
Chaque année, depuis sept ans, le dimanche de la fête des maths, Luc devient un président itinérant. C’est ainsi qu’il se définit lui-même.

Car que peut faire le responsable d’une association au moment où commence une manifestation qui a mobilisé toute une année durant les employés et les bénévoles sinon se torturer l’esprit d’inutiles questions et occuper son temps à des déambulations qui ne le sont pas moins ? Le public sera-t-il au rendez-vous ? Les attractions choisies avec tant de soin tiendront-elles leurs promesses ? Le soleil qui déverse sa lumière liquide sur la halle du XIVème siècle superbe avec ses trente-huit poteaux gigantesques et son étonnante charpente ne réserve-t-il pas quelque traîtrise ? Un orage imprévu ? Des sautes de vent capables de mettre à mal les étals de plein air ?
Luc fait sa ronde, observe les stands qui se montent dans la bonne humeur, donne un coup de main pour dresser des tréteaux, salue les uns, se réjouit de voir les autres peupler peu à peu la halle tout entière.
Ils sont quelques-uns à avoir rêvé, contre toute logique, d’une fête capable de réunir en un même lieu, au même moment, autour du même goût pour le savoir les universitaires les plus éminents et un public de non spécialistes. Quant à transcrire l’idée dans les faits…. Il fallait être un peu fou pour imaginer que des chercheurs reconnus acceptent de voisiner à cinquante kilomètres de la faculté la plus proche avec des animations destinées à passionner les foules. Voilà sept ans que la magie opère.
Cette année encore le succès s’annonce total.

Dix heures, l’heure des familles, les petits traînent les adultes d’un stand à l’autre pendant que les grands se déplacent à leur guise dans la vieille ville fermée à la circulation.
Et pourtant, malgré tous les indices favorables, une sourde inquiétude taraude Luc.
À dix heures trente, arrive Alain. Responsable du département des mathématiques à l’université Paul Sabatier, c’est lui qui, depuis le début, s’occupe des conférences. Il faut le reconnaître, il a eu jusqu’à présent la main plutôt heureuse. Après les premières années difficiles, les mathématiciens de la France entière viennent à Beaumont rendre compte des dernières avancées de la recherche contemporaine et rencontrer le public savant et leurs confrères des autres universités.

Il est temps justement d’accueillir les deux conférenciers de l’après-midi. Luc, qui connaît Alain depuis toujours, le sent crispé. On peut comprendre ! Quelle idée il a eue, à peine terminée la fête de l’an dernier de retenir pour celle de cette année, Laurence Favarel et Dante Tousturian, deux de ses collègues de l’Université Paul Sabatier ! C’était des mois avant qu’on ne découvre qu’ils étaient tous deux pressentis pour le prix Abel.
À Paul Sabatier, quand la nouvelle a filtré, personne n’y a cru. Deux chercheurs de la même université en concurrence pour ce prix prestigieux que, chaque année, l’Académie des Sciences et Lettres norvégienne décerne à un mathématicien pour l’ensemble de son œuvre, c’était du jamais vu !

Dès lors, le moindre couloir s’est transformé en un terrain miné. Une guérilla opposant les tenants de Laurence, géomètre géniale, à ceux de Dante, le plus grand spécialiste français de la théorie des nombres qui, depuis le début de sa carrière, avec un acharnement méritoire et quelque peu suicidaire, a glissé ses pas dans les traces du grand ancêtre, Pierre de Fermat.
Bien sûr, malgré la suggestion embarrassée d’Alain, aucun des deux n’a accepté de céder la place et la petite équipe organisatrice de la fête n’a plus eu qu’à assumer cette extension locale du duel norvégien.
Onze heures. Arrive l’adjudante de gendarmerie dans son uniforme taillé sur mesure. Un mètre quatre vingts, cent kilos de muscles sans un gramme de graisse, Marie-Louise Coustoussou est à Beaumont ce qu’on pourrait appeler une personnalité de poids. Les anciens gardent le souvenir de l’époque où elle était l’une des joueuses les plus douées des Amazones, au temps glorieux où l’équipe de rugby féminin était célèbre dans tout le Sud-ouest.

