

Mon frère avait le diable au corps.
Il était à lui seul Peter Pan échappant à ses poursuivants par la voie des airs, Bled le Rock résistant par ses facéties et ses virevoltes à l’occupation anglaise et Rahan, qui ne naîtrait que beaucoup plus tard dans la presse enfantine, mais dont il présentait déjà toutes les caractéristiques, découvrant à lui seul les inventions qui ont permis à l’humanité de progresser au fil des âges : l’émergence des dieux, la naissance du feu grâce à l’action de deux silex frottés l’un contre l’autre et, plus important encore, les arcanes de la réparation des vélomoteurs.

Un jour, voilà que son instituteur, M. Desquines, demande à voir mes parents.
Cela ne peut pas durer. Il a eu dans sa classe tous les garçons du quartier mais jamais, au grand jamais un cancre pareil, jamais prêt au travail, jamais en reste pour les sottises.

D’où mon frère peut-il tirer une telle inventivité ? Une idée chasse l’autre. C’est un mouvement perpétuel, une noria d’insanités et de blagues de mauvais aloi.
Le pauvre homme déclare forfait.
« Et ce n’est pas parce qu’il s’appelle Romero. Comprenez-moi, des Italiens, des Espagnols, j’en ai toujours eu à l’école. Tenez, les Gracia, vous les connaissez peut-être, ils viennent tout juste d’arriver en France. À la mi-février, quand je l’ai vu pour la première fois, Emilio ne parlait pas un mot de français. Eh bien, en juillet, je le présente au certificat d’études, et il l’aura, lui. »


Rien de ce qui était institué ne trouvait grâce aux yeux de mon frère. Ni la clique où le garde municipal occupait les jeunes de la ville en les faisant souffler dans des trompettes, ni le basket dont les entraînements revenaient de manière trop régulière à son goût.

Il n’aimait que traîner avec des diables de son espèce, et quand il n’était pas en vadrouille, patauger dans le cambouis, les deux mains dans le moteur des mobylettes, les outils de l’atelier répandus en désordre sur le trottoir, jamais rapportés à leur place, parfois même perdus corps et bien.
Mes parents désespéraient. Comment en venir à bout quand l’autorité scolaire elle-même baissait les bras ?

Un jour, mon père, en rentrant d’une course chez un fournisseur, s’arrête dans les cabinets de la place Lalaque. Rustiques et odorants, à la turque comme les cabanes de fond de jardin, ils rendaient bien des services les samedis, jours de marché, avec leurs portes de bois coupées en haut et bas pour ménager la morale publique. Et il arrivait souvent que, dans la semaine, les gens du quartier en usent en cas de besoin.
Mon père venait tout juste d’adopter la posture adéquate quand des glissements, des craquements, des mouvements furtifs l’alertèrent. D’immenses platanes ombrageaient le toit plat. Peut-être des rats avaient-ils grimpé le long des troncs pour installer leurs caches dans ce milieu protégé. Ou bien c’était des oiseaux.
Il en était là de ses réflexions lorsqu’un petit paquet aboutit juste devant ses pieds. Intrigué, il l’ouvre. C’était collant et d’odeur forte.

D’un seul mouvement il repousse l’objet, se reculotte et jaillit hors de la porte de bois.
Là-haut, on ne s’attendait à une si prompte réplique.
C’était mal connaître la capacité de réaction de mon père sorti indemne de trois années passées au front grâce à son sens aigu de l’urgence.
Dégringolades le long des troncs galeux, fuite éperdue de dos et de derrières. Dans cette débandade, il eut tout juste le temps de reconnaître une chevelure flamboyante et ces culottes de golf dont ma mère s’obstinait à affubler mon frère malgré toutes ses protestations indignées.

En enfourchant l’immense vélo noir qui lui servait de monture, avant d’aller retrouver le noir brillant du cambouis exsudant des murs de l’atelier de mécanique et la frise irrégulière des outils au-dessus de l’établi, mon père fixa rêveusement la tapisserie éblouissante que dessinait au sol le feuillage des platanes centenaires.

Aspirant une dernière bouffée de liberté, sans lever la tête, il cria à la cantonade :
– À ce soir ! Rendez-vous à la maison.
