


– Comment veux-tu que je sache qui est cette blonde quand je ne l’ai même pas vue ? Et, si elle est si bien que ça, pourquoi veux-tu qu’elle ait prêté attention à ton Georges ? Depuis qu’il a engraissé, l’an dernier, il a tout du phoque.
Elle me regarde, l’air sucré et, parce que je me garde de réagir, s’imagine que je suis dupe. Comme si je ne savais pas qu’entre elle et Georges, autrefois… Elle me prend vraiment pour une idiote !
Voilà Georges qui passe dans la cour. A qui peut-il adresser ces grands signes ? Peut-être à cette blonde incendiaire que je vois passer, à des heures irrégulières, au volant d’une R5 gris métallisé se dirigeant vers Beaupuy ? Une superbe fille avec une chevelure comme une crinière. Un jour, je sortirai assez tôt pour voir son visage.
15 Janvier

Puisque je ne peux me confier à personne, il faut bien que j’écrive.
Je suis préoccupée. Hier, Georges m’a fait un gros coup de fatigue. Appelé en catastrophe, le docteur Lascombes l’a pris sur le ton de la plaisanterie.
– Il ne faut pas vous affoler comme ça, petite Madame. Votre gros gourmand aura fait quelque excès, mettez-le-moi au régime, faites-lui reprendre le sport et vous, par contre, apprenez à vous ménager un peu. Je ne vous trouve pas belle mine depuis quelques temps.
Des excès ? Où aurait-il pu en faire, des excès, quand je ne le nourris que de grillades et de légumes verts ? Je me disais aussi, depuis deux jours, que je ne le voyais plus guère de ma fenêtre. Monsieur sera sorti du garage pendant que j’avais le dos tourné et sera allé faire des excès ailleurs.

Il paraît qu’au café-restaurant, au bord de la nationale, il y a une créature qui se prend pour une vedette de cinéma. Chaque jour, une nouvelle robe, et affriolante…
Ce matin, comme j’allais chercher le pain, Madame Sicard m’a dit :
– Ma pauvre Madame Chantrelle, vous savez que je ne suis pas du genre à médire, mais enfin, je vois ce que je vois. Depuis qu’il a pris cette créature, le Gustave, il ramasse chaque jour de quoi se payer un café – restaurant tout neuf tant il y a d’hommes agglutinés autour du comptoir à la regarder avec des yeux de merlans frits. Si c’est pas une honte !
Elle ne m’a pas dit si elle était blonde, mais est-ce qu’elle m’aurait mise en garde si elle n’avait pas vu Georges au milieu des autres ? Oh pourquoi, pourquoi me fait-il ça ?
10 Février

J’ai pris mon courage à deux mains. J’ai mis Cathou au courant. Elle était dans sa chambre en train de noircir du papier, comme à son habitude, et pas plus contente que ça de me voir arriver.
– Écoute, maman, je dois rendre ma dissert’ demain, alors abrège !
Une dissertation, je vous demande un peu, à côté de ce qui nous arrive !
Je le lui ai annoncé, avec mille précautions. Les jeunes filles sont si fragiles ! J’avais raison de me méfier. Ses nerfs ont lâché. Son regard fixé sur moi brillait de larmes contenues tandis qu’elle hoquetait :
– On non, maman, écoute… dis-moi que ce n’est pas vrai…
J’ai eu beau lui donner tous les détails, elle n’a rien voulu savoir. Il paraît que, pour les filles, l’image du père est sacrée, j’ai lu ça dans ma revue. Je m’en suis bien aperçu à sa réaction.
16 Février

J’ai failli le surprendre aujourd’hui, mais il est malin, ce Georges ! Ce matin, comme j’allais dans son bureau, tout à coup je le vois sortir du fond du garage des poids – lourds, l’air coupable. Quand il m’a aperçue, il a changé de visage. Et quelques secondes plus tard, qui est-ce qui déboule à toute vitesse dans le chemin creux longeant le garage en direction de Beaupuy ? La fameuse R5 gris métallisé, bien sûr, je l’aurais parié ! La blonde était au volant, comme d’habitude, et comme d’habitude, tournée dans le mauvais sens. Au fond, on peut comprendre qu’elle ne tienne pas à me voir, cette petite garce ! J’ai bondi dans la chambre de Cathou qui m’a fixée d’un air éberlué.

