La roue tourne

Il y a longtemps, très longtemps, en ces temps obscurs où le monde était forêt, la sauvagine alertée vit s’élever un peu partout les terriers biscornus de ceux qui se déplacent dressés, des constructions impensables s’élevant vers le ciel en lieu et place des antres rassurants, des asiles creusés dans le sol par les habitants des halliers ou même de ces entrelacs de branchages si commodes au faîte des arbres pour y déposer des œufs.

Puis vint le temps du tumulte et de la fureur. Défrichement des forêts millénaires dans le bruit des haches et des masses maniées par des groupes d’êtres au rugueux pelage de bure, acharnés à faire émerger du rassurant vert sombre des ramures l’inquiétant quadrillage de sols couleur de terre nue découpée en parcelles géométriques hérissées de haies, ces médiocres caricatures des antiques seigneurs de la sylve primordiale.

De la nature autrefois inviolée, leur incessante agitation fit émerger un nouveau type de paysages. Le silence des anciens labyrinthes fermés sur leurs secrets fit place à l’invasion des êtres dressés qui se répandirent en tous lieux, semblables à une nuée de fourmis géantes. Ces bipèdes frénétiques différaient pourtant des envahisseuses à six pattes, plus gros mais tout aussi proliférants que les minuscules naines noires et pas moins combatifs que les guerrières à tête rouge armées de mandibules exterminatrices.

Cette espèce agitée, impatiente, colonisa bientôt tout l’espace, s’empara de la glaise et du bois pour en tapisser ses demeures et s’acharna à détourner à son profit tout ce qui pouvait se consommer ou s’asservir.

Fouaillant la chair vivante de la terre mère pour en extirper ses trésors, ces êtres qui se nommaient eux-mêmes hommes la laissèrent, en maints endroits, affligée par les plaies purulentes de leurs excavations.

Bientôt le silence environnant qui avait déjà cédé sous le bruit de leurs haches et de leurs outils, fut à nouveau brisé par le fracas des armes et les cris des mourants. Hommes rouges contre hommes bleus, tout hérissés du fer volé à la nature, s’affrontèrent, montés sur des monstres caparaçonnés.

Contaminés par la haine et l’odeur du sang, sous l’éperon de ceux qui se disaient leurs maîtres, les chevaux, êtres autrefois pacifiques, hennissaient à qui mieux mieux dans le fracas des batailles, participant aux tueries à grands coups de gueules et de sabots.

Des brasiers s’allumaient ici ou là, détruisant ce qui avait coûté tant d’efforts à ceux qui marchent dressés et causé de si nombreux dégâts à la terre mère.

Désormais, les hommes qui jamais ne doutèrent de leur supériorité sur tout ce qui vit, furent partout, remplaçant les cheminements des autres animaux par les leurs, tracés au cordeau, qu’ils nommaient routes, proliférant aux dépens des espèces vivant sur la planète et défigurant les courbes des collines par ces quadrillages dont ils se montrent friands.

De leur agitation naquirent de gigantesques terriers où ils se rassemblaient par milliers car, tout comme les autres animaux qu’ils considèrent comme nuisibles lorsqu’ils ne parviennent pas à les asservir, les êtres qui marchent dressés laissent partout des traces de leur passage.

Leurs empreintes se nomment villes et villages bétonnant le sol, écrasant la terre de larges bâtisses, blessant le ciel de donjons et de clochers lancés à l’assaut des nuages sans jamais parvenir à les atteindre.

C’est ainsi que, à la lisière de ce qui restait de la forêt primordiale, naquit un chapelet d’enceintes destinées à leur seul usage, à l’exclusion de tout le vivant. Certains d’entre eux qu’ils nommaient des arpenteurs furent diligentés pour tracer le périmètre de cités dont la fonction était de dessiner, à même la terre mère, des espaces dont furent chassés les êtres qui les avaient précédés en ces lieux.

