(Le retour de Santaliestra)

Pendant toute mon enfance, j’ai attendu le retour de Santaliestra.
Mon père avait des amis fascinants. Différents de tous ceux qui fréquentaient notre maison et de l’ami Pierrot, notre voisin le plus proche qui, après le départ de sa femme, ayant trouvé chez nous un second foyer, arrivait tous les dimanches matins avec dans ses mains réunies derrière son dos les plus beaux cadeaux que j’ai jamais reçus. Poupées, livres, jeux de société, mallettes de maquillage, rien n’était trop beau pour moi. Jusqu’à un chat noir aux yeux verts dressé à venir se jucher sur mon épaule.
Les compagnons de mon père, seigneurs déchus qui, visite après visite, refaisaient la guerre perdue et la gagnaient au prix de stratégies chaque fois nouvelles, ne nous offraient que leur présence. Les privations subies dans les camps de concentration avaient pourvu Martin d’un corps demeuré squelettique malgré un appétit devenu légendaire dans toutes les familles espagnoles de la région. Des tracasseries de sa vie de combattant puis d’exilé, son parler truculent faisait des fabliaux dont l’acide drôlerie me menait souvent jusqu’aux larmes. Villa exhibait une silhouette asymétrique. L’une de ses mains remplacée par une tige de fer recourbée évoquait l’image d’un Capitaine Crochet qui, au lieu de poursuivre Peter Pan, l’aurait charmé de sa voix mâle.
Mais, parmi ces êtres d’exception, Santaliestra était de loin mon préféré malgré la fixité de son œil de verre qui me faisait rêver à des atrocités inconnues lorsqu’il enlevait ses lunettes noires. Longtemps à l’avance, mon père annonçait son arrivée. Aussitôt, le temps, pris de malignité, s’étirait, déroulant une infinité de jours, d’heures, puis de minutes, de secondes interminables.
Un soir enfin il était là.

Il n’avait pas plus tôt garé son énorme moto devant notre porte que tous les gamins du quartier s’agglutinaient déjà autour de lui. Juchés sur les selles de leurs motocyclettes, ils entouraient l’énorme Gold Wing rutilante de tous ses chromes et échangeaient, le ton sérieux, des nouvelles de carburateurs, de cylindrées, de performances.

Un jour, c’était la troisième année qu’il venait, à peine avait-il posé le pied dans notre maison que, rencontrant le regard de mon chien Boy tout nouvellement adopté, il s’exclama d’un ton alarmé :
« Je crois qu’il est temps d’apprendre à parler à ce chien. Qu’on attende un peu, et il risque d’être trop tard ».
Mes huit ans accusèrent le coup devant cette déclaration péremptoire. Souffle coupé, je le regardai. Il était de ces êtres capables d’énoncer, sans ciller, les contrevérités les plus énormes. Mais, ce jour-là, rien n’indiquait qu’il se souciât de guetter l’effet produit par son étonnante déclaration. Pas le moindre frémissement de paupières, pas le plus petit regard en coin. Devant tant d’évidente bonne foi, je laissai dériver mon regard vers les yeux vifs de Boy qui, les oreilles dressées, la truffe mobile, la tête tournée tantôt vers moi, tantôt vers lui, suivait tous nos échanges.
Dès cet instant, l’idée de le voir prendre la parole cessa pour moi d’être incongrue. Ce chien n’était-il pas semblable à tous les êtres que, par la grâce de mon père, je fréquentais ? Riche d’une vie marquée au coin de l’aventure, différent de ces toutous dont mes camarades de classe racontaient platement les médiocre prouesses. Parlant de lui, je me serais bien gardée, comme elles le faisaient sans vergogne, de dire mon chien. Je l’appelais par son nom, ou encore lorsque j’étais en froid avec lui, le chien.
Parfois, je me prenais à penser que nous nous trompions en nous imaginant l’avoir adopté. Quand, après avoir tracé son chemin dans le maquis de la vie, il lui était venu, tout comme à mon père, une lassitude, il s’était arrêté chez nous. Vivre comme un réprouvé, biaiser pour échapper aux tracasseries policières, les camions bardés de fer de la fourrière patrouillaient, semant la terreur dans nos quartiers – étaient des plaisirs de jeune chien. L’âge venant, pourquoi n’aurait-il pas, tout comme un autre, éprouvé le besoin de s’arrêter dans une famille aimante ?
Nous n’avions que l’illusion d’en être propriétaires. Avec nous, il avait conclu un pacte, acceptant notre nourriture en échange de ses services. L’affection venait en sus, il entendait garder son libre arbitre.

