

À travers l’imposte, un doigt de lumière vient frôler mon pied.
Invitation à la balade comme celle qu’entendait ma mère sans doute après ces disputes brutales qui les jetaient l’un contre l’autre.


Le travail à n’en plus finir, la vie impossible avec cet homme autoritaire, tyran déchu qui n’avait plus de pouvoir sur la société, ni sur sa vie. Sur elle seulement. Et qui trouvait normales toutes les vexations imposées à son italienne de femme par cette tribu turbulente qui, le reconnaissant pour son chef, réclamait tout de lui et le contestait dans son dos.
Elle supportait tout, ma mère, avec ce goût d’aimer, cette capacité à pardonner que balayait tout à coup le ras le bol.
Alors elle rendait coup pour coup. De cette bouche faite pour sourire, pour embrasser, ne sortaient plus que des invectives.

Et moi, minuscule, perdue de larmes dans cette atmosphère de cataclysme.
Elle se précipitait vers la porte. Elle m’abandonnait !

Puis revenait, se saisissait de moi, descendait en courant l’escalier, m’installait sur le porte-bagages de son vélo :
– Viens, mon bouchon, on va se faire du bonheur.


La campagne était toute proche en ce temps-là. A chaque tour de roue, je sentais, blottie dans la chaleur de son dos, le monde tourner un peu plus rond.
Au-dessus de nous, le soleil, père bienveillant.
Nous nous arrêtions au bord du Tarn. Nous rentrions jusqu’à mi-jambe dans l’eau limpide.
Elle me regardait, toute douceur retrouvée, tordre mes pieds tendres sur le fonds irrégulier et m’aspergeait de gouttelettes.
– Quelle chance, bouchon, l’eau n’est même pas froide.

Nous étions enserrées dans un écrin de verdure. Entre galets et surface, autour de nos pieds déformés par la réfraction, s’agitait un monde minuscule immergé dans la transparence.
Quand le soleil commençait à descendre sur l’horizon, le temps était venu de refaire, en sens inverse, le chemin et d’aller nous heurter au front têtu de mon père, labouré de rides transversales.

Mais cela était accessoire. L’essentiel, nous l’avions emmagasiné au cours de notre errance.

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