Ombres de fuite

Ils avancent dans la nuit. Le film qu’ils viennent de voir laisse Laure rêveuse et un peu frustrée. Une histoire d’adultère mal ficelée, un thème rebattu traité de manière stéréotypée. Deux heures d’une vie bien occupée parties en fumée, songe-t-elle.
Elle aime le cinéma d’un amour de petite fille, sans a priori ni jugement. Rien ne lui est plus agréable que de se laisser submerger par les sentiments, envahir par l’émotion. Mais dans cette superproduction où tout était factice, impossible de se laisser happer par ce monde des apparences, cette intrigue sans intérêt dont le seul but est de mettre en lumière des acteurs célèbres. Elle en reste toute dépitée.

Elle et Julien sont, depuis toujours heureux d’être ensemble. Jusqu’à ce soir ? Entre eux, le silence. Pourquoi se sont-ils laissés aller à choisir ce film sur la foi de la réputation usurpée d’un metteur en scène et d’acteurs portés aux nues par la critique ? Une envie d’ailleurs ? La volonté de partager quelque chose en ce moment où la vie commune perd de son sens dans la multitude d’engagements et de tâches effectués séparément ?


Les garçons sont en vacances dans la famille. Chaque soir, au téléphone, elle se régale à l’écoute de leurs petites voix surexcitées racontant des histoires de baignades et d’interminables rigolades avec de nouveaux copains plus extraordinaires les uns que les autres.

Ils marchent d’un bon pas dans la petite rue bordée de dépendances, de larges portails ouvrant sur des parcs qui rompent le ruban irrégulier du talus herbeux. Des escaliers abrupts grimpent vers les habitations de la rue principale. Des garages, des remises se succèdent.
Air sirupeux, chaleur douce, atmosphère paisible, le silence ponctué de bruits de moteurs atténués par la distance. Dans ce lieu entre deux, pas tout à fait la ville, pas encore la campagne, à cette heure où le jour meurt sans que naisse la nuit, leur balade après la séance de cinéma prend des allures de moment privilégié.


Elle se dit qu’elle devrait profiter au mieux de cette soirée arrachée à leurs obligations respectives, faire l’impasse sur cette sensation de manque, cette peur diffuse, qu’elle sent poindre comme le signe avant-coureur d’une sourde insatisfaction.


Leurs ombres les accompagnent, immenses et familières, projetées devant eux par les lumières conjuguées de la lune et des lampadaires au sodium qui jalonnent la route. À partir d’un tronc commun qui prend naissance à leurs pieds, elles se projettent très loin devant eux. Celle de Julien, d’un noir intense, du côté de l’a pic tombant vers la rocade en contrebas, le précède de très loin. Celle de Laure, plus petite, se tapit près du talus enherbé.


D’ordinaire, ils n’ont pas besoin de se parler pour éprouver le plaisir d’être ensemble mais ce soir, est-ce à cause de ce film ? Chacun d’eux demeure sans son monde propre.

Construite sur une déclivité, la ville, depuis les origines dégringole vers la rivière, petit ruban poissonneux qui fait le bonheur des pêcheurs et le lien entre la cité et les villes voisines.
On ne peut pas soupçonner les arpenteurs qui en dessinèrent, aux temps anciens, le schéma orthogonal, d’avoir eu connaissance de la gastronomie italienne. Ils l’ont pourtant organisée à l’image des cassates, ces délices glacés qui se refusent au mélange des saveurs.


La partie haute a été réservée aux habitations les plus humbles, étroites, serrées les unes contre les autres, sans autre perspective que la maison voisine. Dans l’artère principale, l’axe courant d’est en ouest qui coupe la ville en deux, s’alignent au contraire les maisons cossues avec leurs larges façades ouvrant sur des cours intérieures, leurs fenêtres donnant sur des jardins, parfois des parcs ou encore sur le lac tout proche. Plus bas, s’organise l’entrelacs des routes menant vers ailleurs et la rocade qui ceinture la ville, l’enlaçant d’un ruban de béton dont l’incessant va-et-vient ne s’apaisera qu’aux petites heures de la matinée.


Dans le quartier ouest, entre ville et campagne, Laure et Julien ont découvert une maison des champs posée à même le sol où ils ont fait leur nid. De voyager ensemble vers d’autres pays comme ils aimaient à le faire, il n’est désormais plus question. Leur existence a-t-elle à ce point changé que cet autrefois puisse sembler appartenir à une autre vie ? Laure se le demande parfois.

