

Mon père me préférait à ses autres enfants. Des heures durant, il me parlait dans le petit bureau attenant à son magasin d’articles de pêche, de chasse et de vannerie où j’aimais à le rejoindre au sortir de l’école.
Grâce à lui, je jouissais d’un grand prestige.

Du moins tant que je fus dans les petites classes, je trouvais toujours quelque camarade pour venir avec moi admirer notre vitrine où un braque naturalisé demeurait à tout jamais figé en position d’arrêt devant une scène de nature où le premier rôle était tenu par la sauvagine empaillée. Sur une mousse que les ans rendaient grisâtre, un renard, babines retroussées sur des crocs étincelants, un faisan ignorant du danger qui faisait étalage de son plumage multicolore devant sa terne femelle et, derrière un tronc renversé, un furet au corps fuselé, jouaient un drame immobile.

En attendant ma mère qui servait chez les autres, selon l’expression consacrée, je faisais mes devoirs sur un coin de table bancale proche de la caisse dont le tiroir sonnait, quand on l’ouvrait ou le fermait, une alarme tremblotante.

La boutique m’enchantait, pleine de recoins poussiéreux, de présentoirs où des mouches multicolores, prêtes à s’envoler, voisinaient avec de fins crochets d’acier, armes redoutables destinées à déchirer des entrailles aquatiques.
Les innombrables tiroirs s’ouvraient les uns après les autres sur des richesses mystérieuses dont les destinations l’étaient plus encore.


Trois enfants, cela peut paraître peu au regard des nombreuses familles d’autrefois, mais c’est encore trop pour qu’un homme puisse les aimer tous.
À ma sœur Alice, mon père ne trouvait jamais rien à dire quand elle arrivait déguisée de toilettes invraisemblables exagérément serrées, ses lèvres souvent trop maquillées entrouvertes d’un air qu’elle voulait rendre sensuel et qui n’était que bovin.

Quant à Gérald, il n’avait rien à faire de celui que devant les copains il nommait son vieux. Il n’avait rien à faire non plus de moi, ni des autres de la famille. Seuls comptaient pour lui les gars de son équipe, et sa future carrière de grand sportif. À la manière dont, au retour de l’entraînement il jetait au sol son sac de sport, d’un air plus ou moins dégoûté, on pouvait savoir comment il s’y était comporté.

Notre mère offrait à tous le même visage menacé de rides, usé sous les yeux, la même tendresse paisible. Et ses joues qui s’enfonçaient de la même manière sous nos baisers.

Mon père s’imaginait qu’on peut changer les choses par le verbe et les idées. Avant de se retrouver attaché à ce coin de trottoir, prisonnier sur parole, il avait pratiqué les lieux et les métiers les plus divers jusqu’à la grande aventure des brigades internationales qui, transfigurant sa vie, avaient fait de son errance une épopée. Avec les années s’étaient estompées les envies de fuite, mais les élections, les mesures sociales, la politique étrangère continuaient à le préoccuper plus que la vie précaire de notre petit commerce.
Rien d’humain ne lui était étranger. Ce n’était pas de sa faute si les hommes finissaient toujours par le décevoir.

Les gens l’aimaient bien pourtant. Il se montrait avenant, rendait service à tous et parler de la pluie et du beau temps ne le dérangeait pas. Ce sont des choses qui comptent dans nos pays. Mais on avait du mal à comprendre cet amour de la politique et ces raisonnements à n’en plus finir pendant que les hommes vraiment hommes occupaient utilement leur temps libre en vidant des canons avec leurs semblables. On n’approuvait pas non plus ceux qui s’y incrustaient, soudés au comptoir par les trop nombreux verres, mais ça a l’air de quoi de refuser catégoriquement d’y mettre les pieds ? Ici pas plus qu’ailleurs on n’a besoin de donneurs de leçons !
Il en faisait trop aussi ! Comme les fanatiques qui veulent faire vivre les autres au rythme de leurs passions, voilà qu’il s’était mis en tête d’épier, avec des yeux de haine, le petit bar en face de la maison jusque-là plutôt minable qui commençait à se requinquer depuis qu’il faisait P.M.U.

De religion pourtant, il n’en avait guère, sinon cette foi scientiste née tout droit du dix-neuvième siècle qui avait engendré les phalanstères et autres manières de rêver un monde collectif plus doux pour les pauvres gens, mais il avait ses diables à lui. Il abominait, il exécrait la loterie nationale et prêchait tout comme le curé de la paroisse, trouvant des comparaisons apocalyptiques pour décrire les neuf étages de l’enfer, le vrai, celui de Dante, et notamment, dans le quatrième cercle, les tourments infligés aux avares et aux prodigues.
Enfin, arrivé au terme de son homélie :
– Moi, je gagne toutes les semaines à la loterie soi-disant nationale !

Un flottement se faisait sur le visage des pauvres diables qui, par amour de la pêche ou de la chasse, s’étaient égarés chez nous. Reprendre pied sur cette terre après pareille plongée s’avérait difficile. C’était l’instant qu’attendait mon père pour les estoquer :
– Cinq francs par semaine, pas moins ! Ceux que je ne joue pas. À la fin de ma vie, je l’aurai touché plusieurs fois, le gros lot !

