Gens d’ailleurs

Ils finirent par arriver à la nuit tombée quand la voisine ne les attendait plus. La jeune femme, une étudiante un peu replète avait été chargée par l’agence de location de leur remettre les clefs de la maison, un bel hôtel particulier du XVIIème siècle que, dans la petite ville, on nommait, sans que personne en sache la raison, la Maison du Chevalier.

– J’ai bien cru que vous ne viendriez plus a-t-elle dit en ouvrant la lourde porte de bois avant de pénétrer avec eux dans le salon du rez-de-chaussée.

Ils la dépassaient tous d’eux d’une bonne tête, elle d’une beauté sculpturale malgré son visage figé, lui anguleux avec un corps d’échalas et une voix profonde à l’accent indéfinissable.

Rien ne s’était passé comme prévu. L’avion ayant pris du retard, ils avaient eu du mal à récupérer le véhicule loué avant leur départ. Ensuite ils avaient erré sur des routes tortueuses et s’étaient plusieurs fois trompé de direction. L’interminable voyage n’avait rien arrangé à l’état de sa femme.

En effet lorsque celle-ci sortit de la voiture, elle était blanche jusqu’aux lèvres. Le mari la traitait en objet précieux avec une sorte de vénération et une réticence à la toucher qui intrigua la voisine.

Ils installèrent la femme dans un fauteuil avant de partir en exploration. La voisine qui connaissait la maison depuis l’enfance en expliqua les moindres recoins et assura qu’elle pouvait venir, tous les matins, quelques heures si cela leur était nécessaire, pour le ménage et la cuisine, tant que dureraient les vacances. Ensuite, au début de l’année universitaire elle regagnerait Toulouse mais elle se chargerait de leur trouver une remplaçante s’ils souhaitaient prolonger leur séjour.

De retour dans le salon, ils trouvèrent la femme comme figée. Son oeil bleu s’égarait tour à tour sur le plafond aux poutres gigantesques, sur la cheminée monumentale, le mobilier massif. Sa voix étouffée semblait venir de très loin.

– Je ne resterai pas ici.

Et lui, apaisant :

– Demain, on partira demain.

Le lendemain, dans l’une des chambres du premier étage, reposait la femme, les yeux clos, d’une blancheur de marbre.

Ses études de sociologie n’avaient pas prédisposé la voisine à apporter des soins aux malades. En touchant les mains glacées, elle prit peur. Au petit matin, on avait vu le mari quitter la maison au volant de la voiture de location. À se demander quand il allait revenir. Se serait-il enfui avec armes et bagages leur laissant cette demi-morte ? 

Non, non, Il fallait se raisonner. La voisine avait vu, en arrivant, leurs valises dans le corridor de l’entrée et, sur la table du salon, plusieurs billets de banque glissés sous le message d’une fine écriture serrée l’invitant à acheter le nécessaire pour cuisiner chaque jour les repas de midi et du soir.

Elle enveloppa de plusieurs plaids la forme inerte et se précipita dans la cuisine pour préparer une bouillotte que la malade accueillit avec reconnaissance. En revanche, les lèvres exsangues se scellèrent pour refuser le thé brûlant qui lui était proposé.

Chaque matin, en rentrant dans la maison déserte, la voisine avait l’impression de pénétrer dans le château de la Barbe bleue. L’homme n’était jamais là mais, dans la cuisine tout était en ordre, les repas consommés, les restes rangés dans des boîtes en plastique, la vaisselle à sa place dans le buffet. Sur la table du salon, de nouveaux billets de banque complétaient, dans la boîte prévue à cet effet, la monnaie restant après les achats de la veille.

À peine arrivée, elle se précipitait dans la chambre où la femme, pensait-elle, l’attendait, glissait la bouillotte bien chaude au milieu de l’amoncellement de couvertures et croyait apercevoir sur le visage figé, quelque chose qui ressemblait à un sourire. Puis, pour garder la chaleur, resserrait autour du corps immobile le cocon de lainages avant de s’en aller, le cœur serré, vaquer à ses occupations dans les autres pièces.

Dans la petite ville, les commentaires allaient bon train à propos des étrangers. Chacun racontait la sienne. La femme, personne ne l’avait aperçue à part la voisine qui demeurait bouche close sous ce déluge de suppositions, mais lui, on le voyait tous les jours passer au volant de son véhicule pour se rendre Dieu sait où. Certains juraient qu’il avait longtemps hanté les tabloïds, et que même s’il ne faisait plus la une des journaux, c’était un homme célèbre. On ne les croyait qu’à moitié mais que pouvaient avoir à cacher ces gens pour être venus s’enterrer dans ce lieu improbable perdu au milieu de nulle part ? On se le demandait.

Un matin, en se rendant au chevet de la malade, la voisine découvrit au milieu de la courtepointe soyeuse une aquarelle de petit format sur laquelle reposait la main quasi squelettique.

Saisie d’émotion, elle contempla ce paysage qu’elle croyait pourtant connaître et qui lui apparaissait soudain dans toute sa splendeur.

– Une vue de la Tapole, oh mais c’est magnifique !

L’œil de la femme s’alluma.

– Voulez-vous savoir ? demanda la voisine.

Sur une brève inclinaison du visage, elle commença à raconter.