Les yeux fixés sur le ciel dont l’agencement est immuable, ils s’efforcèrent de reproduire sur terre l’ordre céleste en lieu et place de la riche diversité des forêts. Des puits furent creusés, pour détourner au profit des hommes seuls, l’eau si nécessaires à la vie de tous. Ce fut le début du règne des êtres humains méprisant tout ce qui n’est pas eux-mêmes.

Depuis des millénaires, l’histoire de cette espèce invasive, qui a confisqué à son profit tout ce qui vit, fait le yoyo entre périodes d’effervescence et d’apathie, de richesse et de misère.

Parfois des maladies s’abattent sur eux qu’ils nomment des pestes ou bien ils s’affrontent dans des guerres fratricides. Leur nombre diminue alors de manière drastique, leurs bâtiments menacent ruine, puis une nouvelle énergie les habite, les poussant à accumuler des biens volés à la nature, aux autres animaux, parfois à leurs semblables.

Quand ils cessent à nouveau de s’agiter, on pourrait croire qu’ils s’apprêtent à mourir douillettement dans leur cocon de champs et de vignes. Mais il ne faut pas s’y fier. Tout à coup, la folie les reprend et les voilà qui ressuscitent. Ils circulent partout, s’agitent, émettent des bruits de toutes sortes, conquièrent de nouveaux territoires dont ils chassent les habitants. Leurs demeures s‘agrandissent, détruisant la nature ou l’emprisonnant dans des espaces dont ils jouissent en égoïstes.

Les plus âgés d’entre eux, car ils vivent longtemps, racontent ce pillage effréné comme une grande geste dont ils seraient les héros car les êtres qui marchent dressés sont les seuls animaux qui se racontent indéfiniment et avec complaisance. De leur avidité sans limites ils font une vertu.

Différents de tous les êtres vivants sur la planète, ils s’estiment tout puissants. Bien que destinés à mourir comme tout un chacun, ils se croient indestructibles. La mort les rattrape pourtant mais, à l’inverse des animaux qui, le moment venu, s’isolent en attendant de se fondre dans le grand tout, ils se débattent et nient l’échéance.

Leurs morts, ils les cachent comme des maladies honteuses, les enfouissant dans des caveaux au profond du sol ou érigeant pour eux des tombeaux semblables à leurs habitations bien que miniatures, de sorte que, même à l’état de cadavres, ils encombrent la terre mère au lieu de participer, grâce à leurs dépouilles, au grand cycle de la vie.

Ils sont créateurs pourtant. Au lieu d’user de leurs membres pour se déplacer, ils ont inventé la roue qui leur permet de se répandre sur la terre entière. Le ciel même n’est pas un obstacle à leur diabolique expansion car, s’inspirant des oiseaux, ils ont créé des monstres volants capables de relier entre eux les continents. Sur les mers et les océans, d’immenses immeubles flottants les transportent d’un lieu à l’autre.

Leur soif d’ailleurs est sans limites. Ils occupent tout l’espace de leurs incessantes pérégrinations. Ils ne sont pas plutôt ici qu’ils se veulent en un autre lieu. Et partout où ils s’installent la vie s’étiole car ils haïssent tout ce qui est vivant à l’exclusion d’eux-mêmes.

Avidité de tout posséder, armes de destruction massive, non-respect des autres espèces animales ou végétales, rien ne trouve grâce à leurs yeux. Leur appétit est d’autant plus inextinguible qu’ils pullulent à qui mieux mieux. Autrefois ils se comptaient par millions. Maintenant c’est par milliards qu’on les dénombre.

En raison de leur nombre qui croît de manière exponentielle, ils n’ont de cesse d’occuper le maximum d’espace pour de nouvelles villes où abriter leur population et, pour produire toujours plus et nourrir ces milliards de bouches, de nouveaux champs qu’ils saturent d’insecticides et de pesticides.

