

Dans la grande salle aux poutres apparentes peintes d’un discret décor du XVIIème siècle, le vieux bibliothécaire régnait en maître absolu. Le moindre bruit s’élevant des grandes tables de bois éveillait, en écho menaçant, un sec tapotement, prélude d’une éviction musclée.
Rien de frivole n’était toléré. Le joyeux capharnaüm qu’on voyait naître ici ou là dans des bibliothèques moins bien tenues était proscrit en ce lieu monacal. Pour accéder aux précieux ouvrages qui reposaient dans la réserve à l’abri des mains sacrilèges, il fallait déposer une demande auprès du Gardien de la Porte.
À la moindre erreur, biffée d’un crayon rageur, la fiche fautive rejoignait les réprouvées dans la poubelle et les livres restaient sur leur rayonnage.
Nul ne réussit à savoir comment la demoiselle parvint à amadouer le dragon. Le jour où elle fit son apparition dans l’auguste salle, les lecteurs présents durent se rendre à l’évidence.

Contrairement à toute attente, la vue de sa chétive silhouette ne suscita aucune ire du maître des lieux. On la vit s’avancer crânement et, le menton levé vers le bureau situé très haut au-dessus d’elle, déposer une fiche de demande en bonne et due forme qu’elle avait renseignée sans solliciter aucune aide comme si le fichier à tirettes recélant les trésors de la bibliothèque lui était déjà familier.
Nul cependant n’aurait parié sur son avenir dans ce lieu vénérable. Avait-elle seulement l’âge suffisant pour accéder aux œuvres du fonds ancien si jalousement gardé par le dragon ? Que disait le règlement de cette auguste maison à supposer que le cas présent eût été répertorié ? Pour faire respecter scrupuleusement la règle, on faisait confiance au bibliothécaire dont le plaisir à brandir des interdictions de toutes sortes était connu de tous.
Dans ce lieu de recueillement et d’étude elle ne déparait pas pourtant malgré sa petite taille et son jeune âge. Elle savait, comme tout un chacun, demeurer immobile des heures durant, sans prêter la moindre attention au monde environnant, à tourner les pages en silence et couvrir son carnet de croquis à main levée et de ces pattes de mouche serrées qui lui tenaient lieu d’écriture.
De bon ou de mauvais gré, il fallut bien se rendre à l’évidence, à peine la fragile silhouette se présentait-elle devant l’imposant bureau qu’apparaissait sur sa table de travail un impressionnant monceau de livres.


Bientôt, les primitifs italiens, la naissance de la perspective, les mystères du clair-obscur n’eurent plus de secrets pour elle.

Faisant fi de tous les courants, la demoiselle pagayait entre les époques, découvrant les œuvres les plus disparates et s’en imprégnant comme la terre brûlante absorbe l’eau après une longue période de sécheresse.
Le dragon qui l’observait de loin, prêt à satisfaire la moindre de ses demandes avant même, semblait-il, qu’elle ne soit formulée, en oubliait de faire la police de sorte que par moments, la salle autrefois silencieuse s’emplissait de murmures.

Des conversations feutrées naissaient ici ou là, rompant l’austère silence, que tout à son écoute des exigences de la demoiselle, le bibliothécaire, négligeait de restaurer.
Dans ce monde imparfait, chacun le sait, rien n’est éternel. Le temps passant, l’austère bâtisse située dans le cœur historique de la cité fut considérée impropre à l’usage qui lui avait été conféré. Jugée sombre et malcommode, elle fut réformée de même que le bibliothécaire qui, invité à faire valoir ses droits à la retraite, fut remplacé par deux jeunes femmes accortes peu enclines à faire la chasse au moindre bruit.

La lecture, autrefois exercice religieux et solitaire, se démocratisa. La bibliothèque historique disparut au profit d’un nouveau bâtiment situé dans un quartier moins huppé mais plus vivant dans lequel des familles entières, adultes et enfants mêlés, déambulaient entre des rayons où les livres s’offraient désormais, sans aucun filtre, à toutes les convoitises, où les nouveaux lecteurs n’hésitaient pas à s’emparer des ouvrages en libre accès sur des rayonnages sans caractère, prenant connaissance de quatrièmes de couverture, goûtant quelques pages et parfois reposant les livres sans les lire après cette éphémère prise de contact.

On alla même jusqu’à installer une salle spéciale pour les plus jeunes dont les murs s’égayèrent des peintures murales d’une artiste soi-disant originaire de la ville tandis qu’au Musée des Beaux-Arts une salle entière était consacrée aux nombreuses œuvres de l’enfant la plus célèbre du pays dont la brutale ascension dans le marché de l’art laissait ses compatriotes pantois.

Jusqu’au parvis de la salle des fêtes qui s’orna bientôt d’une sculpture signée du même nom partout célébré.

Dans la vieille ville, devant l’ancienne bibliothèque désormais désaffectée, un vieillard sans âge lit et relit les articles qui chantent les louanges de la plus illustre enfant du pays. Dans le vieux visage couturé de rides profondes, l’œil de l’ancien dragon s’illumine de lueurs tendres.