Désormais, Julien est rarement là. Sa réussite dans le milieu du ShowBizz nécessite, lors des tournages, des séjours prolongés dans la capitale et les grandes villes françaises. Assignée à résidence pour compenser ses absences de plus en plus nombreuses, supportant seule les petites crises, les angoisses des garçons, les siennes propres, Laure a appris à se contenter des rares moments d’intimité que cette vie agitée lui concède.
Le suivre dans ses déplacements ? Briller à ses côtés lors des soirées mondaines ? Elle n’y songe même pas. Il ne lui a pas fallu longtemps pour comprendre qu’elle n’est pas faite pour ce milieu artificiel où il se meut avec tant d’aisance. Elle y étouffe alors qu’il y puise son oxygène.
Voilà longtemps qu’elle a cessé de regarder les émissions qu’il anime. Sa bonne humeur factice la révulse, et cette manière d’utiliser le public pour se faire briller.


Julien est pourtant resté le beau garçon de leur adolescence commune. Elle le trouve plus séduisant encore si c’est possible. Ses ongles soigneusement manucurés, ses cheveux artistiquement coiffés pour mettre en valeur un visage presque féminin lui ont façonné une image de jeune premier mais, malgré tous ses efforts, elle ne reconnaît pas son amour de jeunesse dans cet homme qui lui revient à intervalles réguliers. De l’être qu’elle a autrefois aimé, il ne reste que la surface.


Elle se garde pourtant d’exprimer ses réticences. Dans ce nouveau travail, il a trouvé sa place même si le prix à payer peut paraître exorbitant. Toujours sur les pointes, dopé à l’adrénaline, à la fois fort de ses succès et si fragile, quand il n’est pas sous le feu des projecteurs, il s’éteint.

Tout à coup, saisie de trouble, elle observe le spectacle fascinant qui, comme porteur d’un message, se projette devant eux. La lanterne magique donne vie à un être factice animé d’une vie troublante.


Dans le clair-obscur, Peter Pan malicieux, Julien, pris de frénésie, fait aller et venir les bras, prend des poses. Personnage désarticulé et superficiel, si semblable à celui dont la télévision lui renvoie l’image, il s’agite, les bras haut levés, riant et s’exclamant tandis que, repoussée vers le bas-côté, sa terne silhouette à elle se morcelle, se répercute sur les façades aveugles, se dissout dans le vert des jardins et des parcs.
Quelques pas encore, et leurs ombres disparaissent. Pour retrouver le temps d’autrefois et son semblant de normalité, peut-être leur suffira-t-il de gagner l’artère principale où se profile l’ombre massive de leur maison ? Laure commence à monter la côte qui mène vers la bâtisse, aux confins de cette ville cassate où les architectes ont unstallé les différentes couches de population sans les mélanger.


Julien, déjà devant leur porte, la hèle. Toujours il a été plus rapide qu’elle, plus acharné à vivre et à agir. Elle tarde à le rejoindre. Le cœur battant, comme si une force invisible s’était emparée d’elle, elle rebrousse chemin vers le lieu où, tout à l’heure, leurs ombres, après s’être révélées à eux, se sont éteintes. Dans la nuit qui se fait plus profonde, la lumière du réverbère voisin semble vaciller.


Arrivée à l’endroit fatidique, elle prend place au milieu de la petite rue et observe son noir reflet projeté sur le macadam, loin devant elle sur la petite route, une ombre imposante qui absorbe la lumière alentour. Celle de Julien qui, croyant à un jeu, l’a rejointe en riant et a pris place sur le bas-côté, grisaille, se morcelle à son tour sur les façades des garages, se perd dans les jardins et les parcs.


Tandis qu’ensemble, ils remontent la pente, elle jette un dernier regard sur la rue en contrebas où rien ne subsiste de la scène qu’il leur a été donné de surprendre.


Au Mali, lors d’un voyage, ils ont découvert les marionnettes Bambara réputées, dans certains villages africains, apporter, sans conflit, des réponses aux problèmes divisant les habitants.

Si c’était cela la solution ? Entendre le message des ombres ? S’efforcer d’exister pleinement ? Faire son miel de chaque instant de plénitude ? Ou bien Laure devrait-elle s’effacer pour laisser Julien en pleine lumière comme son ombre qui, tout à l’heure, se diluait ?
La porte s’ouvre sur cette demeure qu’ils ont taillée à leur mesure. Bientôt, les enfants seront de retour, dorés par le soleil, leurs petits corps gonflés de la sève de l’été, leurs rires en cascade et cette pétarade d’histoires qui, si souvent, l’agacent et, ce soir, convoquent les larmes.


Ils pénètrent dans le vestibule. Le répondeur. La famille a appelé pendant leur absence. Laure écoute les petites voix un peu criardes battre en brèche les angoisses de la nuit.
Demain il sera temps d’affronter les nouvelles ombres que convoqueront les jours à venir. Mais ce soir, entre eux, un nouveau pacte a été signé. Leur place est là. Pour le moment.