

Cette année-là, comme l’automne s’avançait à pas de velours, traînant au sol ses pieds chargés de feuilles mortes et levant vers les cieux des feuillages éclatants, ma mère me prit au bras et m’annonça la grande nouvelle :
– Mon petit Prince, ô mon oiseau de paradis, écoute, une petite fille va nous naître. Elle sera belle comme le jour, comme les fées de la légende. Nous la nommerons Eva.
Je m’aperçus alors que son ventre s’avançait en berceau et, sur sa douceur vivante, je posai ma tête.

Lorsque plus tard elle revint, toute mince et toute gracile, elle rapportait un étranger, un minuscule vieillard fripé qu’elle ne cessait de pouponner tout au long de la journée. Thomas par ci, Thomas par là, il n’y en avait que pour celui-là ! Moi, je cherchais partout Eva.
Thomas rampait sur le tapis, à quatre pattes, bavant un peu. Il était encore petit, mais nous jouions très bien tous deux. L’été jetait ses derniers feux. Le temps était doux et tranquille. Maman vers nous se dirigea. Elle était tendre et arrondie comme la carène d’un navire.

Elle nous prit sur ses genoux et nous dit, tout doux, tout doux :
– Mes amours, lumières de ma vie, écoutez la grande nouvelle que je vais vous dire aujourd’hui : une petite fille va nous naître, une petite Cristel fragile comme une tendre statuette, une merveille de fillette qui sera notre princesse à nous.

Lorsque plus tard elle revint, un peu moins mince et fatiguée, dans ses bras un petit paquet cylindrique et enrubanné contenait une étrange chose : c’était vagissant et rougeaud, cela dormait toute la journée, et quand cela se réveillait, c’était seulement pour avaler les seins de notre mère à nous en faisant des bruits, des glouglous.
Nous regardions de tous côtés, cherchant notre Cristel mignonne, mais nous ne la trouvâmes pas. À sa place, c’était un Jérôme.

C’était l’automne, près de l’hiver. Thomas et moi étions gendarme, étions voleur et, tour à tour, nous poursuivions sur le chemin. Dans l’herbe gazouillait Jérôme, regardant les oiseaux voler, les papillons papillonner.
Les hirondelles tournoyaient avec les feuilles dans le ciel clair.

Notre mère vers nous s’avança, et posant ses mains sur nos têtes :
– Mes enfançons, mes beaux petits, demain sera un jour de fête. Demain naîtra notre fillette qui tarda tant à arriver. Nous la nommerons Guillemette. Quelle joie, elle va exister !
Lorsque plus tard elle nous revint, un peu grise et un peu courbée, Guillemette était oubliée, il n’y avait plus que Sylvain !
Quand le nouvel automne vint, ah nous étions bien affairés, Thomas, Jérôme et moi, trois gaillards bien plantés. Sylvain, à quatre pattes, s’exerçait à nous rattraper.


Notre mère près de nous s’assit :
– Oh vous, mes beaux enfants, mes gaillards, dites-moi, comment la nommerons-nous, la fillette qui dort encore en moi et veut se réveiller ?
Nous l’appelâmes Agnés, et ce fut Grégory.
Comme de preux chevaliers, notre père et nous nous sommes réunis. Cheveux blonds, cheveux noirs, cheveux roux, les uns au ras des planches, les autres bien poussés. Au haut bout de la table se tenait notre reine, ses tendres bras chargés du dernier enfantelet nouveau-né.
Et nous avons délibéré.
Certes, c’était grand pitié de voir notre mère chercher ainsi, chercher toujours des filles pour l’accompagner sur les chemins de notre enfance, mais à quoi bon emplir notre demeure d’Yvans, d’Emmanuels, de Pierres, de Philiberts quand, aux maisons voisines, les filles étaient partout ?

Des filles blondes, des filles rousses, des brunes et des foncées de peau, des piquées-de-son et des couleur de lait, des tendres et des délurées, des féminines, des garçonnières.

Chacun de nous fit solennelle promesse de s’en aller en quête du trésor convoité par notre mère.
Et c’est ainsi qu’à notre tour, à celle qui avait donné son ventre pour nous protéger, son temps, sa tendresse et des frères, nous rapportâmes ce qu’elle cherchait.
Nous offrîmes des filles à notre mère.
