La galette des rois

J’ai cinq ans. Je suis la fille de mon père, la désirée, la plus aimée. Personne n’a raison contre moi. A 46 ans, après avoir survécu au franquisme, aux camps de concentration, il a réinstallé toute sa famille dans ce pays étranger qu’il nomme avec un tremblement dans la voix et des majuscules à chaque mot : « France, Terre d’Asile, Providence des Apatrides », et vécu la grande aventure de sa vie. Pour la première fois, il est devenu père. Depuis, j’ai tous les droits.

Aujourd’hui, on fête les rois. Autour de la table familiale, la tante Pilar, l’oncle Paco, ma cousines Inès et moi, et deux amis de mon père, comme lui réfugiés, dont les familles sont restées en Espagne.

Les plats succèdent aux plats. Les femmes vont et viennent, veillent à tout, mangent sur un coin de fesse. Les hommes parlent,

Inès et moi parcourons en alliées d’un moment l’éternité du repas. Nous guettons la galette que ma mère est allée acheter sur la place nationale, chez Passedat, le meilleur pâtissier de la ville.

Quand il sort du four ces gâteaux royaux, dorés comme de vrais soleils, avec des grains de sucre partout et la couronne par-dessus pour finir le tout, tout Montauban à l’eau à la bouche.

La galette trône en majesté sur le buffet, blonde à souhait, décorée de fruits confits rouges, verts, orangés, avec, au plus secret de la pâte délicieusement parfumée, la fève. Inès n’en finit pas de la surveiller. Moi je surveille Inès. Qui sera la reine de la fête ?

De loin, on se fait des grimaces. On n’en peut plus d’attendre, mais de quitter la table, il n’est pas question, ou alors privées de dessert ! Chez nous, les enfants savent se tenir.

Enfin les femmes s’apprêtent à desservir. Bientôt viendra le moment où, le teint enflammé, les hommes commenceront à refaire l’histoire de leurs voix grondeuses.

Quand ils parlent ensemble, ils ont toujours l’air de se quereller, même s’ils sont d’accord. Et quand les mères laveront la vaisselle et nettoieront les sols, ils gagneront cette guerre dont tout le monde dit pourtant qu’ils l’ont perdue.

Sans doute, il leur tarde autant qu’à nous de voir finir ces interminables agapes.


Enfin mon père, du plat du couteau, dessine chaque part avant de couper la galette. Au centre de la table, ma mère a déposé la couronne, dentelle d’or qui fait les rois.

Ma cousine et moi la couvons du regard. Chacune de nous engloutit sa part sans en sentir le goût, s’attendant à chaque instant à sentir crisser sous la dent la fève tant désirée.

Soudain, là-bas, très loin, Inès lève les deux bras, triomphale, brandit l’objet convoité et reçoit triomphalement sa couronne.

Je hurle, je suffoque, je me jette à terre. On me relève, on s’efforce de me calmer, je suis inconsolable.

Mon père se lève, prend la couronne sur la tête de ma cousine et la pose sur la mienne. Il est le chef de famille et moi la seule reine légitime.

La tante Pilar qui s’est dressée
d’un sursaut se rassied.

La mâchoire de l’oncle Paco se crispe
tandis qu’il attire vers lui sa fille éplorée.

Le regard de ma mère se visse sur le mien.

Mon père a destitué l’usurpatrice, les choses reprennent leur place. Inès peut bien, là-bas actionner ses hurlements de sirène en me désignant d’un doigt accusateur, je suis la reine.

Mais d’où naissent les larmes qui gonflent mes yeux, et cette boule qui monte et descend dans ma gorge, gênant ma respiration ? C’est moi la reine. D’où vient le chagrin qui me submerge ?

Mon père a repris sa place et la parole. Je voudrais pleurer moi aussi comme Inès dont le chagrin peu à peu s’apaise contre la poitrine paternelle. Ou peut-être crier : Pourquoi as-tu fait ça ? C’est pas juste !