Femme

– Sur ce coup-là, franchement, on a été nuls. Partout l’Afghanistan, l’Afghanistan, et nous, pas ça !

– Attends Jean-Noël, tu n’as pas l’impression d’exagérer ?  On a couvert au jour le jour, non ?

– Je le dis et je le répète, on a foiré méchant. Un numéro spécial, c’est ça qu’il faut !

– ça ne sent pas un peu le rattrapage ?

– Un douze page sur la situation des femmes afghanes , je te dis. A la une, cette photo de Malois. Il les a sacrément bien chipées sous leurs burkas. Avec, en gros titre : Plus jamais ça !

– Plus jamais ça ! Et tu peux affirmer ça d’ici, toi, sans même savoir comment évolue la situation sur place ? Je comprends pourquoi tu es rédacteur en chef. Quel type !

Manu Mercadier s’est dressée d’un bloc. De toute sa hauteur, elle toise Jean-Noël qui a du mal à affronter ce regard étincelant vissé sur lui.

Je le hais, ce type ! Cette manie qu’il a de trancher sur tout sans avoir rien vu ni rien compris. Il a déjà le titre, non mais je rêve !

Qui est-ce qu’il compte envoyer là-bas ? Le gros Taupiac qui est en manque dès qu’il n’a plus son cassoulet quotidien ? Bruno qui se fout de tout depuis que sa femme l’a largué ? Ou peut-être Evelyne, tiens. Son monde s’arrête aux portes du TNT. Même le Sorano lui paraît au bout du monde. Alors l’Afghanistan, c’est une autre planète.

– Ne le prends pas sur ce ton avec moi ! Toi qui es si forte pour donner des leçons, rien ne t’empêche d’y aller voir justement. Quinze jours sur place avec un douze pages à la clef, ce n’est paspour te faire peur, je suppose !

Cette photo ! Sur fond de ciel étincelant, bleu à faire rêver , sept femmes enfermées dans leur burka, noires, ocres, blanches. Symphonie de couleurs pour un massacre organisé. La nausée n’est pas loin. Mal partout.

Je n’en veux pas de ce reportage. Rien à faire des femmes afghanes. Rien à faire de rien, ni de Jean-Noêl, ni du journal. Ils m’embêtent tous avec leurs convictions à la noix qui ne les empêchent pas de vivre, au jour le jour, des petites vies médiocres. D’ailleurs, je me tire, il dira ce qu’il veut, Jean-Noël. Qu’il ne compte pas sur moi aujourd’hui.

Une heure déjà que je marche à toute allure sur les bords du canal, et le cœur qui tape toujours, la gorge prise dans un étau. Et cette envie de hurler, de faire mal à quelqu’un, de taper sur quelque chose. J’aurai l’air de quoi, demain, à la conférence de rédaction ? Marre de ce journal, de cette vie, marre de faire semblant !  Et maintenant les femmes afghanes, il ne me manquait plus que ça !

Le soleil joue sur les espaces paysagés, c’est comme ça qu’on dit. Cotonaster, forsythia, lagerstromia et d’autres arbustes dont je ne saurai jamais les noms, mélangent leurs couleurs. D’ailleurs même ceux-là je les dis au hasard. Jamais je n’ai su reconnaître les plantes, mais cette ronde de syllabes colorées me fait du bien. Il fait un temps à se mettre en liquette. Si j’enlève mon blouson, les sportifs qui surveillent leur foulée, les coudes au corps, vont s’imaginer que je chasse. Après tout, qu’est-ce que je risque ? C’est le moment d’appliquer mon précepte numéro un : Aime-toi, le ciel t’aimera.

Et maintenant un petit thé en terrasse, au plein soleil, pendant que les autres continuent à tourner dans leur roue, là-bas, au journal. A la santé de Jean-Noël !