Les jeunes la trouvent pénible mais son franc parler et sa joviale rudesse font merveille auprès d’eux. Depuis qu’elle s’est installée à la gendarmerie au début de l’année, sa réputation a grandi à mesure que baissait la statistique des délits. Aussi Luc s’est-il vu pressé par les membres de son association de l’inviter à la fête, d’autant qu’elle sait, sans faire de chichis, lever le verre de l’amitié lors des inaugurations et partager les repas sommaires et bourratifs de mise dans ces circonstances.
Luc s’efforce d’attirer l’attention d’Alain qui, près du stand des jeux logiques, est engagé dans une grande conversation avec Mathieu Pélégri, l’un des plus grands spécialistes vivant d’histoire des sciences. Il est urgent de prendre une décision. A chaque instant, des chercheurs rencontrés dans des colloques lointains, viennent le saluer. Pas une université qui ne soit représentée par au moins l’un de ses membres. On est loin du temps où la salle du conseil municipal, qui accueille les conférences, paraissait immense avec ses cent places assises dont quelques-unes seulement étaient occupées.
L’idéal serait de changer de lieu, mais au dernier moment il n’y faut pas songer. Comment la nouvelle s’est-elle répandue ? En ce jour où le succès couronne tant d’années d’efforts, Luc a le sentiment inconfortable d’être assis sur une poudrière. Une étincelle et tout explose.

Coustoussou, pilotée par Nicole, l’une des bénévoles de l’association, fait le tour des stands. C’est la première fois qu’elle assiste à une manifestation aussi étrange. Comme si les mathématiques pouvaient être une fête ! Et pourtant cela semble bien être le cas.

Du monde partout ! Des stands submergés par des grappes d’enfants acharnés à lire des consignes compliquées, à déplacer des pions, à s’affronter à des énigmes. Des dizaines d’autres gosses déferlant, dépliant en main, sur les panneaux du jeu de piste, pour y découvrir les clefs de la cache au trésor….

Quant à la Maison Natale de Pierre Fermat où sont installés le stand de magie mathématique, les ateliers d’origami et de tablettes babyloniennes en plus des expositions interactives, elle est également prise d’assaut.

Dans la cour, malgré la présence d’une foule nombreuse, on entendrait voler une mouche tandis qu’un mage en longue robe étoilée et chapeau pointu fait tourner un globe terrestre géant.
Il lève très haut un long doigt osseux et, à peine l’a-t-il pointé sur un pays qu’une horde de gamins déferle dans la maison. Celui qui découvre le nom du mathématicien originaire du pays désigné, ses dates de naissance et de mort et au moins deux de ses découvertes voit, sous les applaudissements de la foule massée là comme au spectacle, s’ouvrir la malle cabine géante.

Ce moment où le gagnant ou la gagnante choisit le personnage qu’il ou elle va incarner donne lieu à un spectacle. Sa réussite lui vaut le droit de puiser dans la malle où l’attend un trésor de costumes de toutes les époques que les ans sont censés avoir déposés, en vrac, à son intention. Puis, de l’intérieur de l’antre magique, on entend jaillir une petite voix amplifiée par un haut-parleur savamment placé, « Et celui-là, c’est quoi ? ».
Le mage, sous couleur de répondre à la demande, régale le public d’un cours express d’histoire des sciences. Quelques minutes à peine et l’habilleuse-maquilleuse, après avoir aidé le savant minuscule à endosser son costume, met tout son talent à parfaire l’illusion. Perruque, maquillage, fausses rides, un génie du temps passé ressuscite sous ses mains expertes. Un triomphe !

Au centre de la halle, l’autre attraction vedette remporte, depuis le matin, un succès similaire. Sur un podium, un grand jeune mal attifé brandit une banale feuille de papier et, par la magie du pliage, fait naître en quelques secondes un champignon, une rose, un oiseau prêt à s’envoler tandis qu’au milieu de la foule subjuguée, Coustoussou redevient pour un bref instant la petite Marie-Louise.

