
Il n’était pas tout à fait six heures quand le téléphone a sonné. Après des mois de querelles ex-conjugales, le téléphone au petit matin, c’est le stress absolu. J’ai tout de suite pensé au pire. Ce n’était que Jane.

– Dear, il faut qu’on se voit tout de suite.
– Tu sais l’heure qu’il est ?
– Justement, il n’y a pas de temps à perdre. Je t’attends à Charles de Gaule.

Jane et moi, c’est de l’histoire ancienne. Il fut un temps où elle me disait « Toi Tarzan, moi Jane ». ça lui a vite passé. Je ne suis le Tarzan de personne. Elle a été, elle est et elle sera la Jane d’un nombre impressionnant d’hommes singes de statures diverses. On a divorcé avant de convoler, ça évite bien des ennuis. Je sais de quoi je parle, je sors d’en prendre.
Il ne m’a fallu que quelques minutes pour filer vers Charles de Gaule. On a parlé deux heures en laissant refroidir nos cafés, tête contre tête pour qu’aucune oreille indiscrète ne puisse surprendre nos propos. Jane a raté sa vocation d’agent secret. Rien ne la réjouit comme une bonne conspiration. Quand il n’y en a pas, elle en invente.
A vrai dire, l’histoire abracadabrante qu’elle m’a racontée sans prendre le temps de respirer m’importait assez peu. Mais avant même qu’elle ne formule sa demande, j’étais bien décidé de prendre part à sa nouvelle expédition dans les Fortitudes, un archipel presque inconnu qui, en raison de sa pauvreté, a jusqu’ici échappé à la folie conquérante des nations « civilisées ».

– Par malheur pour les populations locales, des gisements fabuleux de bauxite, phosphates et nickel y ont été récemment détectés. Il faut faire très vite maintenant. Je me charge de l’administratif et des finances. On restera sur le terrain au moins un an, peut-être plus. Tu crois que tu peux obtenir ça de Mayeu ? Ne lâche que les informations strictement nécessaires pour le décider. Le mieux serait que tu arrives à le convaincre sans qu’on soit obligés de faire intervenir Cambridge. Moins on sera à avoir l’information, plus ce sera facile d’éviter les fuites.
Je l’ai laissée parler. La politique fiction, les complots qui mettent en péril l’humanité entière à partir de l’une de ses franges minuscules ne sont pas ma tasse de thé. Jane adore ça, moi j’adore Jane, nous sommes faits pour nous entendre.
Elle m’avait enflammé l’esprit avec son archipel lilliputien perdu en mer. Une douzaine d’îles à l’écart de toutes les routes commerciales, protégées de toutes les influences.

– Trois d’entre elles seulement sont habitables. Lavezzi est peuplée d’une ethnie hostile. Kalamian a été colonisée au XVII° par les Portugais, puis par les Hollandais. Notre cible, c’est Langkawi. Les natifs y vivent presque comme à l’âge de pierre. L’économie est collective, les hommes pêchent, les femmes ont la charge des cultures vivrières et pratiquent le troc avec les natifs de Kalamian. Elles échangent leur poisson séché et leurs surplus de riz de montagne contre des teintures pour leurs tissus, rien que de très classique.
Les Fortitudes ! Malgré toute mes recherches, il m’a été impossible de trouver quel navigateur a ainsi nommé, un jour de folie, cette poussière d’ilôts semés dans un lieu improbable au confluent des mers de Banda, d’Arafura et de Timor. Quant à apprendre comment Jane les a découverts…
– Un coup de chance a-t-elle lâché comme je me faisais insistant.
Je n’en ai pas cru un mot. Comment imaginer que parmi les 17 500 îles de l’Indonésie, elle soit tombée par hasard sur cet archipel nain à l’écart de la navigation et du commerce tout juste au moment où le mode de vie ancestral des populations locales est mis en péril par de gros intérêts financiers ? La vérité, c’est que son réseau d’informateurs s’étend sur toute l’Asie. Une ethnologue hors pair qui s’est fait connaître du monde entier comme la plus grande spécialiste vivante de l’Indonésie. Elle parle le bahasa comme une autochtone en plus d’une trentaine des dialectes les plus usuels et remplit des carnets entiers des croquis les plus précis qui soient, mais ne part jamais sans un équipier capable de tenir le journal de bord, de rédiger le rapport final et le livre qui en découle. Un rôle qui me convient parfaitement.

