

Tous les jours, on allait le voir, Sergio. Il avait une sacrée allure ! La chemise lavée Super Croix sous le gilet noir, avec une boucle derrière qu’on peut serrer si on veut, il avançait tout droit, le bras haut levé, et d’un cri, savait faire apparaître des pizzas sur son plateau :
– Deux bolognaises, deux ! Et qu’ça saute !
Aux olives, aux anchois, à la caponata, à la mozarella, toutes celles qu’il voulait, il avait !
Abdullah, Abder et moi, on n’en finissait jamais de le regarder, aussi vivant qu’une pub à la télé, avec sa belle gueule émail diamant et ses pizzas.
Quand, par chance, il se plantait sur le pas de la porte pour regarder la rue, on lui criait : « Salut ! ». De loin, comme ça. Et lui, à peine s’il nous faisait un petit signe de la main.

Même les frangins filaient doux devant Sergio. Plus fortiches pour nous filer des gnons que pour trouver de vrais courages ! Quand ils avaient fini de rapper comme des malades, et de s’attarder sur les terrains vagues à chasser les minettes et les mauvais coups, ils venaient, tout comme nous, rêver dans l’odeur des pizzas.

Les mères, ils les laissaient crier. Qu’ils allaient les faire mourir, qu’elles n’en pouvaient plus de leurs bêtises ! Et d’où elle sortait, justement, la moto qu’ils venaient de garer devant l’immeuble, hein ? Et qu’ils ne mentent pas, surtout ! Elles les avaient vus arriver, tout à l’heure, en étendant le linge.
Elles n’y connaissaient rien, les mères. Ce n’était pas de vraies motos. À peine des 80 centimètres cube. Et pas même en bon état. Ils avaient beau faire les mariols devant nous, les frangins, pour faire aussi fort qu’Al Capone, ils avaient intérêt à s’accrocher.

Pourtant, c’était souvent que les bouffis se pointaient dans notre quartier. Ils faisaient des histoires de tout. Un blouson chouravé, une paire de santiag’ qui avaient changé de pied, un petit vol de rien du tout dans les autres cités à des kilomètres à la ronde, et on les voyait débarquer de mauvais poil, fatigués d’avance à l’idée d’avoir à crotter leurs godasses sur nos trottoirs.
Alors là, les frangins, transformés en courants d’air, envolés, volatilisés !

Dès que les bouffis avaient tourné le dos, les mères recommençaient leurs sérénades. Qu’ils allaient les faire mourir avant l’heure, qu’elles en avaient marre de se crever la paillasse à nourrir des ingrats.
Elles hurlaient :
– Ne m’oblige pas à en parler à ton père. Méfie-toi !
Mais quand les paters rentraient, le soir, tard, l’air vieux, elles ne disaient rien. Ni ça. Ni le reste !
Puis Sergio a commencé à fricoter avec les frangins, ça ne nous plaisait pas des masses. Il continuait à nous faire des petits signes, comme avant, mais à eux, il leur parlait ! Abdullah a crié qu’il leur donnait des choses.
– Je vous jure, il avait quelque chose à la main, un petit paquet pas plus grand qu’un rahat loukoum. Il l’a filé à Omar, je l’ai vu, je vous dis. Pourquoi à nous il nous donne rien ? il gueulait, Abdullah.
Nous, on ne l’a pas cru. Omar, c’est son frangin, il peut pas le saquer. N’empêche ! Tous les jours, Sergio parlait avec eux ; ça, au moins, c’était sûr.
Un soir, il leur a même filé deux pizzas. Des quatre saisons, les plus chères ! Avec plein de choses vachement bonnes, pas seulement de la tomate et des oignons, de quoi s’en mettre plein la lampe ! Cette fois, c’est moi qui l’ai vu.
Et pas de danger que les frangins partagent !

Ils sont allés se les boulotter sur le terrain vague, avec les minettes. Même si ça a fini par des coups, à nous, ça nous a fait une belle jambe. Deux pizzas ! Abder n’en revenait pas, c’est le plus petit de la bande. Il a gueulé :
– Je m’en fiche, je le dirai à ma mère, Mammed, il va dérouiller !
Le boulot qu’on a eu pour l’en empêcher ! Mais ça, on l’aurait pas permis. Y a des choses qui ne se font pas !

Les bouffis n’arrêtaient pas de croiser par chez nous, les mains au dos, l’air de plus en plus mauvais, sans rien dire à personne.
Dès qu’ils se pointaient, les frangins disparaissaient. Les vases communiquants, ça s’appelle, je l’ai appris à l’école cette année. Tu remplis d’un côté, ça se vide de l’autre, ça marche à tous les coups.

Et puis, un jour, comme au cinéma, ils ont pilé net devant la pizzeria en faisant un mégadérapage.
Abdullah, Abder et moi, on a commencé à courir. Le terrain vague, le super marché et quelques caves par ci par là, on savait où on allait. On a beau être ennemis, les frangins, c’est notre famille !

Ce n’est qu’au retour sur la place que la bombe nous a explosé en plein dans la figure. Baoum, ça fait drôlement mal ! Les bouffis étaient toujours là, mais c’était pas après les frangins qu’ils en avaient, c’était après Sergio.

On l’a vu coincé entre eux, comme les criminels dans les films, le pantalon en tirebouchon, les yeux par terre.
Sa chemise en noir et blanc semblait tout droit sortie de la poubelle. Quand Abder a crié: « Sergio », son regard a croisé le mien. Noir. Alors, j’ai dit : « Salut ». Comme ça, de loin.

Adullah, Abder et moi, on va plus à la pizzeria. Quand, par hasard, on y passe, on fait bonjour à Gino, de loin, comme ça, mais on n’y reste pas. Gino ne sera jamais un magicien des pizzas.
Alors, on s’en fout le camp, on crapahute pendant des plombes dans les terrains vagues, on file des coups de pompe aux pisseuses, on fait crier les mères au retour.
Et malgré tout ce ramdam, des fois, quand on ne se méfie pas, on voit naître dans une flaque l’image de Sergio, sale, la figure longue, ses mains de magicien retenues dans le dos par le bracelet noirâtre des menottes !