Au gré des rencontres, Nicole cite fièrement pour l’adjudante des noms illustres et des lieux d’origine proprement incroyables : l’université de Nantes, le CNRS de Tours… Paris, Poitiers, Lyon. Il faut être fou pour parcourir tant de kilomètres à seule fin d’écouter des conférences.
L’adjudante songe qu’elle a été bien inspirée en donnant au gendarme Guitard la consigne de tourner dans la fête à plusieurs reprises. Quand il y a foule, on ne peut pas savoir à quel moment les choses vont se gâter.

Les deux femmes croisent Luc qui conduit à la mairie la conférencière de quatorze heures. Environ quarante ans, d’aspect plutôt agréable, un peu embarrassée de sa personne, Laurence Favarel ne ressemble en rien à l’image que se fait l’adjudante d’une mathématicienne reconnue dans le monde entier. Quant à Alain, il cherche partout le conférencier de seize heures, Dante Tousturian, pour lui souhaiter la bienvenue et l’accompagner dans la salle où il pourra relire ses notes et se reposer avant son intervention de l’après-midi.

Grand spécialiste de la théorie des nombres, Dante a longtemps eu des liens privilégiés avec la ville natale de son idole jusqu’à ce que la démonstration de la fameuse conjecture par Andrew Wiles défraie la chronique. Voilà des années que le mathématicien toulousain annonce être sur la piste d’une proposition plus efficace, plus élégante, plus fidèle en un mot à la démonstration perdue du génial savant auquel il vous une admiration sans bornes.

Le temps passant, ses pairs croyaient de plus en plus à une fanfaronnade jusqu’à ce que le titre annoncé pour sa conférence de l’après-midi « Une autre manière d’aborder la descente infinie » éclate dans le petit monde des mathématiques comme la promesse d’un scoop à venir.
Ce serait bien dans la manière de Dante de réserver la primeur de sa démonstration à la patrie du grand ancêtre ! Luc le soupçonne d’avoir lui-même créé l’événement en informant les universités avec lesquelles il a des liens. Ensuite, le bouche à oreille a fonctionné. Comment expliquer autrement l’inhabituelle affluence de ce jour ?

Dûment mandatée, Nicole suit à la trace le grand vieillard acariâtre. Il a été vu à l’Office de tourisme où il a pris à parti les hôtesses à propos de l’usurpateur à qui est consacrée une exposition. Andrew Wiles ou la naissance d’un théorème, quelle sinistre blague !
Après les avoir accusées de tromper le public, il a violemment repoussé le ticket repas qu’on lui proposait. Pour un diabétique, le caneton aux haricots de Castelnaudary figurant au menu est l’équivalent de la ciguë pour Socrate. Voilà que maintenant on veut l’assassiner ! On est donc bien pressé de lui voir céder la place à l’un de ces pantins qui se prennent pour des mathématiciens ? Mais cela ne se passera pas comme ça. Il a désormais les moyens de démontrer qu’il est le seul authentique chercheur encore vivant. Cet après-midi, on verra ce qu’on verra !
Quand il s’est enfin décidé à quitter l’Office de tourisme bondé de visiteurs de tous âges, les hôtesses ont pu respirer. Ensuite, plus personne ne l’a revu.
À midi, toutes les universités de France et de Navarre prennent position dans les restaurants de plein air du centre-ville et leurs représentants dégustent dans la bonne humeur les spécialités du terroir en attendant le début des conférences.

