Fille jaune

Des heures que je la suis. Plutôt bien conservée pour une vieille. Il me l’a montrée une fois « C’est ma mère ! » Comme un minot de trois ans. Ici, les types comme ça, ça court pas les rues. Mignon comme une fille. Et doux !

Je suis sûre qu’elle le cherche aussi. Quand je me méfie pas, je me trouve si près derrière elle que nos ombres vont côte à côte. Tu crois qu’elle me verrait frissonnante dans ma robe jaune, à deux pas derrière elle ? Elle est comme son fils. Autiste, c’est un mot coup de poing, mais ça dit bien ce que ça veut dire. Un type, une fille coupés du monde dans leur cocon d’angoisse.

La femme a parcouru des kilomètres de couloirs, scruté des dizaines de noms sur des boîtes aux lettres de toutes formes, poussé les portes d’appentis, de garages à vélos mal tenus, descendu des escaliers ténébreux vers des caves malodorantes. Des barres d’immeubles se sont dressées devant elle. Sur l’avant, des parkings ; à l’arrière, de soi-disant espaces verts : pelouses galeuses, jeux d’enfants fantomatiques, bacs aux sables humides et conglutinés. Et rien ! Toujours rien !

Quel refuge son fils a-t-il pu trouver dans cette banlieue où il n’a lié d’amitié avec personne ? Sa révolte contre ce monde sans beauté, il l’a jetée comme une litanie désespérée dans son journal intime.

 « Ciments grisâtres, blocs, couloirs interminables, solitude »

Une prière à l’envers, un chant funèbre.

Elle s’arrêtera donc jamais ? Les jambes me rentrent dans le corps, je vais mourir. Voilà qu’elle passe la vitesse supérieure maintenant. Ah mais elle a décidé de me tuer ! Elle entre dans un immeuble, s’arrête pour prendre le courrier dans la boîte avant d’engager sa clef dans la serrure d’un appartement du rez-de-chaussée.

Peut-être elle l’a enfermé. Y a des mères comme ça. Peut-être qu’en ce moment même il guette la rue derrière ces rideaux de dentelle trop chics pour cette façade moche. Ou peut-être il est malade, qui sait ? Quinze jours qu’on l’a pas vu au lycée. Qu’est-ce qu’il peut bien avoir ?

Son journal, elle en connaissait l’existence. Elle ne l’aurait pas lu en temps ordinaire.

Ce soir-là, quand elle est arrivée du bureau, son fils n’était pas rentré. Elle l’a attendu en vain. Sa chambre en désordre comme d’habitude, ses livres, ses disques, ses cours. Ils n’habitent ici que depuis quelques mois et déjà, le fouillis est devenu inextricable. Et son journal ! Une série de courtes phrases, de mots jetés comme des appels au secours, tracés de cette écriture minuscule, toute contournée qui lui vaut les reproches de ses professeurs et des notes catastrophiques alors qu’il était si bon élève autrefois

« Fenêtres, barreaux transparents. Dedans, dehors, le même enfermement. Voitures parquées, humains emprisonnés, animaux indésirables.

Quelques arbres seuls rejoignent le ciel mais leurs troncs demeurent rivés au sol. Partir, oh partir ! N’importe où. Mourir peut-être si c’est le seul moyen d’échapper ».

Elle n’a rien vu venir. Ses récriminations incessantes l’agaçaient. Elle lui en voulait de se montrer geignard. Comme si elle lui imposait cette épreuve par plaisir. La cité la révulse autant qu’à lui, mais son bureau est à deux pas, le lycée à un jet de pierre. Pas de frais de transport, pas de voiture et des loyers acceptables, c’est tout ce qu’elle peut se permettre en ce moment. Plus tard, peut-être…

Couloirs sans fin. Solitude. Fuir, oh fuir. Prendre la poudre d’escampette. Tirer sa révérence. Dégager ses pieds du bitume. Décamper. Mettre les voiles. Foutre le camp »

Comment a-t-il pu disparaître aussi complètement, sans laisser aucune trace ? Ou bien quelqu’un s’en sera pris à lui, l’aura mis à mal, enlevé peut-être ?

J’ai rêvé de lui cette nuit. Ce type me rend complètement branque. Bien sapé, propre sur lui, plutôt mignon, mais de là à flasher sur lui comme une malade ! Qu’est-ce qui m’arrive ?

Il était en train de fourrager dans un bac à sable démesuré, perdu au milieu des immeubles, comme destiné à des enfants de géants. Et lui, … à genoux en plein milieu cachant ou déterrant, quoi au fait ? -, avec cette figure fine, et cet air traqué, la tête tournée pour surveiller le grand Dédé, mon frangin Mick et Paulo, le fou du troisième,qui arrivaient vers lui en chaloupant comme en quête d’un mauvais coup.

Au commissariat, le policier qui a recueilli la déposition de la femme s’est montré rassurant : des disparitions de jeunes, il en enregistre chaque jour. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Le malaise social, on les en bassine assez à la télé, dans les journaux. Eux ils le vivent au quotidien. A tout prendre, la fugue, c’est mieux que la délinquance. Elle aurait pu découvrir que son fils était accro aux drogues dures, ça aurait été bien pire, elle peut le croire. Encore que… l’un n’empêche pas l’autre… Il ne veut pas l’affoler, mais il faut regarder la vérité en face. Ce sont nos enfants et on ne les connaît pas.

Je continue à chercher. Sûr qu’il doit rôder par là. Peut-être il a faim, peut-être il a peur. Qui il connaît ici ?

