La chambre d’Echo

– Quel tintouin vous faites tous avec ces histoires de chambres ! » hurle le vieillard qui lui fait face.

 « Les chambres, vous n’avez que ce mot à la bouche. Les chambres où on a été heureux, ou malheureux, ou seul, ou en compagnie, les chambres fortes, les chambres noires, claires, ardentes, que sais-je ? Eh bien voulez-vous savoir ce qu’est une chambre pour moi qui déteste le sommeil, cette plongée quotidienne dans le néant ? C’est le lieu où il n’est jamais temps de me retirer, et la chose dont je ne veux pas parler.

Elle le regarde qui s’agite, qui s’exalte. Ses yeux un peu globuleux, – elle l’avait remarqué sur les rares photos -, menacent de lui sortir de la tête. Une mousse blanche tapisse la commissure de ses lèvres. Qu’a-t-elle fait pour susciter pareil déluge d’invectives ?

Quand elle a obtenu ce rendez-vous, d’abord elle n’y a pas cru. Et Gérard Masset, le rédacteur en chef de la Gazette des Lettres où elle a sollicité un emploi, pas davantage. Combien de missives sans réponses, combien d’appels téléphoniques infructueux, et enfin ces quelques mots chaotiques jetés à la va vite sur une carte de visite : Vendredi, 17 heures, chez moi. Viendrez-vous ?

Rien ne la préparait à se trouver face à cet être à corps de fœtus dans ce salon prétentieux, et encore moins à essuyer, au premier mot prononcé, cette colère cataclysmique, ces hurlements, cette haine.

Que va-t-elle pouvoir rapporter de sa rencontre avec le plus grand écrivain français vivant ? Comment rendre compte de cet échec sans mettre fin, avant qu’elle ne commence, à sa carrière de chroniqueuse littéraire ?

Le miroir tarabiscoté trônant sur la cheminée de marbre chichiteux reflète le cadre luxueusement impersonnel et leurs deux images affrontées. Le vieil écrivain, enfoncé plutôt qu’assis dans son fauteuil avec sa tête vipérine dardée, prête à frapper. Elle, assise en équilibre sur le bord du divan, à peine arrivée, et déjà décidée à quitter les lieux mais s’obstinant malgré tout à refuser l’échec, à faire face.

Qu’a-t-elle à perdre désormais ?

– C’est pourtant bien vous, Maître, qui avez donné un rôle essentiel à la chambre d’Echo dans votre premier roman, cette œuvre qui vous a valu une immense célébrité.

– Ah ! nous y voilà ! C’est là que je vous attendais. Vous êtes bien comme tous ceux-là qui ont fait de moi l’homme d’un seul livre. Eh bien parlons-en de cette foutue chambre. Une couillonnade, un ratage !

– Un ratage qui vous a valu le prix Goncourt et, la même année, celui de l’Académie Française, excusez du peu !

– Justement, jeune fille, dites-moi ce que vous connaissez de moi à part cette œuvre-là ?

– Mais tous vos romans, Monsieur.

–  J’aurais dû m’en douter ! Vous faites partie de cette clique qui connaît tout, qui commente tout, qui tranche à propos et hors de propos, qui se permet de choisir parmi les œuvres celles qui méritent attention et celles qui sont bonnes à jeter. Dites-moi lequel de mes livres emporteriez-vous dans une île déserte selon l’expression consacrée par vos cuistres de confrères ? Par pitié, ne me répondez pas ce que j’ai peur d’entendre !

Ne pas se démonter. Refuser de se laisser gagner par la colère quand la hargne du méchant vieillard la met en danger de perdre le poste qu’elle n’a pas encore.

Des années que l’écrivain n’avait accordé aucun entretien, n’avait reçu aucun critique, aucun journaliste. Des années que le monde littéraire se perd en conjectures à son propos. De lui, on dit tout et son contraire. Les tirages astronomiques de son livre vedette lui seraient montés à la tête. Il serait atteint d’une maladie incurable, défiguré, monstrueux …

Et voilà qu’au moment précis où elle s’est crue capable de triompher de son silence, il trahit son attente avec une insolente jubilation. Car il savoure sa déception, il est difficile de ne pas s’en rendre compte.  

Se redresser. Ne rien laisser paraître de sa déconvenue.

Ah ! comme elle s’est identifiée à Echo, cette jeune sourde muette qui découvre l’amour et le désespoir, cette nymphe égarée dans le monde de l’atome qui parcourt le monde et, à chacune de ses rencontres, perd un peu d’elle-même dans sa recherche de l’autre.

Et cette mort bouleversante dans la chambre d’échos où elle a ordonné tous ses souvenirs en un génial collage, symbole de son refus d’une vie médiocre et sans perspective. 

A-t-elle assez pleuré, adolescente, en lisant les sublimes pages où l’écrivain décrit cette mort promue au rang d’œuvre d’art. Comme elle l’a admiré d’avoir su percer à jour les dédales de son âme pour écrire à sa place ce qu’elle ressentait et redoutait à l’aube de sa vie.

Elle doit bien se l’avouer pourtant, après ce livre, jamais plus elle ne s’est sentie à ce point emportée par aucune de ses lectures. Et n’en déplaise au vieux grincheux qui la met à mal, pas même par ses autres romans.

– Vous ne m’avez pas répondu. Lequel de mes livres aimez-vous le plus ?

– Eh bien, justement, « la chambre d’Echo ». Je sens bien que ce n’est pas ce vous souhaitiez entendre.

Tapi au fond de son fauteuil comme une araignée au centre de sa toile, il l’observe. L’âge l’a réduit à rien, ou bien est-ce la maladie ? Comment savoir ? On ne connaît rien de lui. Quelques rares photos de jeunesse, une ou deux interviews d’avant la gloire, et puis tout de suite après le succès foudroyant de ce premier livre, le silence pendant plus de quarante ans.

Une question la taraude qu’elle ne s’aventure pas à poser. Pourquoi a-t-il accepté de la recevoir ? Que cherche-t-il au juste ?  Il se sert d’elle, cela ne fait aucun doute mais dans quel but ?

Comment un être aussi sordide a-t-il pu écrire une œuvre aussi accomplie, inventer une forme romanesque si novatrice que quantité de ses confrères s’efforcent, en vain, de l’imiter ? Ce livre qui a enchanté son adolescence ne peut être que le fruit d’une imposture. Elle va laisser là ce vieil égoïste qui fait voler en éclats tout ce qu’elle a de plus précieux, mais, avant de le quitter :

– Voulez-vous savoir, Monsieur, pourquoi je fais ce métier au risque d’être accueillie par vos semblables comme vous venez de le faire ? Non, n’est-ce pas, cela vous est indifférent. Mais je vais vous le dire tout de même. Parce que, depuis que j’ai découvert votre « Chambre d’Echo », je rêvais de connaître l’homme qui a été capable de me révéler ce qu’il y a de meilleur en moi. Voilà qui est fait !

Elle jaillit de son fauteuil, gagne la porte du salon. Partir, aller respirer ailleurs, fuir cet antre maléfique

– Pas si vite, jeune fille. Dites-moi d’abord ce que vous voulez savoir bien que je ne sois pas sûr d’avoir envie de vous répondre.

Elle toise de très haut ce corps recroquevillé surmonté d’une tête de momie, sans rien de vivant que les yeux, têtes d’épingle étincelantes, qui la fixent sans aménité. Et retient la cinglante réplique qui lui vient aux lèvres :

– Ah mais c’est qu’il faudrait que j’aie envie de vous les poser, moi, ces questions.

S’il allait la prendre au mot ?