Colin Maillard

Lundi 12 mai 20…

Domi est à Brive pour la semaine. Je comptais l’amener voir notre stand à la foire expo. Elle partie, je me découvre vide d’envies.

Il a bien fallu pourtant que j’aille m’assurer que tout allait comme prévu et donner les dernières consignes.

Je quittais le stand quand un type d’une élégance tapageuse s’est jeté au-devant de moi :

– Et bien sûr, tu ne me reconnais pas !

Un grand gaillard un peu lourd, un visage à la limite de la vulgarité, des cheveux ternes plantés dru bas sur sur le front. J’avais beau le scruter, le noir absolu. Il a fini par me mettre sur la piste :

– Claude ! Claude Briard…. SUP.DE.CO…

C’est loin tout ça. Mais sortir de la même école, même à quelques années de distance, ça crée des liens. On a décidé de prendre le soir même un verre aux Américains.

Retour du Mexique, il en avait des choses à raconter. Ses galères, ses angoisses, j’ai eu droit à tout. Jusqu’à sa réussite actuelle.

 « Dans l’import-export, mon vieux, tu n’as pas idée de ce qu’on peut vendanger, c’est juteux en diable ! En plus, au Mexique, les nanas tu les ramasses à la pelle. Et je peux te dire, des super canons… Mais ça ne remplit pas une vie »

Une fois fortune faite, il revient au pays bien décidé à retrouver la petite qu’il a été assez fou pour larguer au moment de son départ. « Je l’aimais comme un dingue, je t’assure, et elle aussi, mais il fallait que je parte. C’était comme une folie qui me tenait. Et puis il y a quelques mois, ça m’a pris tout d’un coup. Plus rien ne m’intéresse. Les affaires roulent seules. Les filles se ressemblent toutes. Plus ça va, plus je pense à elle. J’en rêve la nuit. Alors, je suis venu la chercher. Elle et moi, on va recommencer à zéro, ça va être génial ! »

Et il parlait, il parlait. J’en avais plein la tête de ses histoires. Je me suis levé. Et lui : « On ne va pas se quitter comme ça. Je suis à Toulouse pour huit jours. On se fait une bouffe. Demain, je t’invite. »  

 C’était possible pour moi à midi, au centre-ville puisque je n’avais qu’une heure pour déjeuner. On s’est mis d’accord pour douze heures trente, au Bibent.

Ce type me fascine et me révulse. Je n’arrive pas à déterminer la part de vérité et d’affabulation dans ce qu’il raconte. Et cette histoire de fille qui l’aurait attendu quinze ans… c’est tellement romanesque, il ne peut pas l’avoir inventée.

Il est dix heures, Domi n’a toujours pas appelé. D’habitude, quand elle part en déplacement, le soir elle me raconte sa journée, ou ce qui lui passe par la tête…. J’aime entendre sa voix. Ce soir, rien. Qu’est ce qui peut bien se passer ?

Mardi 13 mai

Je suis arrivé un peu en avance au Bibent. Ce matin, je n’avais pas la tête à ce que je faisais. Quelque chose me chiffonne à propos de Claude Briard. En plus, j’ai passé ma matinée à m’empêcher d’appeler Domi sur son portable. Jamais je ne me suis permis de la déranger dans son travail. Je ne vais pas commencer maintenant qu’elle semble vouloir mettre des distances entre nous.

Briard est arrivé à l’heure tapante, s’est installé face à moi et a commencé à parler. De lui, bien sûr. Et de cette fille. En long, en large, en travers. Comme ils s’aimaient, comme elle était belle, et brillante, une fille hors pair, folle amoureuse de lui. Son ton sucré commençait à me soulever le cœur. J’étais en train de chercher un prétexte pour le planter là quand le vertige m’a saisi. Il venait de prononcer le prénom de Dominique… Comment ai-je pu oublier ? La première fois que j’ai vu Domi, elle était avec lui à la soirée organisée par la promotion 54 où Briard et moi avions été invités en tant qu’anciens de l’école.

Il ne s’est pas fait prier pour me donner tous les détails sur celle qu’il comptait arracher à son pâle quotidien pour lui offrir le Mexique. Tout coïncidait.

