Fulgurances

Dans l’atmosphère lumineuse de ce début d’été, va-et-vient de passants, ballet de véhicules qui se croisent et s’évitent, lumière rasante dorant les façades, Toulouse fait la belle.

À la terrasse du Sans souci, ils sont tout un groupe autour de Baptiste et Fabien. Nés à quelques jours d’intervalle dans deux familles amies, ces deux-là gardent de leur enfance fertile en bagarres et querelles l’habitude de confrontations qui ne sont orageuses qu’en apparence. Après une scolarité commune, ils ont bifurqué l’un vers les mathématiques, l’autre vers les lettres mais chaque soir les retrouve fidèles à leur rendez-vous avec une dizaine d’étudiants et étudiantes qui aiment à s’affronter sur le champ clos des idées.

D’ordinaire, il suffit d’évoquer un sujet pour que naisse le débat. Rien ne plaît davantage à leur petit groupe tapageur que la discussion, la contestation, parfois la polémique. Leurs formations différentes offrent un large éventail de sujets, de problèmes, de bizarreries, de coïncidences, et leur insatiable curiosité fait le reste mais en cette fin d’année scolaire ils ne sont que quelques-uns et la douceur ambiante incite aux bavardages plutôt qu’aux controverses. Quant à Baptiste, grand pourfendeur d’idées fausses, il n’est pas plus que les autres d’humeur à débattre. Sa compagne du moment après avoir partagé sa vie plusieurs mois durant vient de claquer derrière elle la porte de son deux pièces cuisine le rendant à une solitude qu’il n’a pas choisie.

Cette inhabituelle apathie ne fait pas l’affaire de Fabien. Dans l’indifférence générale, il s’acharne à évoquer la similitude existante entre les pitoyables destins de plusieurs génies maudits.

Ces hommes, il en compte au moins quatre au cours des deux siècles précédant le nôtre, le plus souvent méconnus durant leur brève existence, nous éclairent encore aujourd’hui par leurs découvertes. Leur disparition prématurée fait d’eux de véritables comètes dans le ciel du savoir humain.

Fabien scrute les visages qui lui font face sans y découvrir la plus petite étincelle d’intérêt mais voilà que tout à coup s’élève la voix gouailleuse de Baptiste :

– Comètes humaines, dis-tu ! Et pourquoi pas surhommes tant que tu y es ? Méfie-toi, l’histoire récente nous a montré que c’est une notion dangereuse.

Tous les regards se fixent sur la mine contrariée de Fabien puis les conversations reprennent à la paresseuse. La mèche a fait long feu.

– Toi qui es si malin, reprend-il aussitôt, voyons si tu es capable de deviner l’identité du premier. Écoute plutôt : mort à 20 ans, il a pourtant fait avancer par ses recherches les connaissances de son époque et de la nôtre. Qui est-ce ?

– Oh non ! Oublie-moi un peu ! grogne Baptiste.

– Tu tapes en touche ? Tu n’as aucun nom à proposer ? Je vais être bon avec toi. Voici un autre indice, son épitaphe qu’il a lui-même rédigée avant le duel où il a trouvé la mort : « Brillant éclat, dans l’effroi de la tempête, enveloppé à jamais de ténèbres ». Est-ce que ce n’est pas une excellente définition pour une étoile filante ?

– D’abord sois un peu clair. Comète ? Étoile filante ? Il faut choisir.

– Tu jugeras par toi-même quel est le terme le plus adéquat quand tu auras découvert de qui il s’agit. À mon avis, l’un et l’autre conviennent également. Les deux phénomènes se définissent par la fulgurance et la disparition. Or qu’est-ce que le génie sinon une fulguration passant dans le champ de la pensée humaine, une clarté soudaine illuminant les esprits le plus souvent à leur corps défendant ?

Une salve d’applaudissements l’interrompt :

– Bravo Fabien, tu l’as bien descendu ! Et si maintenant tu nous laissais boire tranquilles ?

– Vous remarquerez continue Fabien sans se laisser impressionner par l’interruption que je parle de disparition. La mort n’est pas obligatoire en l’espèce. Mon inconnu qu’aucun de vous n’a encore identifié n’est pas le seul dans son genre. Pour chacun de ces êtres d’exception, le cocktail réunit les mêmes ingrédients : précocité, brillant, intelligence supérieure. Tout leur est promis, rien ne leur semble impossible. Ils apparaissent, brillent de mille feux puis soudain disparaissent mais si leur présence est éphémère, leur apparition fulgurante dans le ciel du savoir laisse parmi leurs semblables des traces durables.

– Arrête de délirer, proteste Baptiste. Si je t’ai bien compris, pour être génial il faut mourir jeune. Depuis le début de l’humanité, on compte par milliers tous ceux à qui nous devons nos connaissances. Qui es-tu pour décréter qu’ils sont quantités négligeables au seul motif qu’ils ne sont pas morts assez tôt ? Quelle prétention !

Le cercle s’est resserré autour d’eux. Michael, un grand barbu jusque-là demeuré silencieux s’exclame :

– Je ne comprends rien à ta théorie mais ce n’est pas sérieux de faire l’amalgame entre les comètes et les étoiles filantes. Quant à l’utilité de ces fulgurances… Les unes comme les autres n’apportent à notre planète qu’un peu de lumière.  