– Mais enfin, qu’est-ce qui t’arrive ? S’il le faut, cette blonde ne sait même pas qu’il existe, ton séducteur de mari ! Et même si tu t’imagines correspondait à la réalité, comment est-ce qu’elle aurait pu sortir du garage sans te croiser, quand il n’y a qu’une entrée ? Tu veux me le dire ?
Puis son ton s’est radouci :
– Écoute, sûrement qu’elle passe par là tous les jours pour aller à son boulot. Qu’est-ce qui te tourmente, Mamina, pour que tu ailles inventer des choses pareilles ? Tu es en froid avec papa ?
Je l’ai laissée dire comme si je ne voyais pas clair dans le jeu de ces deux-là. Elle est vraiment naïve, ma fille !
17 février

Aujourd’hui, j’ai découvert un chien tout au fond du garage des poids – lourds, à l’opposé du bureau de Georges. Il avait renversé sa gamelle et causé une véritable infection. Je l’ai chassé aussitôt et j’ai couru avertir Georges de mieux surveiller son personnel. Il sait pourtant bien que je ne veux pas d’animaux ici. Surtout pas de chiens de chasse. Il ne faudrait pas que cela lui donne l’idée de repartir tous les dimanches courir les champs après lièvres et perdreaux comme il le faisait chaque année jusqu’à l’hiver dernier.
13 Mars

Jean-Jacques est revenu en permission. Il a encore grandi, si c’est possible, et minci. Il n’était pas plus tôt arrivé qu’il était déjà chez nous, à tourner autour de ma Cathou.
De sa pompe à essence, de l’autre côté de la route, Jeanine les couve d’un œil attendri. C’est vrai qu’ils forment un joli petit couple, mais Catherine le rabroue, le maltraite. Ce serait pourtant un bon parti avec son diplôme d’ingénieur et l’espérance d’obtenir, très vite, un bon poste. Elle pourrait ne pas travailler, mais ce n’est pas dans les idées de Mademoiselle, paraît-il.
Parfois elle me fait peur, toujours sur le point de dire de ces choses définitives dont ils ont le secret, à cet âge.
18 Mars

Ce n’était plus tenable. Tout à l’heure, je lui ai dit :
– Enfin, Georges, tu peux me dire ce que cette blonde a de plus que moi ?

Il n’a pas nié ! Il s’est mis à me regarder avec des yeux ronds, tout étonné que je sache. Il me prend pour une idiote ! Je lui ai crié :
– Réponds !
– Mais, Doudou (je hais quand il m’appelle Doudou de ce ton de chien battu !) Qu’est-ce que tu veux encore de moi ?
Parce que tu ne supportais pas la solitude, j’ai renoncé à la route, à mon engagement de pompier bénévole, à la chasse. Depuis que je vis avec toi, j’ai perdu tous mes amis et pris dix kilos, je suis toujours en mauvaise santé, mais au moins je te croyais heureuse. Et maintenant, il paraît que ça ne te suffit plus ? Mais qu’est-ce que tu veux de plus ? M’enfermer dans une cage, c’est ça que tu veux, dis ?
Quel comédien, ce Georges. Si je ne le connaissais pas si bien, il réussirait à me faire pitié !
19 Mars

Je lui avais bien dit qu’elle finirait par le fâcher ! Jean-Jacques est parti tout seul sur la côte après une dispute avec ma Cathou. Comme je lui faisais reproche de son attitude, elle s’est retournée contre moi. Une vraie petite vipère :
– Ah ça suffit. Je sais qu’il est ingénieur et je peux te dire que je m’en moque. Parce que, ce qui m’importe à moi, c’est ce que je ferai de la mienne, de vie ! Même si je ne l’épouse pas, j’ai l’intention d’être une personne à part entière, moi, tu entends, pas comme ces femmes qui… Et puis, écoute, sois raisonnable, s’il m’avait proposé de le suivre au bord de la mer, tu aurais été aux cents coups, pas vrai ? Alors, sois logique, de quoi te plains-tu au juste ?
– Et si une gourgandine lui met le grappin dessus ?
– Une gourgandine ! Tu te crois au siècle dernier ? Eh bien, s’il lève une nénette, je me réjouirai pour lui. Je l’aime bien J.J. quand vous n’êtes pas toujours à me le jeter dans les pattes !