Des blocs partout, des barres, des tours, des ensembles. Des appartements les uns à côté des autres, les uns sur les autres. Des gens entassés. Parole, on vit comme des rats, et on ne le sait même pas. Et puis voilà que derrière une barre qui ressemble aux autres, je retrouve le bac à sable de mon rêve. Qu’est-ce qui s’est passé dans cet endroit ? J’ai peur. Et si je ne le revoyais plus jamais ?

Chaque soir, elle lit des bribes de son journal. Elle a l’impression de le découvrir. Ces formules exaltées, ce refus de tout ce qui est leur vie actuelle… Et puis, tout à coup, l’irruption d’extraits du Cantique des Cantiques en contrepoint à cette prose désespérée. Des mots d’un autre âge, un amour en forme de quête, comme un espoir insensé :

« Que tu es belle, mon amante ma sœur, tes seins sont comme des colombes… »

Quand j’ai trouvé le mot dans ma poche, j’ai tout de suite su que c’était lui. Les types, ici, ils passent tellement de temps à courir les rues qu’ils gardent toutes leurs vies de grosses écritures de mômes. Apprendre ils peuvent pas. Peut-être ils veulent pas non plus. Cette petite écriture serrée, lancée comme une flèche sur un papier couleur maïs. Et ces mots… à se cacher dans un coin pour chialer toutes les larmes de son corps :

Tu me ravis le cœur, ma soeur, ma fiancée. Tu me ravis le cœur par l’un de tes regards Que de charmes dans ton amour, ma soeur, ma fiancée. Combien tes parfums sont plus suaves que tous les aromates ! Tes lèvres distillent le miel, ma soeur, ma fiancée. Tu es un jardin fermé, ma soeur, ma fiancée. Une source fermée. Une fontaine scellée.

Au commissariat, le flic en voyant la femme poser le journal intime de son fils sur le bureau, a baissé des yeux furieux sur la petite écriture nerveuse qu’elle pointe du doigt en soulignant chaque mot d’une voix blanche, comme hachée :

« Ils m’ont pris en chasse, le grand Dédé, et Mick. Je crois que c’est son frère. Le troisième, je ne le connais pas. Ils en ont après moi. J’ai essayé de leur parler, mais ils ont fait jaillir la lame de leur cran d’arrêt et ils l’ont caressée en me regardant. J’ai peur »

Qu’est-ce qu’elle veut qu’il fasse de ça ? Des affaires de racket, ils en traitent des dizaines. Quand ils ont un nom, ou au moins un signalement. Le mieux qu’elle puisse faire, c’est de rentrer chez elle et d’attendre. Quand son fils finira par se pointer, qu’elle lui file une bonne trempe, ça lui fera du bien et à elle aussi.

Elle est sortie les yeux brûlants, les lèvres serrées sur des injures qui ne demandaient qu’à fuser.

Comment ils parlent des banlieues à la télé ! On en a discuté en cours de français. Nous, les voitures qui flambent, les délinquants, les tournantes, on connaît pas. Mais on a nos règles. Se montrer gentil avec les filles, s’effacer devant elles pour les laisser passer, prendre leur défense quand quelqu’un leur parle mal, ça se fait pas. Tout le monde le sait. Pas lui !

La femme continue à chercher son fils sans remarquer la petite silhouette qui colle à son ombre. Un immeuble par jour, chaque soir, en sortant du bureau. Heureusement, on va vers l’été, la nuit tarde à tomber.
Au moins il n’aura pas trop froid. Il n’est pas chez son père, elle s’en est assurée, Aurait-il pu trouver refuge chez cette petite qui hante les dernières pages de son journal ? «
 Ma sœur, ma fiancée… »

Une tendresse dont elle l’aurait cru incapable après les duretés de ces derniers mois. Comment ne pas en souffrir quand il a vécu son enfance collé à elle, respirant à son rythme ?

Il aura pris peur. Le grand Dédé, Mick et Paulo, ils ont mis le paquet. Ils avaient jamais réussi à effrayer personne, alors, avec lui qui gobait toutes leurs histoires… Que j’étais la sœur de Dédé, et que je m’appelais « Pas touche ». Qu’ils aiment bien les mecs qui ressemblent à des filles. Qu’il aurait rien à regretter s’il devenait leur meuf à tous les trois.

À un certain âge, les types, chez nous, ils sont complètement fêlés. Ils lui ont joué « la Haine » grandeur nature, sur écran panoramique. Personne y croyait vraiment, surtout pas eux. Mais voilà, lui il les a pris au sérieux. Peut-être il a bien fait de partir. Quand ça commence à déraper, va savoir où ça peut s’arrêter.

Un soir, la femme découvre à l’arrière d’un immeuble un bac à sable immense, disproportionné. Une arène en miniature qui la laisse tremblante. Les fenêtres reflètent la végétation pauvre, les arbres nus comme peints en trompe l’œil par un artiste fou, le ciel tout là haut. Dans le bac, une petite silhouette s’affaire, fouillant frénétiquement le sable. Elle s’éloigne de ce lieu sinistre. Elle sait. Il n’y a plus d’espoir.  

Je peux pas m’empêcher de l’attendre. Y a un nouveau nom sur la boîte. Comme s’ils avaient jamais existé.

Le nouveau locataire a gardé les rideaux en dentelle, aussi bizarres sur cette façade de ciment sale que ce papier couleur maïs que je tourne et retourne dans ma poche, et ces mots qui me font chialer tous les jours de ma vie.

Chaque soir, je me plante là, jusqu’à ce que la nuit arrive, je les regarde. C’est tout ce qui me reste de lui. Même s’il les a pas choisis, quand même ils lui ressemblent. Ils sont pas d’ici, eux non plus.