Chaque matin, comme nous ouvrions la porte de la rue pour nous rendre qui à son travail, qui à l’école, il demeurait assis sur son séant dans le corridor, manifestant par cette attitude sans cautèle qu’il connaissait sa place. Sa tâche était de garder la maison. La tête penchée à droite ou à gauche suivant l’humeur, les oreilles dressées, la gueule fendue d’un grand rire, il nous souhaitait bonne route à sa manière. Le soir le retrouvait fidèle au poste, guettant notre retour.
Mais, quand la folie le prenait, il ne connaissait plus personne. « Ni Dieu, ni Maître ». En bon chien d’anarchiste, il appliquait la devise qui, des années auparavant, avait jeté mon père sur les chemins de l’exil.
En un tournemain, le voilà qui, sans rien demander à personne, se glissait à l’extérieur. C’était surtout les samedis, jours de marché, qu’il nous faussait compagnie de cette inélégante manière. Quelle connaissance intuitive du calendrier, quelle horloge intérieure ou, plus vraisemblablement, quelles senteurs, quels frémissements de l’air l’avertissaient qu’il était temps ?
Toutes nos tentatives pour le rattraper demeuraient vaines. Esprit de décision, rapidité d’exécution, adaptation de sa stratégie aux différentes personnalités des possesseurs de la clef, il avait à son arc toutes les cordes nécessaires pour réussir, à coup sûr, son évasion.

Longtemps, nous imaginâmes qu’il allait simplement prendre l’air, mais la tante Juana, dans un soliloque digne de la tragédie, se chargea de nous ouvrir les yeux sur les méfaits de ce brigand que nous réchauffions au sein de notre famille. Elle l’avait vu, de ses yeux vu, prendre sa place devant les étals du marché, entre les jambes des ménagères sans défiance. Cet hypocrite s’entendait à se donner des airs d’innocence, mais elle qui n’était pas née de la dernière pluie, elle à qui on ne la faisait pas, l’avait pisté.
Pour épier, je lui faisais confiance. Je l’avais plusieurs fois surprise, lorsque ma mère me confiait à elle, postée derrière son rideau à l’affût des petits scandales de la rue. La manière dont elle distillait ensuite son venin, je l’avais observée aussi. Les adultes ont tort de ne pas se méfier des enfants. Tandis que, réfugiée derrière ma frange, je la jaugeais, toutes les comparaisons qui me venaient à l’esprit appartenaient au règne animal. On dit que les charognards sont les fossoyeurs de la nature. De quelles illusions entretenues par des siècles de bons sentiments, ma tante Juana avait-elle mission de débarrasser le genre humain ? Un dégoût me soulevait à l’idée que, des heures durant, elle avait pu poser son sale regard sur Boy, samedi après samedi.
Enfin, après des jours, des semaines de patience, elle l’avait vu s’enlever d’un irrésistible coup de reins, – un éclair, une boule de poil lancée à toute vitesse-, et s’enfuir avec, dans la gueule un énorme steak de cheval qu’il s’en était allé dévorer en solitaire, comme il avait toujours vécu, loin du regard des ménagères.
Plusieurs fois déjà, elle avait assisté à des scènes similaires et, elle nous en avertissait à voix vibrante, cela ne pouvait plus durer. Jusqu’ici, nous n’avions jamais permis à personne d’entacher notre honneur. N’étions-nous pas, en terre étrangère, dans l’obligation de donner la meilleure image de nous-mêmes? Ce que nous n’acceptions pas des gens, le tolérerions-nous d’une bête?
Quand elle s’animait, sa voix grimpait dans les aigus. Sa courte main à fossettes bombant sur la poitrine rebondie, elle déclamait, prenant à témoin son auditoire, le monde entier, et mon père:
— Yo n’en po plous, Antonio, yo te lo youre, yo n’en po plous !
Comment prendre au sérieux cette souffrance qui mouillait les j en yeu et les u en ou? Elle continuait son récit sans s’apercevoir qu’elle se trompait de genre, nous jouant un fabliau sur le ton dont on déclame une geste.
Comme la plupart des femmes de mon entourage, la tante Juana était grasse, mais différentes de celles de ma mère, ses rondeurs n’avaient rien de jovial. C’étaient des surcharges d’ancienne maigre que la vie a rancie. Au fil des ans, l’ossature délicate s’était enrobée de lard. Le visage autrefois harmonieux, gonflé d’œdème, se marquait, dans la colère, de plaques rouges ici, livides là. L’émotion la rendait frénétique, agitant les mains potelées et faisant apparaître les dents minuscules, anciennes quenottes mal proportionnées à ce rictus béant.
Quant à elle, elle avait choisi l’anonymat. Sous les anathèmes des commerçants, elle avait courbé l’échine, se gardant bien de mentionner l’appartenance à notre clan de ce chien du diable. Ce n’est pas être lâche que de n’avoir pas le goût du martyre.
Le regard amusé de mon père, quittant les gesticulations de sa sœur, vint se poser sur Boy, vivante image de l’innocence qui offrait un déni muet à ces accusations véhémentes, le corps mollement appuyé sur le sol, tête à plat, yeux mi-clos, une patte étendue droit devant, une patte repliée sous le buste. Serein sous cette avalanche. L’innocence faite chien pour l’édification des masses. Juana s’en étouffait. Nous étions tous des inconscients, mais elle nous aurait avertis. Lorsqu’arriveraient les mauvais jours, elle n’aurait, pour sa part, aucune négligence à se reprocher. Elle aurait fait, jusqu’au bout, son devoir.