22 mars
Georges me boude. Quand je lui demande ce qu’il a, il prétend être fatigué. Hier soir, comme je lui posais, une fois de plus, la question, il s’est tourné vers moi, prêt à me battre, et a craché entre ses dents :
– Ha, fiche-moi la paix ! J’ai que j’étouffe, voilà ce que j’ai. Tu es contente, maintenant ?

27 mars 19..
Jean-Jacques est revenu tout bronzé. Je le vois par la fenêtre qui taquine Cathou.
Georges et moi nous tolérons.
29 Mars

Cathou est partie pour Millau travailler ses maths avec Corinne.
Georges m’annonce qu’il compte aller à la chasse dimanche avec Henri Letellier, le buraliste.
– Tu ne me feras pas ça !
– Bien sûr que je le ferai. Il y a une chose que tu n’as pas comprise, Dominique, c’est que tu n’as rien gagné sur moi parce que j’étais prêt à tout te donner. Pendant des années, quand je me réveillais pour aller faire ton café, quand dans la journée, je te regardais aller et venir dans ma maison, si jolie, si fine, j’étais prêt à tout pour te garder. Seulement, voilà, il y a une qualité que tu n’auras jamais. Tu ne sais pas être heureuse !
Ma parole, il est devenu fou ! Ou bien il s’est lassé de moi et il ne voit plus que mes défauts. Ceux que je n’ai pas, il les invente. Comme ça, il aura moins de scrupules à se débarrasser de moi le moment venu, c’est classique.

14 heures 30.
Cathou me téléphone qu’elle reste ce soir chez Corinne. Elle promet d’acheter une brosse à dents. Je donne ma permission un peu à contre – coeur. De toutes manières, elle était décidée à n’en faire qu’à sa tête.
16 heures.

Jeanine arrive à la maison, l’air mystérieux et ravi, avec une légère trace d’excitation. Il n’y a rien qu’elle aime plus que de parler si ce n’est se faire prier. Je feins l’indifférence tout en l’observant par en-dessous. Elle ne tient jamais bien longtemps. Elle va craquer. Elle craque :
– À quelle heure elle t’a dit qu’elle rentrait, Catherine?
Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche que, déjà, elle reprend :
– Figure-toi que Jean-Jacques vient de me téléphoner que je ne l’attende pas ce soir. Il est invité à dîner chez les Larrue….

Ce qu’elle peut m’énerver parfois ! Si elle ne m’a pas raconté cent fois combien le fils Larrue, cuirs et peaux, apprécie son extraordinaire rejeton depuis qu’ils ont intégré la même école d’ingénieurs, et combien il a du mal à se passer de sa compagnie et, … non, non et non ! Aujourd’hui, je ne suis pas en état de le supporter !
– Et alors, qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?
– Tu n’es pas aimable, tu sais ! Enfin, je te le dirai quand même parce que je ne suis pas mesquine. Voilà, Gérald Larrue n’est pas à Millau aujourd’hui. La secrétaire de son père vient de me téléphoner. Tu sais combien ce garçon sympathique, intelligent et riche de surcroît, apprécie mon….
– Sérieusement, Jeanine, si tu savais comme je m’en fiche !
– Oh là là, Madame a ses nerfs ! Bon , je m’en vais. Je me demandais simplement si Jean-Jacques n’est pas allé retrouver une petite. A quelle heure rentre Cathou? Elle pourrait me dire quelque chose.
Je balbutie une réponse, au hasard. Non, pas ma Cathou ! Et avec cet arnaqueur de Jean-Jacques !