Autrefois la petite ville vouait un culte à la Vierge protectrice de la cité. En fait à ses deux vierges. Quand un drame menaçait, la population assemblée implorait leur bénédiction. L’une, la vierge de l’assomption trônait au fronton de l’église paroissiale.

Vers l’autre, Notre dame des champs, on se rendait en procession pour conjurer le mauvais sort. La mémoire de ces pratiques se perdait dans la nuit des temps et même si aujourd’hui on ne croyait plus guère à ces fariboles, la vierge de la Tapole qui juchée sur son éminence surplombait le magnifique panorama de la campagne à perte de vue, demeurait chère au cœur des habitants.

Les yeux de la femme se fermèrent, la voisine cessa de parler.

– Non, non, continuez, supplia la voix étouffée.

Désormais, tous les matins, un nouveau paysage s’offrait à l’admiration des deux femmes. La voisine donnait le nom des lieux ; la ferme du Roumagou, la chaussée de la Gimone, le Moulin de Maubec, la Maison des Lumières, l’hôtel Fermat et, de chacun de ces noms, naissait une histoire.

Jour après jour, une tendresse lui venait, le sentiment profond de sa nécessité. Avant de prendre son service, elle passait par la boulangerie, faisait le plein de bon pain et de menues friandises destinées à éveiller l’appétit de la malade qui demeurait toujours aussi évanescente pour ne pas dire squelettique.

Mais quelle émotion le jour où après la cérémonie quotidienne de la bouillotte, celle-ci consentit enfin à boire un peu de thé et à porter à sa bouche une pâtisserie !

Bientôt, la voisine évoqua la création de la bastide née sept siècles auparavant. Depuis l’enfance elle avait dévoré les chroniques qui gardaient en mémoire l’effervescence des arrivées massives, l’installation tapageuse des nouveaux venus dans cette cité annoncée comme une terre de liberté, le déferlement de toute une population en quête d’une vie plus prospère ou, à tout le moins, plus juste.

En ce lieu, chacun avait reçu un lopin de terre pour construire sa maison avec un jardin, l’accès à l’eau et un champ à l’extérieur des hauts murs destinés à les protéger des intrusions des animaux, des attaques et des épidémies. Les lopins étaient tous semblables et une charte rédigée par les seigneurs créateurs de cette structure urbaine géométrique originale instituait l’égalité de chacun comme une promesse. Leurs édiles désignés par les bourgeois eux-mêmes avaient nom consuls et administraient la vie quotidienne dans le cadre de cette société différente que plus tard, bien plus tard, on qualifierait de démocratique.

Quand elle s’arrêtait, les yeux de la femme s’entrouvraient.

– Encore, murmurait la faible voix.

Dans nos pays du sud, le seul péché qu’on ne pardonne pas, c’est l’outrecuidance. Le vacancier en était exempt qui répondait de bonne grâce aux saluts des uns et des autres et faisait volontiers la conversation avec son accent d’ailleurs. On lui était reconnaissant d’être capable de parler sans rechigner de la pluie et du beau temps. Bien qu’étrange, on découvrait peu à peu qu’il n’était pas étranger, on lui en sut gré.

Dans les rues, c’était souvent maintenant qu’on le surprenait, son carnet de croquis à la main, scrutant sur ces façades qu’on voyait tous les jours, des détails qu’on n’avait jamais songé à remarquer. Comment pouvait-il prêter attention à pareilles babioles ? On le pensait un peu fou mais une sympathie sourdait lentement de ces rencontres inopinées

Un jour, la voisine s’enhardit à pousser la porte d’une pièce du rez-de-chaussée donnant sur le parc. Dans ce lieu, l’un des mieux éclairés de la maison, une explosion d’images la laissa pantoise.

Des aquarelles, des huiles, des encres, des lavis étaient accrochés à la diable partout sur les murs et jusque sur le sol. Un pullulement, une accumulation une marée de paysages tout à la fois connus et différents. Douceur toscane des vallonnements, clochers au loin. Émotion.

Elle demeura un long moment le souffle suspendu puis repoussa doucement la porte.

Quand elle en fut à aborder le chapitre des pestes et autres misères qui avaient jalonné l’histoire de la petite ville, la malade avait commencé à reprendre quelques couleurs. L’appétit peinait à revenir mais on était sur le bon chemin.

Entre temps, les dons du peintre avaient changé de nature. Désormais, ses offrandes représentaient les maisons à pans de bois de la cité, les hôtels particuliers, les rues en pente et des détails ornementaux que la voisine découvrait émerveillée : une petite tête au-dessus d’une porte, une frise ornant le haut d’une façade auxquels l’œil du peinte, en les extirpant de leur contexte, conférait le statut d’objets précieux. 

Chaque jour les deux femmes faisaient défiler les cartes de ce jeu enchanté, les rebattaient avant d’en extraire une au hasard pour se faire le plaisir de redécouvrir, divine surprise, la campagne environnante et la ville magnifiées par le regard du peintre.

Et puis, un matin, la voisine, caressant d’un doigt léger la trace violacée que faisait le tour des fins poignets, se risqua enfin à poser la question qui, depuis des jours, la taraudait :

– Ça fait très mal ?

– Plus maintenant répondit la jeune femme avec un sourire un peu triste.