La démonstration de Dante Tousturian promet un beau moment d’émotion. Voilà 360 ans que Pierre Fermat a prétendu, sans qu’on trouve la moindre trace de sa démonstration, avoir résolu la diabolique conjecture et l’enthousiasme du monde mathématique ne faiblit pas.
Avant d’avaler à la hâte leur repas, Luc, aidé d’Alain et d’un petit groupe de bénévoles, réaménage la salle de conférence. Avancer les premiers sièges jusqu’au ras du bureau, rajouter plusieurs rangs au fond tout en ménageant un espace pour permettre aux auditeurs surnuméraires d’écouter debout, -toutes mesures insuffisantes-, permettront de parer au plus pressé. L’après-midi sera chaude !
Il faudrait que Luc soit inconscient pour ne pas partager l’inquiétude d’Alain, mais jusqu’ici chaque fête a apporté ses complications et, il doit bien se l’avouer, aucune ne s’est présentée d’une manière aussi exceptionnelle.

Dès treize heures trente, les tables des restaurants se vident. Luc se joint aux petits groupes bruissants qui se dirigent sans hâte vers la mairie. A treize heures quarante-cinq, la salle du conseil municipal affiche complet. A treize heures cinquante, même en poussant les murs on ne réussirait pas à y faire pénétrer un auditeur supplémentaire. Tous les sièges sont occupés, le fond plein à craquer. Aucune des conditions de sécurité n’est respectée. Il ne reste plus qu’à souhaiter qu’aucun incident ne crée d’affolement. Dans de pareilles conditions, une panique serait mortelle.

À quatorze heures, avant de partir faire, une fois de plus, le tour de la fête, Luc attend de voir Laurence Favarel jaillir des coulisses. Sa voix ferme et bien timbrée emplit l’espace et, en quelques secondes, le public est sous le charme. Privé une fois de plus d’assister aux conférences, Luc incapable de ne pas céder à son habituel sentiment de frustration, quitte pourtant la salle. Il est temps pour lui de reprendre sa déambulation.
Autour de la halle, les stands de jeux mathématiques bénéficient d’une affluence record.

Partout dans la vieille ville s’est répandue une flopée de savants lilliputiens, un petit Fermat en habit de bourgeois du XVIIème siècle, un Pythagore minuscule plus vieux et plus grec que nature, sans compter les Euler, les Newton, et autres lumières des siècles passés.
Dans la cour de la maison natale Luc prend plaisir à observer le magicien, très à l’aise au milieu des piailleries devant la malle aux costumes à nouveau assiégée par tout un petit peuple d’enfants.
Voilà justement qu’une petite Mélissa arrive en courant. Sa voix se fait criarde pour énoncer une à une toutes les bonnes réponses. Sa petite silhouette fièrement campée devant le mage, elle attend sa récompense.
Celui-ci, qui fait durer le suspens, lève enfin une main solennelle et se dirige vers la grande malle d’osier dressée face au public. Tout en se débattant contre le système d’ouverture qui paraît bloqué, il continue d’interroger la fillette.
– Tu as déjà choisi ton personnage ?
– Hypathie.
– Hypathie ? Voyez-moi ça ! Mais c’est que j’ai à faire à une petite savante ! Est-ce que tu sais dans quel pays elle vivait ?

La bouche de la fillette s’ouvre mais aucun son n’en sort. La fermeture de la malle ayant enfin cédé, un grand corps en costume contemporain apparaît recroquevillé en position fœtale au milieu d’un fouillis désordonné de costumes et d’instruments de mathématiques.
Bientôt, dans la cour de l’hôtel particulier où quelques siècles plus tôt est née son idole, Dante Tousturian gît très pâle, les traits reposés, étrangement serein. Avant de sentir monter en lui l’affolement, Luc se laisse habiter par une pensée saugrenue. Jamais, depuis qu’il le fréquente, il ne lui a vu l’air aussi heureux.

Tandis que les hôtesses de l’office de tourisme s’efforcent de parer au début de panique qui agite la foule, survient Marie-Louise Coustoussou. D’un geste, elle arrête toute initiative. La fête, c’est leur domaine, mais là on change de registre. Le crime, c’est son affaire à elle. Car il y a crime, nul n’en peut douter. Demander du renfort, faire évacuer la Maison Fermat, installer le périmètre de sécurité, en un instant elle a tout pris en main.