Quand l’État, en bon magicien, a tiré de son chapeau, un tiercé tout neuf, il a frôlé le coup de sang. Il ne cessait de répéter :
– Ah mais, les gens ne marcheront pas ! Pas si bêtes ! Le bon sens populaire n’est pas une légende. On va voir ce qu’on va voir !
Bientôt, ont commencé les ravages. Les gens y jouaient en solitaires, s’y adonnaient par couples, par familles, par étages, par bureaux entiers. L’épidémie gagnait à grande vitesse.
C’est sur ces entrefaites qu’on a vu arriver Don Quichotte venu loger chez nous pour un soir parce que le « Lyon d’or » était complet. Même si ça n’arrivait pas très souvent, ça mettait un peu de beurre dans les épinards, et ça nous faisait honneur, ce beau monde qui prenait pension chez nous.

Celui-là ressemblait à un grand d’Espagne avec ce visage en lame de couteau, ce grand corps décharné, ces mains où les veines se marquaient comme des cordages, et cette manière de s’exprimer, entre obséquiosité et dédain. Du moins, pour ce que je les connaissais, les grands, d’Espagne ou d’ailleurs ! Moi, c’était comme ça que je les imaginais d’après les tableaux reproduits dans le dictionnaire et mes livres de classe.
Ce soir-là, quand mon père est arrivé à la maison, la journée finie, le gars lui a dit en guise de salut : « Tout fout le camp, mais on sait bien nous autres que, comme dit le proverbe chinois : mille étudiants mille nobles, mille joueurs mille pauvres »
Le temps s’est arrêté sur cette phrase énigmatique. On s’attendait, tout à coup, comme dans les films sur la Résistance, à entendre la musique mouliner un avertissement sur fond de mot de passe.

À l’instant où je levais les yeux, alerté par ce que je ne sais quoi qui, au cinéma, vous avertit que l’action va se corser, j’ai rencontré le regard sérieux de ma mère, comme aux aguets. Mais tout était comme d’habitude. Alice, un vague sourire sur ses lèvres peintes, rêvait de galants et de sorties. Gérald se vengeait sur son sac de sport de ses ratages du jour. J’ai baissé les yeux sur mon cahier de maths, et la radio, près de mon oreille, a repris sa fonction d’antidote aux autres bruits.

Il y avait déjà quinze jours que je n’allais plus au magasin au sortir de l’école. Qu’est-ce que j’aurais pu y faire ? Longtemps après le repas, mon père et son Grand d’Espagne continuaient à tirer des plans sur la comète, les coudes sur un coin de table, les yeux dans le vide, en oubliant d’aider ma mère qui continuait chez nous à servir comme chez les autres, sans que personne n’y prête attention.
Elle n’en finissait plus de grommeler entre ses dents. Pourtant, jusqu’à ce jour, on ne l’avait pas souvent entendue récriminer. Pester contre nos conditions de vie, ça oui, qui ne l’aurait fait à sa place ?

Après avoir refait le monde à domicile, ils ont pris l’habitude d’aller se poster dans le petit bar pour mieux regarder les moutons de Panurge cocher leurs cases.
Le grand d’Espagne finissait par nous le ramener, de plus en plus tard, empestant la cigarette, lui qui n’avait jamais fumé, et semblant voguer sur un fil entre deux abîmes. Pendant qu’ils s’appuyaient l’un sur l’autre pour traverser la rue, moi, c’était surtout ma mère que j’observais avec inquiétude. Qu’elle n’aille pas se décourager et nous abandonner, elle aussi !
C’était mal la connaître ! Elle a continué, le visage lisse, à écouter notre vieux se gargariser de belles paroles.
Gérald s’obstinait, sans grand résultat, à épuiser ses forces sur le terrain de football proche de la maison.


Alice qui, à son habitude, n’avait rien vu de ce qui se passait sous ses yeux, s’entêtait à convoiter moins les galants que la robe blanche à longue traîne qui rend belle sur la photo.

Et moi, qu’est-ce que je changeais en les regardant s’agiter, chacun dans son rêve propre pendant que les yeux de notre mère se durcissaient en croisant ceux du grand d’Espagne ?

Un jour, mon père a dû s’absenter. On n’était pas plus tôt revenu de la gare, elle et moi, qu’elle s’est dirigée vers Don Quichotte et lui a montré la porte, sans un mot. Il ne lui a pas fallu longtemps pour rassembler ce qu’il possédait. De bagage, il n’en avait pas. Il n’a emporté que ses armes, sa belle gueule d’idéaliste déchu et sa langue à désespérer les braves types.

Je l’ai suivi à bonne distance, prêt à m’effacer dans les portes cochères à la moindre alerte, – on connaît ses classiques ! – mais il ne s’est pas retourné.
En passant devant notre pauvre boutique, il a fait face au renard. L’un sur le trottoir, l’autre dans la vitrine qui paraissait de plus en plus pitoyable au fur et à mesure que je grandissais, ils s’affrontaient, les yeux d’agate rivés sur le regard étincelant de l’homme.
Le sourire carnassier révélait les crocs tandis que sur la mousse virant au vert-de-gris, la poule faisane gonflait ses ternes plumes pour protéger son mâle multicolore.

Il est reparti de ce pas tranquille des gens que personne n’attend, mais je ne me fais pas de souci pour lui. Il lui faudra peu de temps pour trouver dans notre ville ou ailleurs, un déçu de quelque chose chez qui gagner, au jour le jour, le gîte et le couvert en posant le doigt sur ses plaies avant de le bercer de belles paroles.

Le huitième cercle de l’enfer
est celui où sont châtiés les coupables
de ruse et de tromperie...
