cocher, disparaissait de mon horizon. Pour la solde, je ne m’en faisais pas, on était convenu qu’elle serait versée aux semailles et aux moissons.

De temps en temps, l’un de ceux qui m’avaient recruté venait consulter le registre.

Peut-être aussi vérifier que j’étais toujours là, qui sait ? La réponse à mes questions sur l’autre, là-bas était invariable :

– S’il n’a pas de message à te transmettre, il reste muet pour toi mais il signe pour Castelginest. D’ailleurs, c’est bien ce que tu fais. As-tu jamais répondu à Thil ?

Ils avaient raison… mais, pour autant…

Le temps fraîchissait. Les feuilles alentour s’enluminaient. Moi, j’étais toujours là à scruter l’horizon. Je ne m’étais jamais arrêté si longtemps. Observer autour de soi lorsqu’on travaille comme un bœuf ou qu’on marche au pas d’une troupe, qui le pourrait ? Peu à peu, une paix me venait. S’il n’y avait pas eu l’autre enseveli dans son cylindre de brique, parole, je crois bien que j’aurais été heureux.

Dans les arbres alentour, tout un peuple d’oiseaux lançait à qui mieux mieux des trilles ressemblant à des appels. Les grommellements des sangliers qui fouissaient le sol à grand tapage, après m’avoir inquiété, m’étaient devenu familiers. Du haut de mon perchoir, j’observais le vol des faucons, toutes ailes déployées comme des voiliers de l’air. De brusques piqués les projetaient soudain vers le sol, la tête la première. Des flèches affutées prêtes à se ficher sur leur proie.

Les feuilles en tombant m’ouvraient à une vie minuscule jusque-là secrète. Désormais, je pouvais suivre le mouvement ondulatoire du ruisseau tout proche. Sur ses berges, les fougères épanouissaient pour moi leurs bouquets géants. La vision fugace d’une biche, les déplacements furtifs des écureuils, la trace zigzagante d’une couleuvre sur les feuilles mortes me mettaient au cœur des joie éphémères, profondes comme les puits de mon enfance où les pierres mettaient un temps infini à trouver le fond.

Un jour, je n’y ai plus tenu. Je suis parti en expédition dans cette forêt si proche et si lointaine. Je n’aurais pas dû. Si Thil pendant mon absence s’avisait de signer quelque nouvelle urgente, un renseignement stratégique d’importance… ? Les messages étaient-ils émis une seule fois ou plusieurs ? J’ai interrogé le registre afin d’y trouver des réponses, mais comme d’ordinaire, rien ne m’était compréhensible de ce qui passait à travers moi !

Je suis parti. Abandonner son poste, cela s’appelle déserter. Mais c’était ça ou crever sur place. Comme l’autre là-bas enfoncé dans sa tour.

J’ai suivi les méandres du ruisseau, surpris par ces parois abruptes, ces racines dénudées pendouillant sur des murailles de terre nue, ces troncs arrachés projetés entre les deux berges par quelles eaux ? C’était à se le demander au vu des flaques misérables qui gisaient au fond de ce ravin en miniature. Un mystère ! Une erreur de la nature.

J’ai marché longtemps dans la lumière glauque, curieux de savoir où cette caricature de torrent allait me mener. Au détour d’un coude, tout à coup, un marcassin face à moi, petit être rayé arc-bouté sur ses quatre pattes pour arrêter l’élan. Et moi qui salive déjà à l’idée de pareil festin.

Quand la laie a surgi, nous sommes restés face à face. J’avais l’avantage de la hauteur, elle celui de la largeur et d’une hargne immense. Rassurés par mon immobilité, ils sont passés au large, elle entre lui et moi.

Je suis reparti vers ma tour, bouche sèche et cœur battant, empli d’une joie profonde.

Au premier jour de mauvais temps, j’ai repris la route. Dans nos pays de Garonne, dès que vient l’automne, c’est brouillard tous les jours, mais au mi-temps de la matinée, le soleil sort. Ce jour-là est resté cotonneux. L’horizon s’arrêtait à un mètre. Aucun message, pour urgent qu’il fût, n’aurait pu franchir pareil barrage.

À peine avalé mon quignon, j’ai saisi mon bâton ferré. Aujourd’hui, j’en aurais le cœur net !

Se repérer dans le brouillard n’est pas facile, mais ce pays j’en connais tous les recoins pour y avoir vécu l’enfance. Après ce long arrêt, mon corps a retrouvé avec bonheur la cadence des marches d’autrefois.

Alors, au rythme des pas, l’esprit s’est mis à travailler. Les questions n’arrêtaient pas tourner Pourquoi ces tours ? Pourquoi ces signaux ? Pourquoi ci ? Pourquoi ça, et pourquoi autre chose ? Et pourquoi pourquoi ?

Si bien qu’à peine arrivé là-bas, devant le grand vieillard desséché, à qui il manquait toutes les dents et un bras en plus pour faire bonne mesure, j’ai tout déballé d’un bloc avant même un bonjour.

-Du calme, compagnon.

Sa voix était profonde et chaude. Une voix de tribun accoutumé à entraîner derrière lui les foules. Il m’a assis à la table de bois brut devant un petit verre d’eau de vie de prune, et tout y est passé. La France assiégée, les ennemis de l’intérieur, la Convention qui n’en avait peut-être même pas pour un an de vie tant elle était menacée de toutes parts… parce que l’Angleterre, tu comprends… et la Prusse, et l’Autriche… et l’Espagne qui est à nos portes, prête à spolier le peuple au profit des maudits Bourbon d’outre-Pyrénées.

– Moi, tu vois, je suis là parce que je ne peux plus servir à rien d’autre avec cette patte folle qu’un boulet m’a arrachée sur le front.

Les messages, il me les a traduits. Il savait lire, lui ! Et j’en suis resté bouche béante. Des menaces de toutes parts, des agressions, des coups fourrés…

– Il y a danger, compagnon, mais quand les choses se présentent mal, grâce à nous, l’alerte traverse la France entière le temps d’une assemblée. Alors, nos députés peuvent organiser la défense de la Patrie. Tu comprends maintenant pourquoi tu te crèves les yeux tout le jour, citoyen stationnaire ?

Quand il parlait, on oubliait son corps mutilé, son visage mangé de rides, on se sentait prêt à combattre à ses côtés pour que partout en France, les hommes soient enfin égaux.

– Les autres, du haut de leur chaire, ils se servent de l’amour de Dieu pour opprimer les peuples. Mais nous, ah nous, c’est autre chose !

Un jour, grâce à notre lutte, tous les enfants sauront lire. Tu entends ça, mon pays ? Tous ! Pas seulement les fils de clercs et les enfants de curés… L’accès à la connaissance n’est pas un luxe. Un jour, nous bâtirons à la République des savants contre la France des privilèges.

La nuit était loin de tomber mais quand il s’est penché vers moi, dans ses yeux amicaux j’ai lu mon ordre de route :

– La compagnie est bonne, conscrit, mais il dépend de chacun de nous d’être là où il faut quand il le faut. Demain peut-être le temps se lèvera.

Et voilà ! Je marche dans un brouillard à couper au couteau mais mon esprit est clair. Comment ne pas espérer ? Un jour, tous les enfants de France sauront lire, tous, même les pauvres hères !  

Qu’importe que les messages passent à travers moi sans que je les comprenne ? Je ne suis qu’un stationnaire, un infime rouage, mais si je manque à l’appel la machine se grippe.