Ma tante était partiale. Ce qu’elle racontait, avec une méritoire conviction, était sa vision des choses, qu’elle nous donnait pour la vérité. Une enquête dans le quartier me révéla que les avis à propos de Boy étaient beaucoup plus nuancés. Certains témoins oculaires de ces mêmes scènes en donnaient une toute autre version. On murmurait, entre deux voix, que ce chien-là avait plus de connaissance que certains hommes et qu’il ne choisissait pas, au hasard, ses victimes. C’est de ce justicier, de ce brigand bien-aimé, de ce Robin des Bois canin, que j’étais la maîtresse. On s’étonnera, après cela, que j’aie pu gober les contes de Santaliestra !
D’ailleurs, si Boy ne parlait pas, il n’était jamais en peine pour s’exprimer. Avait-il faim, soif, envie de sortir, souffrait-il en quelque endroit de son corps, qu’il aurait fallu être stupide pour ne pas s’en apercevoir. Et si j’étais moi-même habitée par quelque chagrin, nul ne savait mieux que lui me distraire de ma souffrance par des mimiques appropriées. Mais parler ! Boy ne s’y était jamais risqué, je devais bien en convenir.
En plus, il n’était pas tout jeune. Avant de prendre pension chez nous, il avait bourlingué des années dans le vaste monde. D’après les indications de Popaul Boué, le bourrelier, spécialiste en chiens et chevaux, qui l’avait tâté de partout et lui avait fait ouvrir la gueule pour examiner ses crocs, ce chien-là n’avait pas moins de dix ans.
— Dix ans, ma poulette, c’est la fleur de l’âge pour un chien.
Oui, mais dix ans sans une parole !
Durant les vacances de notre ami, je fis de mon mieux pour le décider à s’associer à moi pour mener à son terme cette difficile entreprise. Mais, le grand mot lâché, il était retombé dans son habituel mutisme.
Son exceptionnelle discrétion lui valait d’être reçu à bras ouverts, lui qui ne pouvait rendre aucune invitation, dans bon nombre de familles de notre connaissance où il appliquait sans faillir sa politique de non ingérence dans la vie d’autrui. Pour ma part, je l’aurais préféré moins à cheval sur les principes. Mais, de m’aider, il ne voulait entendre parler à aucun prix. N’étais-je pas la maîtresse du chien ? A moi incombaient la responsabilité, l’honneur, de l’aider à aller jusqu’au bout de ses possibilités.
Les jours passant, à défaut de pouvoir l’attirer dans mon camp, je m’efforçai de le faire parler. Rude tâche que de formuler des questions n’offrant aucune possibilité d’esquive. Santaliestra était de même eau que les truites aragonaises. Mon père, lorsque le prenait la nostalgie de ses montagnes, me racontait la manière dont le grand-père Mora, le père de sa mère, se saisissait de ces rusées diablesses, les chatouillant longuement sous le ventre avant de refermer sur leur corps glissant des doigts que l’eau courante des torrents avait glacés jusqu’à l’os. Les plus énormes, celles qui constituaient les meilleures pêches, étaient justement les plus avisées. Qu’on juge du mal que pouvait me donner une prise de la taille de Santaliestra !
Ses vacances terminées, il repartit sur sa grosse moto, me laissant seule face à quelques réponses sibyllines et au regard noisette de Boy.

L’année suivante, revoilà ses grosses lunettes, sa silhouette trapue, la haie d’honneur des copains de mon frère autour de l’énorme engin. Et moi, un peu en retrait, qui l’attend depuis un an.
Dès qu’il s’avance vers la maison, je me dresse contre sa joue et, sous couleur de l’embrasser, je lui confie tout à trac : Boy ne parle toujours pas. Il n’y faudrait pas grand-chose, je le sens bien, mais il ne prononce pas un mot.
« Ah », fait-il, l’air soucieux. J’aurais cru ce chien-là plus doué. Il est intelligent pourtant. Prépare-toi à y passer du temps. »
Et il retombe dans son habituel mutisme. A force de diplomatie, pendant ce nouveau séjour, je parviens à lui arracher quelques renseignements complémentaires qui n’ont pas plus d’effet immédiat que les précédents. Et il repart. Et moi plus que jamais acharnée à faire parler mon chien.