On lui aurait donné le bon dieu sans confession et voilà que ma petite est à Millau, avec cet hypocrite en train de faire je ne sais trop quoi, ou je sais trop bien, au lieu de bûcher les maths!
Je cours à l’atelier prévenir Georges qui nettoie son équipement de chasse à petits gestes minutieux.
– Alors, à elle aussi tu veux l’enfermer? Ma parole, c’est une idée fixe chez toi!
– Mais non, enfin, Georges, tu sais bien…

– Justement, je ne sais pas.
– Ne sois pas ridicule, voyons, elle est si jeune…
– Tu avais cet âge-là quand je t’ai rencontrée. Et puis, ce n’était pas ce que vous vouliez, Jeanine et toi, depuis que vous les poussez dans les bras l’un de l’autre ?… Ah, au fait, pour dimanche, ce n’est pas la peine que tu te lèves, Letellier passera me prendre à 4 heures. Tu n’auras qu’à préparer mon casse-croûte samedi soir.

– Georges, tu ne vas pas recommencer avec cette maudite chasse !
– Je ne vois pas ce qui m’en empêcherait. Laisse-moi passer, il faut que j’aille faire des essais.

– Dis – moi le vrai ! Tout ça, c’est des histoires, tu pars passer la journée avec ta blonde. Elle doit être bien jolie, ou bien experte, pour te faire lever à des heures pareilles, toi qui aimes tant flemmarder au lit !
– Qu’est-ce que tu veux que je te dises ? Que tu es complètement folle ?
Sur son bras, je sens la rondeur froide du fusil :

– Dis-moi qui est cette fille, Georges, ne me laisse pas souffrir comme ça !
Au moment où je m’empare de l’arme, je lis dans ses yeux un affolement d’animal traqué :
– Arrête, Dominique, je viens de le charger !
Qu’il est bête ! Comme s’il ne savait pas que je n’ai jamais tiré de ma vie. Je voudrais le tuer que je ne saurais pas !
– Dis-moi qui est cette blonde ou je tire, tu vois que je suis bien décidée.
On n’a pas idée d’être si maladroit ! Il s’est jeté sur le fusil. Un bruit sec, et l’arme me percute violemment l’estomac. Comme je lève les yeux vers lui pour lui en faire reproche, je le vois grimacer :
– Georges, tu n’es pas blessé au moins ? Réponds, voyons, tu m’as fait mal aussi, tu sais!
Il s’écroule au ralenti.

Le numéro du médecin donne naissance à des sonneries désordonnées, à des voix anonymes. Que faire ?
Au moment où je cours vers la pompe prévenir Jeanine, voilà que la R5 gris métallisé ralentit avant de s’engager sur la route de Beaupuy. En coupant par le garage, je pourrai l’arrêter avant qu’elle ne reprenne de la vitesse, mais quand j’arrive sur le chemin de terre, elle vient tout juste de passer.
Je hurle, je gesticule. Il fait beau. Peut-être qu’elle roule fenêtres ouvertes, elle va m’entendre. Après tout, elle peut bien m’aider, après le mal qu’elle m’a fait.
Le véhicule zigzague sur le chemin étroit pour revenir vers moi en marche arrière. A travers mes larmes, je la vois descendre, grande avec ses hanches minuscules et ses jeans délavés. La colère me submerge. Sale type! Un pareil barbon avec cette jeunesse. Tant pis pour lui s’il souffre un peu, il ne l’a pas volé. Me faire ça à moi !

Elle penche vers moi sa tête blonde aux cheveux doucement ondulés. Sous les sourcils épais, deux yeux proéminents s’effarent tandis que la bouche sans maquillage, entre moustache épaisse et barbiche frisottante, laisse échapper un gargouillis impossible à comprendre, sinon à retardement :
– Je… anglais… Je… pas savoir trop bien… Comment pui…is-je aider voos ?
Son visage de christ égaré, que mes yeux écarquillés distinguent enfin nettement, se brouille à nouveau. Qu’ai-je fait ? Et Georges qui meurt par ma faute !
L’univers cotonneux de l’évanouissement m’offre son refuge. Je ne veux plus me réveiller. Plus jamais !