Elle s’est assise auprès de moi après m’avoir demandé la permission. Il y avait pourtant de la place ailleurs. Toute jeune, la peau cuivrée, des traits purs, des lèvres pulpeuses, un corps fait au moule. Et tout de suite, elle a commencé à parler. Elle sortait de chez le médecin. Le plus beau jour de sa vie, ça aurait dû être. Elle attend un enfant de l’homme qu’elle aime et qui l’aime. Trois ans qu’ils sont ensemble. Ils se sont mariés l’été dernier, sans rien en dire à sa famille, mais aujourd’hui, avec cet enfant qui veut naître, qu’est-ce qu’elle va devenir ? Son père tourne intégriste, ses frères n’osent parler de rien. Quand elle essaie d’aborder le sujet, sa mère détourne la conversation. Ne rien savoir, surtout ne rien savoir. Qu’est-ce qu’elle va devenir ?

Je hais sa voix mouillée. La nausée à nouveau guette. Mal partout.  En quoi elle me concerne sa souffrance, je ne suis pas marocaine. Mais qu’est-ce qu’ils ont, tous aujourd’hui à me coller leurs misères sur le cœur ?

Elle me regarde, les yeux noyés.

– Je n’aurais pas dû. Vous semblez si à l’aise, si libérée de toutes ces contraintes auxquelles nous restons soumises. C’est joli comme tout votre tatouage !

Je baisse les yeux pour regarder, entre la brassière courte  et le pantalon à taille basse, ces deux lettres dont je ne connais pas la signification qui s’entrelacent dans leur cercle couleur sépia. Je l’aurais fait exprès ce matin en m’habillant, je n’aurais pas mieux réussi à mettre en valeur ce bijou inscrit dans ma chair qui fait de mon nombril un joyau. D’où vient que mon cœur  batte la chamade ? Mais enfin, qu’est-ce qui m’arrive ? 

– Au secours…. Maman.

La voix occupe tout l’espace, grimpe jusqu’aux limites de l’aigu, se brise en une  plainte.

– Maman….

Autour du petit corps allongé sur un autel, recouvert d’un suaire découpé en son milieu, la ronde de visages se déforme au gré des lueurs vacillantes. Les bougies pleurent leurs larmes de suif. Dans l’écœurante odeur de cire chaude, les voix monocordes font vibrer les nerfs, la pulsation de congas accélèrent les battements cardiaques.

Douleur insupportable des aiguilles qui pénètrent la chair pour y graver de manière indélébile, ces caractères sanskrits dont la signification, soudain, apparaît : l’alpha et l’oméga, emblèmes de la Secte du Commencement. Là-bas, très haut, à une distance impossible à franchir, le visage blafard de la mère, yeux fixes, joues aspirées, dents fichées dans  les lèvres.

 La voix s’étouffe dans un dernier appel.

– Aide-moi, maman…

Le corps de la femme oscille en un mouvement pendulaire. Se tend dans un élan immobile vers l’enfant qui souffre et qui appelle. Revient vers la ronde des figures grimaçantes dans la lueur des bougies.

À quoi servent les larmes qui baignent le visage lointain ? La burka n’est pas nécessaire quand les barreaux sont dans la tête. Sur l’autel s’accroît la souffrance, insoutenable de n’être pas partagée. Il n’y a aucun recours.

Dans la chambre aussi les larmes coulent sur les joues de Manu Mercadier qui a jailli de son lit, tout en sueur. Si, pourtant il y a un recours. Dire non, refuser de se laisser nier, marquer,  d’être complice.

Quand elle pousse la porte de la rédaction, les conversations s’arrêtent. Jean-Noël, une fesse sur le bureau, tourne vers elle un visage crispé :

– Ah te voilà, toi ! Je peux rester, ça ne te gêne pas ? Ou bien tu préfères que ce soit moi qui fiche le  camp aujourd’hui ?

– Cool, Jean-Noël, je t’offre quinze jours de tranquillité. Les femmes afghanes, OK, c’est pour moi !