– À supposer que tu dises vrai, tu trouves vraiment qu’éclairer les êtres humains, les faire rêver, les révéler à eux-mêmes en élargissant leurs connaissances n’est rien ? Quant à toi, Baptiste, je suis d’accord pour reconnaître que les génies au long cours sont essentiels pour le commun des mortels mais les étoiles filantes, quel panache !

– Quel cirque tu veux dire ! grogne le grand barbu avant de se désintéresser de la discussion.

 – Donne-nous davantage d’éléments Bastien, s’exclame Nora, tu nous en as trop dit ou pas assez.

– À 17 ans, mon héros a déjà publié plusieurs mémoires de haut niveau. À 18 il améliore les travaux de Legendre sur la théorie des nombres. À 19, il concourt pour le grand prix de mathématiques qui est cette année-là attribué à Jacobi et Abel, excusez du peu. À 20 ans, il est tué lors d’un duel ou exécuté pour des raisons politiques, on ne saura jamais le fin mot de d’histoire. Toujours est-il qu’aujourd’hui encore, plus d’un siècle après sa mort, ses écrits restent d’actualité dans bon nombre de secteurs des mathématiques….

– Évariste Galois ! Bon sang mais c’est bien sûr !

– Pour lui étoile filante est le terme juste. Les comètes ont ceci de particulier qu’elles reviennent à intervalles réguliers tandis que notre pauvre Évariste a disparu une fois pour toutes.

– De même d’ailleurs que cet autre que je vous propose maintenant d’identifier, intervient Nathanaël. Sa petite tête à longue chevelure même si dans son cas la chevelure est plutôt épaisse que longue est apparue soudainement dans le ciel des Lettres. Du brillant, du panache, une explosion des sens et puis plus rien jusqu’à sa mort. À son propos le terme d’illuminations est particulièrement approprié.

– Arthur ! crie une voix, Arthur Rimbaud.

– Même si, reprend le grand barbu qui a du mal à renoncer à sa fonction de censeur, le terme illuminations dont il baptise l’une de ses œuvres a un tout autre sens. Je vous signale que cet anglicisme signifie enluminures. Rien à voir avec tes étoiles filantes !

– Tu nous embêtes à jouer toujours les magister, l’admoneste Nora. Tiens, devine plutôt quel est le nom du savant auquel je pense puisque tu es si fort. Cet authentique génie de la trempe d’un Galilée ou d’un Newton a impressionné par sa capacité de calcul et sa prodigieuse mémoire tous ceux qui l’ont approché. En janvier 1932, quand Frédéric et Irène Joliot-Curie ont annoncé leur découverte d’un rayonnement très pénétrant, il a compris avant eux qu’il s’agissait du neutron et il ne lui a fallu que quelques semaines pour construire un modèle suggérant qu’un noyau atomique est constitué de protons et de neutrons…

– Ettore Majorana, triomphe Baptiste. Sa disparition brutale, à 31 ans, demeure encore inexpliquée. Suicide ? Retraite dans un couvent ? Nul ne sait ce qu’il est advenu de lui.

– Oui, tout cela est bien troublant. Comme si le prix à payer pour un tel brio était une fragilité à la mesure du génie déployé. En somme, « leurs ailes de géants les empêchent de marcher », une infirmité dont Baudelaire, un autre de ces êtres d’exception a fait l’amère expérience. Sauf que lui a raté sa sortie, erreur dramatique qui lui a valu une existence misérable.

– Tout se passe comme si ces êtres exceptionnels, incapables de construire le monde idéal auquel ils aspirent ne pouvaient pas davantage s’accommoder de la société telle qu’elle est. Soyons heureux que notre médiocrité, que nous appelons normalité, nous protège de cette difficulté, reprend Fabien tout content de l’attention que lui prête enfin le groupe.

– Mais, proteste Michael, que fais-tu dans ce cas d’Alexandre Grothendieck, ce mathématicien génial qui a tout de même duré plus de quarante ans avant de planter là tout le monde et d’aller se réfugier dans un trou des Pyrénées ?

– Eh bien lui, précisément, peut à juste titre être qualifié de comète. À son propos on parlera comme pour les autres de fulgurances tant sa supériorité était évidente pour les meilleurs des spécialistes de sa discipline.

Il est venu, il a disparu, il est revenu et a redisparu au gré de ses refus successifs, laissant à chaque fois sa trace dans le ciel des mathématiques avant de se vider de son contenu comme font les comètes à courte orbite à chacun de leurs passages près du soleil. Il a fini par renoncer à communiquer avec ses semblables. Un champion dans sa catégorie, une durée remarquable avec quarante mille pages écrites d’une écriture minuscule pour n’être communiquées à personne et donc, au final, le même résultat que pour nos trois génies adolescents : la disparition et le silence.

Les vitrines de la place s’illuminent tandis que s’éteignent peu à peu la trépidation des véhicules et le bruit des conversations. Les deux amis marchent de conserve vers les bords de Garonne qu’embrase le couchant. Leurs pas sculptent l’espace, les grandes figures des génies disparus les accompagnent. Ils songent à ce que sera leur destin. Sur Toulouse la belle la nuit s’installe.