Le bon point

Aurore s’assied, le dos bien droit, frissonne au contact du siège de jardin glacé. Elle serre ses bras contre sa poitrine, convulsivement. Voilà, elle a obéi. Elle est sur la terrasse. Sa mère sera contente.

Par les fenêtres larges ouvertes lui parviennent les bruits de la vie dont elle est exclue : vrombissement d’aspirateur, tintements de récipients de cuisine, la voix de sa mère donnant des consignes à la bonne. Sèche. Elle réprime un mouvement de dégoût en songeant au ton sucré qui lui est destiné depuis…

La tendresse et la pitié constituent un mélange exécrable.

– Sors un peu, ma chérie, je t’en prie. Tu as tort de t’enfermer. Tu sais que ce n’est pas bon pour toi.

Tout ce noir autour d’elle, en elle ! Et le noir à venir qui s’étend. A perte de vue. Qui dira l’horreur de certaines expressions ?

La senteur ancienne des roses couvre les odeurs aromatiques. Elle imagine leurs grosses têtes ébouriffées. La menthe se tapit contre le muret, à deux pas de la fontaine à face de lion. Sur la façade, vrombissement des guêpes dont le printemps fait renaître chaque année les va-et-vient frénétiques.

Trois mois déjà qu’Hervé… Surtout, ne pas penser !

Au loin, un aboiement. Et les appels surannés des paons dont elle ne voit plus le plumage ocellé.

Il l’avait abordée au cours d’une soirée, grand, corpulent, des yeux d’un vert un peu trouble enfoncés dans les orbites. Quelconque. Seules les lèvres bien ourlées surprenaient dans ce visage banal.

Pendant qu’il parlait, elle s’était attardée sur le menton un peu proéminent, sur les rides d’expression qui marquaient les coins de la bouche de deux traits plus appuyés. Décidément, non, il n’était pas même acceptable. Pas franchement laid, mais si différent des jeunes gens qui la courtisaient habituellement ! Imparfait était le seul mot qui lui venait à l’esprit.

– J’ai parié avec votre ami Bertrand que je vous emballerais ce soir. Ne soyez pas vache avec moi. Sortons ensemble, voulez-vous. Et tant qu’on y est, on fait semblant ou bien on joue tous les deux pour de vrai ?

Elle l’avait trouvé ridicule avec son air bravache, -et gauche, emprunté -, ne s’était pas gênée pour détailler la silhouette massive vêtue à la diable, le visage irrégulier, avait retenu de justesse le refus qui lui montait aux lèvres pour éclater de rire devant le pétillement des yeux qui la fixaient de haut en bas, l’éclaboussaient d’étincelles.

– Elle rit, avait aussitôt enchaîné le grand stratège. Un bon point pour elle. Bourgeoise, mais pas bêcheuse. On y va ? 

Ils avaient marché l’amble dans la ville silencieuse, poussé jusqu’au jardin public, évité les gosses mal assurés qui s’essayaient à l’équilibre sur leurs bicyclettes, parlé de tout et de rien, conclu qu’ils n’avaient rien en commun et décidé de se revoir dès le lendemain.

Il l’avait ramenée à sa voiture et, devant le bolide rouge au ras du sol, avait sifflé, admiratif :

– Sacré joli petit obus pour fille a papa !

– ça vous gêne ?

– J’aime les belles bagnoles. Les belles filles aussi, mais les deux ensemble, c’est le pied !

Il s’était emparé de ses lèvres, lui avait imposé un baiser de cinéma, lent, long et appuyé qui lui avait laissé les jambes molles et l’esprit en déroute. Fallait-il qu’elle soit stupide pour se prendre à rêver de cet homme qui ne respectait aucun des codes de son monde ! Surtout, ne pas oublier qu’il ne s’agissait que d’un pari. Hervé gagnerait contre Bertrand, et elle contre elle-même.

Comme elle s’installait au volant, il s’était inscrit tout entier, en contre-plongée, dans le cadre de la portière :

– Et merci pour la prime !

Le rire marquait des creux et des reliefs sur son visage sans beauté, l’éclairant d’un air d’enfance. Devant la fossette qui jouait les espiègles au beau milieu d’un menton de baroudeur. Elle avait ressenti une drôle de chaleur au creux de l’estomac, une difficulté à respirer et une violente envie de se donner des claques pour se ramener à la réalité.

Qu’est-ce qui lui arrivait ? Une pareille mocheté, un véritable plouc et cette émotion de première communiante, elle était folle ou quoi ?

Le lendemain, elle était arrivée un peu trop tôt au rendez-vous ; lui un peu en retard. Cinq minutes à peine. Juste le temps de se dire qu’elle ne pourrait plus désormais envisager une vie où il ne serait pas.

Elle l’avait suivi sans plus de manières dans une petite auberge sympathique et avait gravi devant lui l’escalier jusqu’à l’étage :

– Bourgeoise, mais bien roulée et pas bégueule. Décidément, elle est surprenante. Et moi, j’ai bien de la chance ! avait monologué la voix gouailleuse derrière elle tandis que deux mains chaudes s’emparaient de sa taille avec une étrange douceur.

Personne n’avait su comme lui, lui donner le sentiment qu’elle était un être de chair et d’os.

Il l’avait saisie à pleines mains, touchée, caressée, paluchée, pelotée, tripotée, triturée, lui avait révélé que son corps n’était pas cette abstraction qu’elle s’échinait, jour après jour à rendre plus parfaite.

