

Il ne faut pas croire que les kangourous naissent comme les petits d’hommes. Les bébés humains passent neuf mois dans le ventre de leur mère. Au bout de ce temps : Coucou, me voilà ! Le petit d’homme débarque dans le vaste monde sans crier gare.
Pour les petits kangourous, cela ne se passe pas du tout comme ça. Ils habitent longtemps, très longtemps chez leur mère, dans une grande poche située sur son ventre. D’abord, ils ne sont pas plus grands qu’un pois accroché à une mamelle. Maman kangourou en a huit, ils ont le choix. Puis, peu à peu, ils grandissent et quand ils se sentent prêts, ils naissent. Mais le monde ne les surprend pas car ils en ont aperçu des petits bouts tandis qu’ils étaient bien protégés dans le ventre de leur maman.

Il était un bébé kangourou. Ou plutôt non ! Ce n’était pas un bébé, c’était une bébette, une petite fille kangourou, tranquillement installée dans son berceau à pattes. De temps en temps, elle s’accrochait à une mamelle. Sa maman en avait huit, alors vous pensez ! Hop, elle têtait un petit coup, et quand elle avait pris des forces, elle sortait un petit bout de museau pour voir ce qui se passait au-dehors. Elle était bien.

Quand elle ne tapait pas sur les touches de son piano, maman kangourou écoutait de la musique. la flûte, le hautbois, la clarinette, la harpe, toute la journée elle se remplissait les oreilles de toutes les musiques classiques qui existent dans le monde. Et notre bébette en avalait de grandes doses de toutes ses petites oreilles à peine formées.
De temps en temps, maman kangourou disait en direction de sa poche ventrale :

– C’est beau, la musique, pas vrai ma bébette ? C’est bon pour tes petites oreilles à peine formées.
Et notre bébette approuvait de tout son petit cœur. Maman kangourou entendait sa voix minuscule. Elles étaient bien.

Grand-mère kangourou jouait du violon. Mais pas de n’importe quel violon ! Le violon de grand-mère kangourou était un instrument remarquable. Il avait son coussin à lui parce qu’il n’aurait pas supporté de loger à la dure, et une petite couverture écossaise pour protéger son bois verni. Grand-mère kangourou prenait bien soin de le mettre au frais quand il faisait chaud, au chaud quand il faisait froid, car c’était un violon extraordinaire qui ne faisait jamais de fausses notes.
De temps en temps, grand-mère kangourou serrait tendrement son violon contre sa joue et elle en jouait à cœur joie en battant la mesure avec son pied.
Notre bébette montait alors jusqu’au bord de sa poche et elle ouvrait toutes grandes ses minuscules oreilles à peine formées pour écouter les tendres mélodies qui font rêver.
Il se trouve que bébette kangourou avait aussi un grand frère qui faisait de la musique, bien sûr. Grand frère kangourou jouait de la batterie, et il n’aimait que le hard rock. Alors là, quand on est un tout petit bout de bébette avec des oreilles minuscules, pas tout à fait formées, le hard rock c’est pire que tout !

Et pourtant, au bout d’un moment, notre bébette prit l’habitude de guetter grand frère kangourou. Quand elle entendait que ça tapait et que ça boumait, vite, vite, elle montait jusqu’au bord de sa poche, un peu en retrait quand même pour protéger ses petites oreilles pas encore tout à tout formées. Grand frère kangourou disait :
– Ecoute, petite, écoute, tu entends ce solo de guitare, écoute-moi ça ! Et la batterie, tu l’entends la batterie ? Puissant, non ?
Et notre bébette aussitôt d’approuver :
– Oh oui alors, c’est puissant la batterie.

Naturellement, elle disait ça de sa toute petite voix à peine formée, et seul grand frère kangourou l’entendait. Alors maman kangourou se mettait à hurler :
– Mais tu vas nous l’abêtir, cette bébette ! Vite, arrête cette musique insupportable ! Tu fais mal à ses petites oreilles à peine formées.

Grand frère protestait :
– Mais non, elle adore ça.

Et bébette kangourou, de sa voix minuscule :
– Mais oui, j’adore ça !
Mais personne ne l’entendait que grand frère kangourou. Alors, ça faisait plein de drames dans la famille !