J’ai retrouvé le chemin de mon bureau comme un somnambule réinvente dans l’inconscience du sommeil les lieux de la journée. Comment travailler dans ces conditions ? J’ai averti ma secrétaire que je rentrais chez moi. Qu’elle annule tous mes rendez-vous.

Il faut absolument que je réfléchisse ! Et si l’arrivée de Claude expliquait le soudain silence de Domi ? Peut-être elle n’ose pas me dire qu’elle a retrouvé intacts ses sentiments pour lui. Elle aurait tort de se gêner. Depuis deux ans que nous nous connaissons, qu’est-ce que je suis pour elle ? Un agréable compagnon de sorties et de week-end, rien d’autre.

J’ai tourné en rond tout l’après-midi. A six heures, je n’y ai plus tenu. Quand j’ai entendu sa voix enregistrée, j’ai eu envie de hurler, mais je n’ai pas laissé de message. Qu’elle parte avec lui, je peux le comprendre, mais qu’elle ait au moins la décence de m’avertir. On ne traite pas les gens comme ça !

Je me suis retrouvé en train de téléphoner à Georges Lelouch. Au bout du fil, sa voix m’a paru très proche, amicale comme toujours. « Bien sûr, Gérald, je suis chez moi demain. Venez déjeuner, je serai ravi de bavarder avec vous. »

Il est onze heures, Domi n’a toujours pas donné signe de vie. Il que j’essaie de dormir.

Mercredi 14 mai

Je me suis levé aux aurores après une nuit interminable. Des heures à essayer de lire jusqu’à de brèves périodes de sommeil troublées de cauchemars. Et cette impression de ridicule ! A cinquante ans, se ronger les sangs pour une fille de dix ans plus jeune… Même Evelyne n’a pas réussi à me faire souffrir avec cette intensité pendant les années catastrophiques de notre mariage !

Je suis arrivé chez Georges bien avant l’heure du déjeuner. Il n’en a pas semblé surpris. Il m’a emmené visiter ses dernières réalisations dans le village dont il est le maire. C’est en mettant en place à sa demande une campagne de communication que je l’ai rencontré. Depuis, nous sommes amis.

Marcher auprès de lui dans les rues escarpées m’a fait du bien. Je me suis senti presque serein. Après m’avoir régalé d’un de ces civets de lièvre dont il a le secret, il m’a fixé tout droit dans les yeux :

– Voulez-vous que je vous dise Gérald ? Vous connaissez bien mal ma fille. Claude n’est pas un garçon pour elle. Voilà plusieurs mois qu’il la harcèle. Elle a quitté Toulouse pour ne pas être obligée de le rencontrer.

Je suis rentré un peu rasséréné. À huit heures, je me suis heurté à nouveau à sa voix enregistrée.

Cœur battant la chamade, gorge nouée, j’ai dû attendre que l’étau se desserre avant d’appeler Claude. On déjeune ensemble demain au Bibent. Je suis fou. Qu’est-ce que je vais lui dire ?

Jeudi 15 mai

Journée noire. Heureusement que le projet Arc-en-ciel est sur des rails. Eric, qui en est responsable, est en mesure de prendre tout seul les décisions qui s’imposent. Quant au dossier CTN, l’évaluation restera à revoir. Pendant la réunion d’équipe que j’étais censé diriger, il m’a été impossible de comprendre le moindre mot de ce qui se disait autour de moi. Il est temps que ça s’arrête. Après mon divorce, je m’étais bien juré de ne plus souffrir par une femme, et voilà !

Toujours pas de nouvelles de Domi, je vais devenir fou.

Quand Claude est arrivé au Bibent, j’ai remarqué ses traits empâtés, son corps lourd. Comment peut-elle l’aimer ? Il s’est laissé tomber sur son siège et j’ai éprouvé un plaisir méchant face à ses cernes, son air las. La conversation a langui. En quelques jours, sa superbe s’est lézardée. Tout à coup, il s’est penché vers moi à travers la table.

– Dis donc, mec, tu es un sacré cachottier. J’ai rencontré Gibert hier au soir. Alors, comme ça, c’est toi le nouveau de Doudou ? Pourquoi tu l’empêches de me voir ?