Même quand ils ne sont pas présents en personne, leur présence obsédante se manifeste à tous moments, en tous lieux. Ils ont remplacé le contact direct par de drôle d’outils qui leur permettent de communiquer à distance. Ils parlent interminablement, hurlent, vocifèrent, envahissent l’espace de leurs ondes sonores. Leurs voix polluent un silence devenu d’autant plus pesant que désormais les oiseaux se sont tus un peu partout sur la planète. Une disparition inquiétante qu’ils pourraient considérer comme le prélude de l’extinction de leur propre voix si toutefois ils étaient capables de l’envisager.

Contre toute logique, la majorité d’entre eux croit en un avenir où ils seront toujours plus nombreux à profiter des largesses de ce monde qu’ils dévorent à belles dents. Ils ne comprennent pas que la manne où ils puisent larga manu pourrait se tarir.

Mais quand ils sont en veine de confidence, les plus âgés d’entre eux, -car ils vivent longtemps-, s’inquiètent. Parmi le concert de bruits dont ils envahissent le monde s’élèvent les voix discordantes de ceux qu’ils nomment dissidents, rabat-joie ou lanceurs d’alerte.

Ceux-là ne sont pas avares de menaces. Ils brandissent de grands mots : Pollution climatique, montée des eaux, trous dans la couche d’ozone, destruction des forêts, pêches extensive, pillage des océans, extension des déserts, épuisement des réserves fossiles, incendies, déluges, intoxication du milieu, saccages, envahissement de la nature par des monceaux de déchets.

Ils sermonnent leurs semblables, les couvent d’imprécations. « L’homme », disent-ils « est une espèce jetable et non renouvelable  *», mais ces modernes Cassandre prêchent dans le désert bien que les faits leur donnent raison.

Leurs routes qui ont envahi la terre entière occultant les traces des autres êtres vivants, les tuent dans des éclatements de carrosserie. Les bombes qu’ils ont inventées pour venir à bout d’êtres pourtant semblables à eux les font exploser en même temps que la terre mère et transforment en ruines nombre de ces bâtisses dont ils se montrent si fiers. Les produits chimiques qu’ils répandent en masse pour obliger les sols à produire toujours plus les tuent à grands coups de cancers qui affectent leurs organes vitaux.

Alors, affolés, ils jurent qu’ils seront raisonnables et le deviennent effectivement durant quelques temps avant de grimper à nouveau dans le train à grande vitesse qu’ils appellent le progrès et de recommencer à gaspiller les ressources de cet univers qu’ils imaginent être leur bien propre.

Désormais, la terre qu’ils ont envahie et pillée ne leur suffit pas. Maintenant ils visent le ciel : satellites pollua

nt l’espace intersidéral pour faciliter les communications, engins partant à la conquête des autres planètes à la recherche de nouvelles terres à envahir.

Ils ont tout conquis, occupé tout l’espace disponible, écarté de leur passage tout ce qui vit et mis le monde à leur mesure, ils devraient être satisfaits. Mais ils ne sont jamais contents. Au contraire. Leur peur s’accroit au même rythme que leur avidité.

Voilà qu’ils se posent des problèmes existentiels. Que sera le monde demain ? se demandent-ils.

Malheureusement pour eux, l’hubris des êtres humains ne connaît pas de limites. Depuis quelques décennies, n’écoutant que leur folie, ils se sont mis en tête de créer d’autres êtres dont les plus perfectionnés leur ressemblent trait pour trait.

Ces créatures humanoïdes qu’ils ont façonnées à leur image mais qui se révèlent capables d’engranger des milliards de bits de connaissance engendrent en eux une peur plus terrible encore que toutes leurs autres nuisances qu’ils ont pourtant produites.

Ils commencent à craindre d’être supplantés par leur création et découvrent l’angoisse que ces êtres nouveaux, qu’ils les nomment intelligences artificielles, robots, ou êtres de silicium, fassent contre eux ce qu’eux-mêmes ont fait aux autres êtres vivants et à la terre qui les a abrités.

Ce ne serait que justice. La route tourne dit-on.

Le moment est-il venu pour les êtres qui marchent dressés de voir ce monde qu’ils ont confisqué à leur profit échoir à d’autres seigneurs ?

* Yves Paccalet. L’humanité disparaîtra, bon débarras.