Papa kangourou était chanteur d’opéra. Et je peux vous dire que la voix d’un chanteur lyrique, quand on est une bébette kangourou aux oreilles à peine formées, c’est quelque chose ! ça part dans des grands sons très profonds car papa kangourou avait une superbe voix de basse. Et comme tous dans la famille, il tenait à partager sa musique à lui avec sa bébette.
Alors, il s’installait devant le ventre le maman kangourou, bien droit pour émettre un plus beau son, et il chantait en y mettant tout son cœur, comme sur les meilleures scènes du monde. Et notre bébette kangourou, lorsque lui parvenait cette voix si grave qu’elle paraissait vouloir prendre racine au centre de la terre, descendait, descendait tout au fond de sa poche pour se protéger. Et elle tremblait longuement de tout son petit corps à peine formé, au plus profond de sa poche.

Mais voilà, petit à petit, notre bébette kangourou qui n’était pas plus bête qu’une autre, apprit à reconnaître de loin la voix de son papa, puis à l’apprécier, enfin à l’attendre.
Dès qu’il arrivait, vite, vite, elle grimpait au bord de sa poche, pas trop au bord tout de même parce que la voix de papa kangourou résonnait encore comme un tonnerre prodigieux dans ses petites oreilles pas tout à fait formées. Et elle se régalait des grands airs de « Rigoletto » et de « La Traviata » et de tous les plus beaux opéras que chantait papa kangourou sur toutes les scènes du monde.

Maman kangourou pourtant ne l’entendait pas de cette oreille. Elle n’arrêtait pas de houspiller papa kangourou quand il se mettait à chanter :
– Es-tu fou ? Tu vas effrayer notre bébette. Arrête je te dis, tu fais trop de bruit, elle va avoir peur.
Et notre bébette de s’exclamer aussitôt de sa petite voix à peine formée :

– Mais non, voyons, je n’ai pas peur du tout. J’adore quand mon papa chante pour moi.
Naturellement, papa kangourou entendait très bien la voix de sa bébette.
– Je t’assure, elle adore quand je chante. D’ailleurs, elle me l’a dit.
– Comment, elle te l’a dit ? Et moi je n’ai rien entendu, répondait maman. Je connais ma fille mieux que toi, non ?
Qui est-ce qui la porte, je te le demande ?
Et c’était l’objet de querelles sans fin dans la famille.
Alors notre bébette qui n’était pas plus bête qu’une autre comprit qu’elle devait sortir de sa poche illico presto :

– Autrement, ils vont tous finir par s’entretuer à vouloir que j’aime leur musique à eux !
Aussitôt dit, aussitôt fait, voilà notre bébette qui jaillit de sa poche, disant :
– Coucou, c’est moi, bonjour, je suis née !
Et tout le monde de s’exclamer car jamais, au grand jamais, on n’avait vu de plus jolie bébette que celle-là. Un adorable museau, de délicates oreilles comme aucune mignonne kangouroune n’en avait eues avant elle, de petits yeux pétillants de malice, vraiment oui, c’était la plus jolie bébette que la terre ait jamais portée.

Et tous s’empressaient autour d’elle, disant :
– Dis, c’est bien la musique classique que tu préfères, ma bébette mignonne ?

– Et l’opéra ? Dis, qu’est-ce que tu penses de l’opéra ? Ha, ma jolie petite, l’opéra c’est la vraie musique !
Et encore :
– Bonjour, bonjour, ma petite chérie, c’est bien le violon que tu veux apprendre plus tard, pas vrai ?
Et le grand frère :
– Laissez-la donc tranquille, vous n’avez pas compris qu’elle n’aime que le hard-rock ? C’est elle qui me l’a dit.
Notre bébette était très, très ennuyée. Car, que choisir, je vous le demande. Elle le savait bien, elle, qu’elle avait de trop petites mains pour tirer du piano ces mélodies qui font battre les coeurs. Son épaule était trop fragile pour supporter le violon. Sa voix minuscule ne pourrait vraiment pas chercher au centre de la terre les beaux airs d’opéra. Et le hard rock tapait et cognait trop pour une bébette aussi petite.

Comment faire quand ils étaient là, tous, à attendre sa réponse ? Le silence durait, durait, et notre bébette regrettait sa poche ventrale.
Elle ne pouvait plus désormais disparaître au fond, tout au fond.
Enfin, dans le silence, résonna sa voix minuscule :
– Moi, je veux jouer du biberon.