J’ai ouvert la bouche pour répondre, il ne m’en a pas laissé le temps.

-Je t’avertis. Elle a décidé de partir avec moi pour Mexico. Samedi soir, à dix heures, on prend nos ailes et Tchao Toulouse.

Il s’est levé violemment. Comme il ne lui était pas possible de claquer la porte, il est parti en me laissant l’addition.

Cette situation ne peut plus durer. Il faut que je parle à Domi, que je la voie, que je sache où elle en est. En désespoir de cause, après dix appels infructueux, j’ai fini par me rabattre sur Georges qui m’a donné l’adresse d’un certain Massat, à Tournecoupe : « Vous pouvez y aller de ma part. A l’heure que vous voudrez. Demain, après demain, ou jamais, c’est à vous de choisir. »

J’irai demain. Il faut en finir une bonne fois.

Vendredi 16 mai

En fait, ce Massat est une minuscule eurasienne dont le visage triangulaire ressemble à un vieux parchemin percé de deux trous lumineux. Elle m’a accueilli dans sa propriété de Tournecoupe, plusieurs hectares de jardin et de bois, un cadre magnifique pour un lieu entre parenthèses où elle accueille ceux qu’elle appelle « des naufragés de la vie ».

« Un espace de cure et de congrès unique en son genre » a-t-elle susurré avec une expression de vieux chat gourmand. Des psychologues, des psychanalystes, des psychiatres s’y réunissent pour des cycles de conférences auxquels ses pensionnaires assistent s’ils le peuvent ou le souhaitent.

Dominique y a passé plusieurs mois voici quinze ans, après le départ de Claude. « Elle fait partie des rares qui reviennent de temps en temps. Elle assiste à nos conférences, elle témoigne. Avez-vous idée de l’importance que peut avoir pour ceux qui sont enfermés dans leur désespoir l’assurance qu’il est possible d’en sortir ? »

J’ai fait un crochet par le bureau pour dire que, décidément je ne me sentais pas bien, et je suis rentré chez moi, épuisé. Vieux. N’ayant envie de rien que de me creuser un trou où disparaître.

Six heures. Le téléphone. Au bout du fil, là-bas, très loin, la voix de Domi, un peu hésitante, comme fragile :

« Gérald… je suis vraiment désolée…je n’ai pas pu t’appeler de la semaine… j’ai vécu l’enfer… »

Le cœur qui cogne, la poitrine dans un étau.

« … C’est toujours d’accord pour dimanche ? »

Je rêve, ou sa voix franchit avec difficulté la barrière de sa gorge nouée ?

« …Tu veux bien passer me prendre ?… Tu n’es pas fâché contre moi, dis ? » 

Samedi soir, dix heures, départ de Claude à Blagnac. Avec Domi ?

Dimanche, barbecue chez les Latreille.

Dimanche 18 mai

Domi, Dominique ou Doudou, quel que soit le nom qu’on te donne,

Te parler, te dire ce que je n’ai pas jusqu’ici partagé avec toi, Oser enfin autre chose que ces phrases anodines que nous manions si bien tous deux : « si tu es libre… » « je veux bien… » « Ça ne te gêne pas ? »

Domi, j’ai cinquante balais, un petit bedon que je n’ai pas choisi, et je t’aime. Comme un collégien, comme un imbécile, comme un maboul, voilà c’est dit. Ce n’est pas mon vocabulaire et ce ne sont pas nos conventions, mais je t’aime.

Tu as dix ans de moins que moi et je crois avoir été jusqu’ici un compagnon confortable. Un type qui ne veut plus s’engager pour une femme qui a peur d’aimer… Eh bien, voilà, c’est fini.

Pendant cette semaine entre parenthèses, j’ai failli te perdre. Que dis-je, je t’ai perdue. Je t’ai attendue chaque jour. Je t’ai crue prête à partir avec un type que je ne peux pas saquer… ça non plus ce n’est pas mon vocabulaire, mais voilà, aller avec toi au restaurant, au spectacle, en balade, j’en ai marre. Je ne veux plus jamais être pour toi une parenthèse. C’est toi que je veux, toute entière et pour toujours, Domi, Dominique, Doudou, quel que soit ton nom.