Dix ans que je m’étais privé de l’immensité turquoise de ces mers du bout du monde, joyaux étincelants sous l’immensité du ciel. Quand j’ai vu au loin émerger la silhouette du volcan Wepu, monstre préhistorique aux flancs plissés et aux multiples bouches éructantes, l’émotion a été si forte que mon cœur s’est déchaîné dans ma poitrine. Prés de moi la voix de Jane, paisible.
– Langkawi, la terre des Langkas, tu verras, il sont fascinants.
Fascinants peut-être mais retranchés au milieu de nulle part dans un endroit quasiment inaccessible. De noires falaises battues des vents surplombant des flots en folie. D’étroites plages ourlant une terre inhospitalière. Des récifs hérissés jusque très loin en mer interdisant tout accostage.
Au fur et à mesure que les côtes déchiquetées se rapprochent, un vent de plus en plus violent prend notre navire par le travers. Quels secours espérer si nous coulons dans ce paysage de fin du monde ?
Le capitaine, un malais rondouillard d’une cinquantaine d’années ne semble pas impressionné par ces conditions extrêmes. Au lieu de regarder devant lui, il ne cesse de jacasser, la tête tournée à demi vers Jane qui, de temps en temps, me fait l’aumône d’une rapide traduction.

– Il ne s’agit pas de manquer la passe. Il existe un étroit chenal entre les fosses de la mer de Banda et les hauts fonds du plateau sur lequel reposent les Fortitudes. C’est là qu’on doit passer si on veut éviter de s’échouer.
Je sursaute. Est-ce qu’elle se rend compte que ce gars-là fait monter les enchères ? Je ne sais pas quelle somme lui a été promise pour nous mener à bon port, mais je suis prêt à parier qu’à l’arrivée il demandera une substantielle rallonge pour compenser les difficultés rencontrées.
– Tu ne m’avais pas dit que les Langkas sont un peuple de pêcheurs ? Comment font-ils s’ils ne peuvent pas prendre la mer ?
Dans le regard que me jette le malais après traduction de mes propos, je lis un mépris mêlé de commisération. Tout le monde sait que, pour les barques, les hauts fonds ne posent pas problème, mais pour un vrai bateau, c’est autre chose. Là, par exemple, au bout de son doigt, un ignorant pourrait croire qu’on est en zone navigable. Eh bien pas du tout. Il n’y a pas même cinquante centimètres de fond. On a de la chance d’être tombés sur un navigateur et un bateau dignes de ce nom.
Nous le croyons sur parole. Le moyen de faire autrement ?

Il est difficile d’imaginer une population plus aimable que celle des Langkas. Aussitôt avertis de notre arrivée sur leur rivage, ils transportent tout notre barda vers leur village, à mi-pente du volcan. Sur le sentier escarpé qui serpente comme un torrent à sec au flanc du Wepu, ils dévalent au risque de se briser les os et remontent lourdement chargés sans donner le sentiment de produire le moindre effort. Ils baragouinent en permanence une langue qui ne ressemble à rien de connu, stoppent net au milieu de leur élan menaçant de faire basculer toute la file dans le ravin tout proche et lâchent quelques mots gutturaux qui doivent être très drôles puisque toute la troupe s’esclaffe à qui mieux mieux avant de repartir à toute vitesse.
Ce qui me fait plaisir, c’est que Jane non plus ne comprend rien à leur baragouin. Il ne lui faut pourtant que quelques jours pour se faire entendre d’eux. Une semaine, et elle parle déjà couramment leur langue. Moi qui ai du mal à articuler quelques mots de bahasa, je balance entre admiration et jalousie. Un sentiment qui n’est pas à mon honneur, surtout quand il se transforme en frustration au moment même où elle s’efforce de me rassurer.
– Dear, tu as tort de te crisper. Tu peux parfaitement comprendre toi aussi, cela n’a rien de sorcier. En fait, leur langue n’est qu’une variante du vieux tronc commun austronésien. C’est tout à fait classique. Comme l’indoeuropéen pour nous. Quand tu as compris sur quel socle repose leurs parlers, tu as toutes les clefs.