Nous y étions presque, il s’en fallait d’un poil. Chaque jour apportait un progrès nouveau. Lorsque, respectant un cérémonial compliqué, je commençais ma leçon, je voyais son regard s’éclairer d’intelligence. Planté devant moi avec son poil fauve éclairé par le poitrail blanc, ses bouts de pattes bien propres dans les bottines claires, et son museau mobile, il suivait les mouvements de mes lèvres, la truffe agitée de frémissements. Quelles choses passionnantes n’allait-il pas se mettre à raconter lorsqu’il pourrait, tout comme un homme, articuler des mots, agencer des phrases !
Nous étions fin prêts. Pourtant, au bord de cet événement capital, une peur nous retenait, l’angoisse du premier pas. Ce cap franchi, plus rien ne nous arrêterait mais, toujours, au moment d’atteindre le but, il nous manquait la petite étincelle.
On peut juger avec quelle impatience nous attendions le retour de Santaliestra.
Le printemps passé, la chaleur monta en flèche, faisant naître, dans les commerces, la génération spontanée des touristes à l’accent pointu en route vers le littoral. Puis l’automne déposa sur nos bureaux les habituels sujets de rédaction sur les couleurs du paysage sans que notre ami se manifeste. Semblables à la femme de Malbrough dont la maîtresse chargée de la chorale nous faisait psalmodier la pathétique complainte, Boy et moi ne voyions rien venir.
Peu à peu, à l’attente succéda l’impatience, puis notre enthousiasme tourna en fébrilité. Quand, à la frénésie, se substitua le découragement, quand toute espérance fut, définitivement, morte en nous, je sus enfin le fin mot de cette désertion.
Par des cousins du village de mon père venus en visite chez nous, nous apprîmes que la femme de notre ami s’était enfin décidée à venir le rejoindre. Et elle n’avait rien eu de plus pressé, elle qui l’avait si longtemps abandonné à son peu enviable sort d’exilé, que de le séparer de ses amis les plus chers.
Parfois, il arrivait qu’oubliant ma présence, les adultes se laissent aller à l’aigreur en parlant de cette femme maudite. Ce n’était pas d’aujourd’hui qu’on la connaissait. Les deux familles avaient vécu porte à porte dans le même village. Toujours, elle s’était montrée malfaisante, autoritaire, moins attachée à notre ami qu’à sa propre mère, une punaise de sacristie dont le mari avait, très tôt, cédé la place, préférant la mort à l’esclavage.
Mes tantes, lorsqu’elles s’échauffaient, en arrivaient à raconter des horreurs concernant les deux mégères. Cancans éhontés, familles désunies, ces deux viragos semaient la discorde partout où elles passaient. Plusieurs fois, on les avait surprises inspectant, à la nuit tombée, les cadavres au dépositoire pour faire ensuite courir les pires bruits sur les familles qui, par ladrerie ou manque de moyens, avaient économisé sur la tenue de leurs défunts.
De ces ragots de grandes personnes dont la signification m’échappait, je ne retenais qu’une chose : Santaliestra avait épousé une sorcière, fille d’une sorcière plus puissante encore. Il ne fallait pas moins de deux harpies pour venir à bout d’un guerrier capable de déployer, durant la révolution espagnole, une énergie exemplaire, de s’illustrer aux côtés de mon père et d’autres braves, de faire preuve de loyauté en toutes circonstances. Un héros, un magicien, un homme qui savait faire parler les chiens.

Santaliestra n’est plus jamais revenu, et Boy est resté muet. Certes, ce n’est pas sans amertume que nous nous résignâmes tous deux, mais quelque chose s’était brisé en nous qui modifia nos relations. Une déception, comme une défiance mutuelle. La réalité était pire que mes cauchemars les plus horribles. Je dus pourtant, suite à la désertion de notre ami, la regarder en face : je n’étais qu’une petite fille, et Boy un simple chien.
Voilà longtemps que j’ai renoncé à attendre le retour de Santaliestra. Pourtant, parfois, dans la rue je me surprends à observer les chiens de rencontre. Je sonde leur regard, je pénètre jusqu’au fond du vide, je cherche le pétillement d’étincelles apte à me révéler que ce chien-là est prêt à parler.