Et, en un instant, ce jour qui s’annonçait comme une exceptionnelle réussite tourne au cauchemar. Le périmètre de la fête bouclé, les jeux interrompus, des gendarmes partout relevant des adresses, interrogeant les gens, la rumeur qui enfle en passant de bouche en bouche, l’horreur !
Pendant que la police scientifique appelée de toute urgence, s’apprête à prendre en charge le corps, Luc conduit Coustoussou à la salle d’où, la conférence terminée, s’écoule une foule jacassante et ravie.

Laurence Favarel, informée du crime, s’effondre. Entre Dante et elle, les liens sont anciens et profonds. Longtemps, il l’a portée aux nues, s’est enthousiasmé de ce qu’il qualifiait comme des capacités hors pair, l’a encouragée à publier. Puis sans transition, leurs relations se sont gâtées. Partout où elle intervenait il venait lui porter la contradiction. Un pilonnage systématique !
Luc la regarde intensément. Tais-toi donc ! Qui a déjeuné solitaire en ce jour où un homme est mort ? Qui restera seule en lice pour le prix Abel après la disparition de son rival ? Mais, toute à sa surprise et à son chagrin, Laurence continue à déverser ses souvenirs et chacune de ses paroles l’accable.
Le lundi, Luc reprend ses déambulations. On dit que les criminels ne peuvent s’empêcher de revenir sur les lieux de leur crime. Les présidents qui ont vu sombrer leur manifestation vedette ne peuvent pas davantage se détacher du théâtre de l’échec.
De la ville comme morte suintent des nouvelles. L’autopsie aurait révélé une dose d’insuline anormalement élevée ayant entraîné la mort. Coustoussou serait sur la piste de l’assassin. On dit qu’une arrestation serait imminente.
Laurence Favarel, convoquée à titre de témoin, subit un véritable interrogatoire. Ils sont trois à la talonner. L’adjudante confirme l’heure de la mort. Treize heures, le moment idéal pour passer inaperçue. L’un des gendarmes narre dans tous ses détails l’éventuelle rencontre orageuse entre les deux universitaires dans la maison Fermat désertée. L’autre reconstruit l’enchaînement des faits jusqu’à ce qu’il nomme le geste fatal.

Mais, la première surprise passée, la mathématicienne refuse de se laisser piéger. Elle ne s’attend pas à ce qu’on la croie sur parole, pourtant elle certifie n’avoir pas quitté la salle de la mairie où, à sa demande, l’un des bénévoles de l’association lui a porté son plateau repas.
De plus, à supposer que leurs élucubrations correspondent à la réalité, comment expliquer qu’elle ait été en possession de l’insuline mortelle ? A moins qu’on ne l’accuse de préméditation ? Encore heureux qu’on n’en soit pas là ! Ou devrait-elle dire pas encore ? Il faut raison garder ! Ont-ils vu le gabarit de Dante ? Grand et alourdi par l’âge, il en fait deux comme elle. S’imaginent-ils vraiment qu’elle est de taille à injecter de force le poison. Et, plus invraisemblable encore, dans une ville qui a triplé le chiffre de sa population, elle aurait réussi à transporter, sans être vue, son corps inanimé ? Il faudrait qu’elle ait eu des complices sur place. Quant à cacher le cadavre dans un endroit où on devait immanquablement le découvrir, cela dénote un amateurisme impardonnable. En conclusion, on l’accuse à la fois d’avoir soigneusement prémédité un crime odieux et de l’avoir improvisé. Démonstration à revoir ! Elle sort libre de la gendarmerie, mais pour combien de temps ?