Quelle n’est pas ma surprise de découvrir au cours de la deuxième semaine, lors de l’une de nos explorations sur la côte est, des plages de sable fin, un port aménagé pour accueillir des navires de moyen tonnage et même un petit terrain d’aviation proche de trois hôtels ultra modernes réservés à une clientèle huppée.
Était-il vraiment nécessaire de risquer nos vies sur une côte inabordable et de nous épuiser à grimper sur les flancs du Wepu chargés comme des mulets quand, à l’est, l’île est parfaitement accessible avec une route presque carrossable menant aux abords du village ?
Je déteste quand Jane me considère de ce petit air supérieur. Devant mon évidente exaspération, elle consent tout de même à s’expliquer, si l’on peut nommer explication la remarque dont elle me fustige :
– Je croyais vraiment que tu avais compris. Personne, tu m’entends, personne ne doit se douter de notre présence. On ne pactise pas avec l’ennemi.
Et voilà la théorie du complot qui resurgit ! Je m’efforce de garder mon calme. Avec Jane, se mettre en colère est plus qu’inefficace, contre-productif, mais je me trouve dans une impasse. Elle m’épuise avec son délire. Je ne supporte plus sa folie. Rester m’est impossible. Laisser Jane se débattre seule contre des ennemis imaginaires ne l’est pas moins. Quant à filer retrouver en catastrophe mon poste quai Branly et ma petite vie douillette, je ne peux pas même l’envisager.

Comme chaque fois que je me trouve dans une situation bloquée, je fuis. Sac au dos, des provisions pour quelques jours, une couverture de survie en plus de mon sac de couchage et je parcours le chemin tracé depuis des millénaires par les pieds nus des Langkas. L’atmosphère est oppressante, Les marches taillées à même le roc se font glissantes lorsque le sentier se resserre entre deux blocs de pierre volcanique. Les troncs montent à l’assaut du ciel comme pour échapper à l’étouffement du sous-bois dont le vert profond s’éclaire de brèves touches de couleur, arabesques d’orchidées sauvages dessinant des messages indéchiffrables. Dans le silence, des cris stridents éclatent par à-coups tandis que les cimes gigantesques ploient sous le poids d’invisibles animaux.

La relative difficulté de la montée n’occupe qu’en partie mon esprit. Je pense aux Langkas, à leur société sans conflit. Sont-ils sages ou prisonniers d’un système qu’ils n’ont à aucun moment la possibilité de refuser ? Dans un monde où tout se règle par le consensus, qu’advient-il de ceux qui se montrent incapables de rentrer dans le rang ? Cette interrogation qui m’a souvent taraudé lors de mes missions revient en force.
En haut de la crête, j’émerge en plein ciel. Très loin, les rizières en terrasse épousent le flanc de la montagne. Plus loin, la côte découpée et, sur une mer aux multiples nuances chatoyantes le ballet des pirogues rentrant de la pêche. Je reprends mon chemin, le cœur serein, frôlant sans crainte des précipices vertigineux. C’est ici que les Langkas viennent rendre hommage aux esprits du volcan. Je vois bientôt se dresser les mégalithes, ces sarcophages ancestraux destinés à rendre les morts à la montagne dont ils sont issus. L’horizon se hérisse de pics lointains, l’écrin de la forêt enserre une caldeira d’un bleu dense sur fond de roches déchiquetées. Merveille !
Deux jours plus tard, comme je rentre apaisé, je croise Jane à l’entrée du village. Je m’attendais à des récriminations et voilà qu’elle me regarde déposer mon sac dans ma hutte sans marquer aucune acrimonie.
– Dear, viens attendre avec moi le retour des barques. On sera les premiers à voir ce que les pêcheurs ramènent.

