La dernière course

Elle n’aurait pas dû venir. Toujours il l’en empêche. « Tu sais bien que ça porte malheur ». Plus superstitieux que lui elle n’a jamais connu.

Pas même son pauvre Charles, et pourtant…Comment ne pas comprendre quand on connaît les courses ? Tant d’obstacles se dressent entre la victoire et le jockey : la forme du cheval, sa propre condition, le terrain, et tant d’autres choses encore qu’on ne mesure pas. Non, elle n’aurait pas dû venir, même s’il n’en saura rien, mais elle n’a pas pu s’en empêcher. Du temps de Charles, tout était si différent ! Il n’aurait pas pu courir sans la savoir dans les tribunes.

Quand Picard est arrivé, la veille au soir, pour parler au petit, elle a tout de suite compris qu’il se passait quelque chose.

– « Demain, il faut que tu aies la forme, tu m’entends ? Si elle est bien montée, Amalthée a toutes ses chances. Avec la pêche qu’elle a en ce moment, et ce terrain tout juste comme il faut pour elle… En plus, depuis le temps qu’elle n’a pas gagné, il y aura un sacré paquet de pognon sur sa tête. Alors, ce soir, pas de conneries. Tu manges léger, tu fais le tour du cadran , et demain tu me la montes comme tu sais faire quand tu veux.

Et il est parti sans un mot, comme en rogne. Mais c’est sa manière à lui. Elle ne s’est pas alarmée outre mesure. Quand Charles est mort, après cet accident stupide, si Picard n’avait pas été là, elle ne sait pas comment elle s’en serait sortie avec son petit à élever et aucune ressource.

Pour ça, il savait en gagner de l’argent, son Charles ! Il en avait plein les mains, plein les poches, mais prévoir, ce n’était pas son genre. Comme il aimait vivre ! Les spectacles, les vêtements de marque, les hôtels de luxe, et des fêtes, des fêtes à n’en plus finir… Ah ça, du temps de Charles, c’était la bonne vie ! Après sa mort, c’est Picard qui les a tirés d’affaire, le petit et elle, toujours avec ce même air d’en vouloir au monde entier. Il s’est entremis pour lui faire obtenir cette place de caissière au champ de courses. Un brave type ! Ce n’est pas de sa faute s’il ne sait pas parler sans aboyer.

La course n’est même pas finie, et l’autre à côté qui triomphe déjà, qui lève au ciel ses jumelles comme s’il avait gagné. Pauvre crétin ! Comme si les choses ne pouvaient pas changer en un dixième de secondes sur le champ ! Elle a grimpé sur la rambarde, moins pour voir que pour ne pas lui écraser ses jumelles sur le crâne. Ces gens qui ne savent rien et s’imaginent tout connaître !

La course n’est pas finie. Il n’y a que pour son fils que tout est joué. Elle le regarde, affalé sur ses étriers, ballotté comme un sac quand les autres ne font qu’un avec leur bête, dressés, fendant l’air de leurs corps affûtés. Mon Dieu, qui aurait pu dire ? Un enfant si doué. Le vrai fils de son père !

Quand on leur a rapporté le corps de Charles piétiné par son cheval, elle n’a pas bien compris comment ça pouvait lui être arrivé, à lui. Un accident inimaginable pour un jockey de cette classe. Et une agonie horrible. Des jours et des jours à le regarder souffrir sans pouvoir le soulager, à chercher des signes d’amélioration sur ce visage figé, à essayer d’entrouvrir ces lèvres scellées.

Après la mort de Charles, le petit l’a saisie dans ses bras fluets. Il avait quatorze ans, mais il en semblait à peine dix, frêle comme une fille, avec ce visage en lame de couteau, ces cheveux de moineau ébouriffé et, déjà, en lui, cette passion comme une vague sombre :

– T’en fais pas, maman, je suis l’homme de la maison maintenant, je ne te laisserai jamais tomber, jamais, tu m’entends !