Le mardi, à travers les grilles de la Maison Fermat, Luc, qui observe le théâtre du drame, songe que Dante a réussi son coup : désormais, pour l’éternité, son nom restera associé à celui de son idole. Marie-Louise Coustoussou survient sur ces entrefaites.
– Parlez-moi de Dante Tousturian Vous le connaissiez bien, je crois.
– Personne ne connaissait vraiment Tousturian… C’était un solitaire… Mais j’ai été son étudiant autrefois. Des chercheurs de cette trempe, il y en a un ou deux par siècle. Nous faisions tous l’impossible pour qu’il nous remarque. Sans grand résultat. Il n’y a guère que Laurence Favarel qui ait trouvé grâce à ses yeux… pour quelques temps…
La commandante ouvre la grille et, avant de pénétrer dans la maison, lui tend une paire de gants en latex.
– Je dois vérifier quelques détails, ça vous dit de m’accompagner ? Surtout ne touchez à rien.
La salle d’exposition est restée telle quelle, la grande table au centre encombrée du matériel nécessaire pour la confection de figures d’origami, les panneaux d’exposition le long des murs avec, sur les tablettes, les manipulations mathématiques abandonnées… Un désastre !
– Vous dites que c’était un sauvage. Apparemment, il ne l’était pas tant que ça puisque vous l’avez invité à votre fête ….
– Si longtemps après la fin de nos études, il continuait à nous impressionner. Même s’il était devenu aigre, vindicatif, franchement insupportable, pour tous ceux qui l’ont connu il était resté un grand monsieur…

– …comment expliquez-vous qu’il ait accepté d’y participer ?
– Entre Beaumont et lui, il y avait un lien privilégié. Longtemps il a aimé venir dans cette maison. Une sorte de pèlerinage…
– Et sa conférence ? On dit qu’il s’apprêtait à démontrer le fameux théorème, cela aurait été une raison suffisante pour se débarrasser de lui, ne croyez-vous pas ?

– Il n’y avait là rien de nouveau. Il n’a jamais fait mystère de son opinion quant à la démonstration de Wiles qu’il jugeait inélégante, laborieuse. Il y a des années qu’il se vante d’être capable de faire mieux que lui. Pour comprendre sa démarche, il faut que vous le sachiez, pour nous, mathématiciens, la manière de conduire un raisonnement est presque aussi important que sa justesse. …
– Sauf que, cette fois, quelqu’un s’est débrouillé pour l’empêcher de s’exprimer. Préoccupant, non ?
Comment répondre à pareil argument sans charger Laurence Favarel ? Sous le regard aigu de la commandante, Luc se détourne.
– Quand il venait ici, il passait tout son temps dans cette salle. La cheminée surtout l’attirait. Il s’installait ici, appuyait son front sur le manteau, comme ceci, et demeurait silencieux… à l’écoute… Comme s’il imaginait que l’esprit de Fermat soufflait dans cette maison et qu’il finirait par l’inspirer.
– Cela ne paraît pas très digne d’un scientifique.…
– Avant d’être scientifique, Dante était un passionné. Sa vénération pour Fermat confinait à la manie.

Dans la cheminée monumentale, un homme debout tiendrait à l’aise.
Là, sous le manteau, le long d’une poutre intérieure, l’adjudante découvre une tache claire. Malgré sa haute taille, elle est obligée de s’étirer pour atteindre, du bout des doigts, un paquet oblong. Une dizaine de feuillets empaquette une seringue hypodermique.
De longs paragraphes tapés à la machine, des signes mathématiques, des équations avec dans la marge des notes manuscrites et plusieurs passages barrés d’une plume rageuse qui a troué, par endroits, le papier : ERREUR ! ERREUR FATALE !
Le visage de Coustoussou se fige. Son regard exorbité se fixe sur celui de Luc :
– Savez-vous comment on appelle ce cas de figure au rugby ? Un coup bas. De ceux que l’on porte sous la mêlée en veillant à ce que l’arbitre n’y voit que du feu. Dans notre jargon à nous, on dirait plutôt un crime par procuration ! On a tout ce qu’il faut pour conclure à la culpabilité : le mort, l’arme, le mobile et même l’assassin désigné, sauf que la victime n’est pas le mort, justement… Rendez-moi service, voulez-vous ? Avertissez Mme Favarel que plus rien désormais ne la privera du prix Abel. Je pense qu’il est inutile de la convoquer à la gendarmerie, une fois de plus, pour le lui annoncer, n’est-ce-pas ?