Dévaler le torrent de pierre tracé sur le flanc du Wepu m’apporte un plaisir nouveau auquel la perspective de faire la paix avec Jane n’est pas étranger. Mais à peine sommes-nous arrivés sur le rivage qu’elle me pousse violemment dans une anfractuosité rocheuse. Comme je me tourne vers elle pour lui faire reproche de sa brutalité, elle pose sa main sur ma bouche et de son autre main, désigne un petit groupe qui vient d’arriver sur la plage : un européen et trois indonésiens en tenue traditionnelles porteurs de grands cabas. Les barques n’ont pas plus tôt accosté que, en quelques minutes, tout ce qui a une quelconque valeur a changé de main : énormes langoustes, poissons, crustacés, une pêche miraculeuse au regard des maigres poiscailles que les pêcheurs rapportent chaque jour au village pour nourrir toute la communauté.
– Jusque-là rien de nouveau, n’est-ce pas ? murmure Jane à mon oreille. Mais pendant que tu étais en balade, une équipe de soi-disant ingénieurs est venue au village sous prétexte d’explorer le Wepu et les monts alentours. En fait, c’était pour moi qu’ils étaient là. Ils savent qui je suis et la raison de ma présence. Je pense qu’ils avaient pour mission de m’intimider.
– Et si l’exploration de ces mines était une chance pour les Langkas ?
– Une chance de se faire repousser loin de leur site actuel pour laisser le champ libre aux mercantis. Il y a environ un siècle, leur village était installé sur le littoral, ils en ont été chassés. Exploitation touristique oblige. Tu as vu le chemin qu’ils ont à parcourir chaque jour pour aller pêcher. Sauf que sur l’autre versant du Wepu, celui où il est prévu de créer la nouvelle réserve, ils n’auront aucun accès à la mer. Pour un peuple de pêcheurs, c’est la fin assurée. Quant à l’eau, le plateau où ils seront confinés en recèle des quantités importantes mais comme les lacs souterrains sont inaccessibles, les femmes devront parcourir des distances considérables pour s’approvisionner. Juge par toi-même des chances que ce nouveau changement leur apportera.
– Mais à supposer que, comme tu te l’imagines, des intérêts internationaux soient en jeu, que peut-on faire ?
– Gagner un maximum de temps. Je ne pensais pas que les choses iraient si vite. Il faut déposer notre dossier, les faire classer au patrimoine mondial de l’humanité et créer un mouvement d’opinion en leur faveur… Par chance, tu n’étais pas au village quand les soi-disant ingénieurs sont venus. Maintenant tout repose sur toi.
Je me retiens de hausser les épaules. Le complot, toujours le complot !
– Et, bien sûr, tu ne crois pas un mot de ce que je dis !

– Tu aimes bien dramatiser, non ?
Sur son visage tiré passe une ombre. Une lassitude nouvelle marque sa bouche d’un pli amer. Elle lève la main, se détourne, puis …
– Tu peux ne pas me croire, c’est ton droit, mais fais au moins ce que je te demande. Par amitié si ce n’est par conviction. Demain, les femmes partiront pour le marché de Padang, sur l’île de Kalamian. Tu embarques avec elle, tu emportes tous mes papiers. De là tu gagnes Timor. à Cambridge, tu remets le dossier à Peter Joly, c’est tout ce que je te demande. Tu peux bien faire ça pour moi !
Le lendemain matin, je suis tout surpris de l’ambiance qui règne dans la barque. Les femmes du village m’ont habitué à plus de réserve. Je les regarde ramer sans hâte avec leur port de reines. Il est difficile de leur donner un âge, mais de la plus jeune à la plus vieille, elles ont cette beauté que donne l’assurance d’être à sa juste place. Leurs babillages ressemblent à des chants d’oiseaux. Mon cœur se serre à l’idée que cette grâce fluide puisse être menacée.
Une série de sauts de puce et, après être passé d’île en île et de barque en barque, me voici enfin dans l’avion pour Londres. Il faut croire que la suspicion s’attrape comme une maladie. A chacune des étapes, je ne prends place qu’après avoir interminablement scruté la file des voyageurs pour m’assurer que je ne suis pas suivi. Enfin installé à l’étroit dans mon siège inconfortable, les jambes repliées, je renoue avec les bienfaits de la civilisation – nourriture aéroportée, musique en boîte, film insipide -, avant de m’intéresser enfin à la manière dont le monde a tourné pendant mon absence.

Aux informations, une rubrique nécrologique de dernière minute évoque la vie aventureuse et l’œuvre remarquable de l’ethnologue anglaise Jane Smithson, grande spécialiste de l’Indonésie, responsable du secteur anthropologie à l’université de Cambridge, qui s’est accidentellement noyée sur son dernier site de recherche, l’île de Langkawi, dans l’archipel malais. Une mort tragique qui endeuille toute la communauté scientifique et suscite de nombreux témoignages de sympathie dans le monde entier.