Après l’amour, malgré ses protestations il avait, d’un doigt tendre, suivi les petits contours d’une rondeur mal venue, souligné un grain de beauté qui s’ornait d’une petite touffe de poils bruns et s’était exclamé :

– Et en plus, elle est vraie. Merci, mon Dieu !

Ils s’étaient revus. Souvent. Longtemps. Avec, à chaque fois un plaisir plus profond. Elle l’avait imposé à ses amis, amené chez ses parents, lui avait fait visiter la maison.

Arrivé sur cette terrasse où elle se tient justement, il s’était arrêté pour la caresser :

– Pauvre petite fille riche. C’est ici qu’on t’enfermait quand tu n’avais pas été
sage ? Et les méchants chiens t’empêchaient de t’évader ?

À ce moment, elle avait tout vu d’un coup. Les rayons bien rangés de la bibliothèque anglaise dont on ne lisait jamais les livres, le buste d’elle ne savait quel grand homme posé sur son étagère, les meubles dont la place était la même pour toujours, l’ordre qu’on restaurait dès qu’une main sacrilège s’avisait de le déranger.

Et elle s’était découvert des envies d’enfant à mignoter, à tripoter, une fringale de petit être vivant qui gémit et qui braille, qui rit et qui gazouille sans respecter les heures, qui dérange, qui vit.

Quand il s’était avéré qu’Hervé prenait rang parmi les prétendants de sa fille, Madame Mère avait dit avec cette moue un peu dégoûtée dont elle était coutumière :

– Ma chérie, je n’ai pas l’habitude de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais tout de même, il faut bien que je dise ce que je pense. Un garagiste, même riche… De quoi pourrez-vous bien parler ? Nous ne sommes pas du même monde.

Et son père :

– Et il est plus âgé que toi. Aujourd’hui, dix ans, ce n’est rien, mais à la vieillesse, hein ?

Elle s’était gardée de répliquer. Ils avaient toujours cédé. Ils finiraient par s’y faire. Ou mieux, Hervé les séduirait eux aussi.

Et même si ce n’était pas le cas, le temps de se connaître un peu mieux, de s’organiser, et elle deviendrait une femme de chair et d’os, sculptée par des mains de garagiste, se reflétant chaque jour dans ces yeux un peu glauques sous la frange de cheveux noirs, une femme vivante. 

Un rayon de soleil chauffe ses mains glacées. La brise agite les feuillages, produisant une musique légère. Il lui vient une envie de sortir. Elle ne prend pas grand risque. Ses pieds connaissent toutes les inégalités des dalles vernissées. Avant de descendre, marche à marche, vers le jardin multicolore, elle trouve, à tâtons, la tête du chien de faïence et, s’attardant, comme lorsqu’elle était enfant, sur la rondeur glacée, se surprend à penser que ce gardien dérisoire s’est révélé incapable de la protéger. Tout ce noir en elle !

Indifférent aux turbulences du monde, le jardin vit sa vie. Le crissement de ses pas sur le gravier n’interrompt qu’un instant le manège familier des pies qui s’interpellent. Les merles lancent leurs trilles. Elle a vécu si longtemps ici, loin des garagistes au large torse. Elle aurait pu ne jamais connaître cette chaleur, cette force retenue, cette énergie !

Quand l’accident s’est produit, bête comme tous les accidents, ils roulaient, le cœur au chaud, heureux après une semaine passée ensemble dans les Pyrénées. Elle avançait la main vers sa nuque pour une caresse furtive. Une plaque de verglas, la voiture qui décolle vers le rail de sécurité et… plus rien.

Hervé était mort sur le coup, la poitrine enfoncée par le volant. Elle, après des semaines de coma, avait fini par émerger. Aveugle.

– À jamais ? avait demandé Madame Mère aux deux éminents praticiens de la Faculté appelés à son chevet.

– Il ne faut jamais dire jamais, avait répondu, prudent, le corps médical, mais dans l’état actuel de nos connaissances…

– Aveugle, c’est ennuyeux, avait repris la mère, mais ça aurait pu être pire. Il aurait été capable de te tuer. Tu guériras.

Maintenant, le père parle de rééducation, propose des cours de braille en attendant, peut-être, une nouvelle opération.

La mère s’emploie à effacer une à une les traces de la souffrance qui s’atténue, conduit sa fille chez le coiffeur, chez les couturiers, choisit pour elle des couleurs, des coupes, arrange, d’un doigt expert, une mèche qui s’égare. Certes, elle n’y voit plus, mais par chance, ce monstre n’a pas réussi à défigurer sa petite fille ! On parle d’inviter, pour la distraire de son chagrin, des jeunes gens de son âge. Ou un peu plus âgés, et délicats, qui sauraient la protéger. Aurore est à nouveau toute à eux. 

La journée avance. Le soleil, qui a tourné, chauffe le côté gauche de son visage. Autour d’elle, qui avance aussi, le jardin se déchaîne : écoulements d’eau dans les bassins, stridulations d’insectes, mélanges d’odeurs. Les merles échangent des menaces. A moins que ce ne soit des chants d’amour, qui sait ?

Elle marche jusqu’à la tonnelle sans presque tâtonner dans ce lieu abrité des turbulences. Tout ce noir autour d’elle. En elle. Depuis toujours. Elle pense à ce cadre figé dans lequel elle est à nouveau entrée, à ce jardin clos sur lui-même, à cette vie bien ordonnée. Elle attend.

Malgré ses yeux morts, en elle les forces de vie sont à l’œuvre. Bientôt un petit garagiste bougera dans son ventre.