La Macaréna

À Séville, chaque quartier a sa Vierge, certaines plus prestigieuses que d’autres, mais la Macarena l’emporte de très loin sur toutes ses concurrentes.  

C’est la Semaine Sainte. Debout au milieu de la foule qui se presse dans la suffocante chaleur, un chanteur de saetas attend depuis des heures le passage de la procession pour offrir à la madone son chant d’amour.

La voilà qui arrive, souveraine au rythme de la lente marche des porteurs de palanquin sur un lamento de guitare souligné du roulement des tambours obsédants comme des idées fixes. Des deux côtés de la chaussée, mal contenue par le service d’ordre se presse la multitude des hommes à la tête nue, des femmes vêtues de noir les cheveux recouverts d’une mantille, symphonie de deuil où jurent ici ou là, taches de couleurs vives quelques touristes égarés.

Précédant le char triomphal de la vierge en majesté, l’encadrant de leurs anachroniques silhouettes viennent tout d’abord les théories de pénitents dans leurs vêtements d’un autre âge. Leurs visages se cachent sous de hautes cagoules qui ne laissent passer que le feu de regards de prédateurs, ronds et fixes, brillant au fond des trous béants.

Parmi eux, pénitents miniatures, des enfants déguisés comme leurs aînés s’efforcent de régler leur pas sur cette marche solennelle soulevant au passage des murmures attendris.

 Elle arrive. Elle sera là bientôt, la belle parmi les belles, la femme qui conçut sans péché.

Au-dessus de la marée ondoyante des têtes émerge au loin son doux visage navré tanguant au rythme de l’interminable déambulation.

Les bouches marmonnent des prières, les mains égrènent les perles d’ivoire des rosaires, l’émotion est à son comble.   

Au son de la musique qui fait de chaque pas un exploit, progresse le lourd palanquin supportant la statue vénérée.

Au-dessus des traits purs dont l’ovale se perd dans le froufroutement précieux de la dentelle éclate l’or martelé d’une couronne. La poitrine couverte de bijoux supporte les pans de la cape, lourd tissu de damas rebrodé ourlé d’un galon d’or fin. Les mille flammes des cierges, joyaux dansants, éclairent de leurs reflets les mains délicates, émergeant du bouillonnement des tissus, paumes ouvertes vers le haut en un geste de supplication.

De la foule rassemblée sourd un profond murmure quand la voix du chanteur de saetas s’élève vers le ciel incandescent :

–  Oy preciosa, belle parmi les belles…

La foule soupire, s’exalte, marée humaine qui reprend par vagues des deux côtés du char la caressante adresse, l’amplifie, l’élève jusqu’à la tendre figure :

– Oy préciosa, ô vierge très aimée, ô femme sans péché.

Le soleil chauffe à blanc les ruelles surchargées de l’humaine marée. L’odeur entêtante de la cire fait tourner les têtes.  

Sous l’hommage lancé à la madone, le charroi marque le pas, soutenu aux quatre coins par les porteurs, suant sous l’archaïque harnachement, la tête recouverte d’un sac façonné en bourrelet pour protéger leur nuque, les épaules meurtries par le lourd palanquin.

La voix reprend son récitatif puis l’homme se dresse sur les pointes, minuscule, pour planter sa banderille d’amour dans le flanc de la chrétienne déesse objet de sa vénération :

– Quelle femme est plus honnête que toi, ô Vierge parmi les Vierges ? Laquelle est, comme toi, capable de courir les rues toute la nuit et de rentrer au matin dans son église aussi vierge et honnête qu’elle en est sortie ?

Tout à coup, dans l’éblouissement du ciel une silhouette se penche par-dessus un balcon de fer forgé, se contorsionne, noire sur la façade blanchie à la chaux. À peine si quelques-uns l’ont aperçue, mais déjà, tel un justicier dominant la foule, l’homme fait de ses mains un porte-voix :

– Tais-toi donc, pauvre type. La Vierge de Guadalupe, celle-là est vraiment vierge.

D’un mouvement convulsif la foule se tourne vers le blasphémateur. Des poings se serrent. Des femmes éclatent en pleurs hystériques. La voix de miel du chanteur se mue en un féroce aboiement :

– Descends, homme sans honneur, lâche, viens si tu l’oses, viens me le dire en face.

– Regarde ce que je lui fais à ta vierge !

De la fenêtre, jaillit une fiasque. Tandis que des larmes de vin ruissellent sur les blanches joues de la madone. Le temps s’arrête, l’horreur fige les traits des spectateurs, la colère enfle les voix des hommes, pousse à l’aigu celles des femmes.

De tous côtés se tendent des mains pour retenir la Divine tandis que tangue le palanquin que les porteurs déposent à même l’asphalte. Des corps trapus jaillissent de toutes parts. Ils ne sont pas quatre comme on aurait pu le croire, mais douze, vingt, trente, quarante peut-être.

Leurs silhouettes brutales, bras écartés, muscles saillants, la nuque déformée par le bourrelet de jute qui grossit leur cou jusqu’à la monstruosité, se jettent sur la porte cochère pour rejoindre les étages.

Devant eux la foule s’écarte puis, aspirée par leur sillage, se referme aussitôt. La garde rapprochée des pénitents s’amasse devant l’immeuble détesté.

Au loin des trottoirs le bruit court. La nouvelle gagne de proche en proche. Peu à peu le murmure se mue en tonnerre. On a attenté à l’honneur de la Vierge, l’horreur est à son comble. L’offense appelle le sang.

Le reflux ramène la multitude vers le palanquin abandonné. Les monstrueux insectes reprennent leur charge, les pénitents reprennent leur place, le temps reprend son cours.

Tandis que, dans l’embrasure d’une porte, se désarticule un corps, le lourd palanquin progresse au rythme de la lente marche soulignée par le roulement mortuaire des tambours obsédants comme des idées fixes.

Dans une rue voisine, au milieu de la foule qui, mal contenue par le service d’ordre, se presse le long des trottoirs un autre chanteur de saetas prépare sa voix et son texte pour, déclarer son amour à la Macarena, belle parmi les belles, Mère de Dieu la vertueuse.