Picard l’a fait entrer à l’école des lads. Charles était bien connu dans la profession, son fils lui ressemblait déjà, les choses ont suivi leur cours.

Jusqu’à l’arrivée de la catin. Lui parlait de grand amour, de mariage même, – il a toujours été naïf,- mais quand il la lui a amenée à la maison, elle a compris tout de suite. Le genre qu’elle se donnait, celle-là ! La jupe à ras le bonbon, et serrée, il fallait voir. Pas moyen de passer un doigt entre tissu et peau. Des talons vertigineux, les yeux charbonneux, les lèvres comme du sang caillé. Et cette manière de s’imposer dans une famille où l’on n’avait rien à faire d’une intruse !

Elle le savait bien que ça ne pouvait pas tenir. Qu’est-ce qu’elle lui a hurlé, la Catin, avant de claquer la porte, définitivement, après quelques mois de vie commune ? Une ogresse, elle ? Quelle injustice ! Comme si elle n’avait pas tout fait pour son petit !

L’œil sombre des caméras, là-bas, fixe sur la pellicule la déconfiture de son fils. La course est retransmise en direct, Picard le leur a signalé, hier, comme un avertissement. Et l’autre à côté, l’imbécile, qui triomphe, les jumelles haut levées ! Pour gagner quelques poignées de billets qu’il reperdra à la course suivante ! Les haras, les hippodromes, c’est son monde à elle. Son père d’abord, puis Charles, et maintenant… Ah on peut dire qu’elle en a vu, des courses, et des gens qui partent du champ comme on meurt, d’autres qui le quittent en se croyant riches sans savoir qu’à ce petit jeu-là c’est toujours les mêmes qui gagnent !

Autrefois tout de même, la vie avait un autre éclat ! Il fallait voir les toilettes. Et les dîners, les réceptions ! Ces beaux messieurs qui parlaient à son Charles comme à l’un des leurs, et ces autres encore qui lui passaient la main dans le dos pour avoir son avis. Ah oui, c’était la grande vie . Un monde rutilant où l’argent coulait à flots. Charles avait un talent extraordinaire pour en gagner. Pas comme ce pauvre gosse.

La catin a fini par vider les lieux. Bon débarras ! C’est alors que le petit s’est mis à changer. Le petit ! Elle n’a jamais pu penser à lui autrement qu’en ces termes, même s’il n’est pas loin de ses trente ans et s’il promène, malgré sa silhouette menue, un visage buriné de vieux routard.

Quand il s’est mis à traîner dans les bars jusqu’à pas d’heure, elle lui a pourtant bien fait remarquer que ça ne pouvait pas durer. Il se contentait de la regarder sans répondre, les yeux toujours plus enfoncés, troubles. Elle ne le reconnaissait plus avec corps voûté, ce teint jaune, cette absence.

Hier encore, elle a tenté de l’empêcher de sortir après le départ de Picard.

– Un athlète, tu es un athlète toi aussi. Il faut que tu te gardes en condition.

Il a claqué la porte comme on envoie un coup. Un enfant si affectueux, si tendre. Elle n’en est pas revenu. C’est cette catin qui le lui a changé.

Elle n’aurait pas dû venir, toujours il l’en empêche. « Tu sais bien que ça porte malheur ». Tout le contraire de son père. Ah c’était quelque chose de voir courir Charles ! Cette aisance, cette légèreté. Un jockey immense malgré sa petite taille. Lui et le cheval unis en un seul être. Et puis cette dernière course catastrophique. Et cette querelle avec Picard, ces hurlements interrompus lorsqu’ils l’ont vue face à eux, terrifiée par tant de violence.

– Je t’avais averti, nom de Dieu, on ne gagne pas longtemps à ce jeu-là.

Voilà, elle va rentrer maintenant et attendre le petit. Elle se gardera de lui dire qu’elle s’est fait remplacer aux entrées. Elle s’occupera bien de lui. Il en aura besoin, après une journée pareille.