Le sourire de l’antiquaire

Rien de tel contre le vague à l’âme que d’extravaguer, les yeux en éveil, la musique des noms de rues jouant en sourdine. À chaque nouvelle plaque le plaisir. De surprise, point. Depuis qu’elle déambule chaque jour, elle a appris à connaître toutes ces appellations chantantes. Les noms anciens : Genty Magre, Mal Cousinat, Le May, Cantegril, les Puits Clos, Pargaminières, l’accompagnent dans son errance. Dans les rues marchandes, derrière les magasins éclairés a giorno, la moindre porte poussée révèle, au fond de courettes encaissées, des cages d’escaliers délabrées menant vers des tours autrefois somptuaires.

Elle aime cette vacuité, qui la rend disponible à ce qui peut advenir. Elle est en vacance. Ses pas la conduisent où ils veulent la mener, l’enfoncent toujours plus avant vers la ville secrète, hauts murs longeant des rues étrécies, trottoirs exigus, façades austères.


Dans une étroite vitrine refermée sur des vestiges poussiéreux, un éventail se déploie. Précieux. Sur les tiges de nacre, des arabesques dessinent un soleil d’or. L’une des lames est brisée tout juste au-dessus d’un anneau de métal terni. Au centre de la corolle de soie grège, Léda s’apprête à céder aux avances du cygne.


Elle pousse la porte. Un homme tapi au fond de la boutique tourne vers elle un large visage où les joues s’affaissent. Le grain de la peau, très blanche, finement ridée, est celui d’une vieille femme.

C’est l’éventail qui l’intéresse ? Une pièce unique qui fut créée pour l’impératrice Eugénie. Comment ? Elle ne sait donc pas qu’Eugénie de Montijo avait pour habitude de passer par Toulouse avant d’aller prendre les eaux à Luchon ?

La main courte se saisit de l’objet,
« authentique, d’une inestimable valeur », le ferme, puis à nouveau le déploie. Au-dessus du poignet gras délicatement replié en un geste un peu précieux s’élargit la gracieuse corolle tandis que la docte voix reprend son panégyrique : la nacre, la soie et surtout la scène mythologique signent l’appartenance de l’objet à l’aristocratie. Certes, à l’époque, les bourgeoises aussi avaient des éventails. Il n’est pas nécessaire d’avoir du sang bleu pour souffrir de la chaleur, mais les leurs étaient de toile cirée. Très beaux également, – il ne se permettrait pas -, mais la matière était plus vulgaire, et les scènes, champêtres. Impossible de confondre.

L’impératrice Eugénie ! Les mots lui remplissent la bouche. Eugenia Maria Ignacia Augustina Palafox de Guzman y Portocarrero, on peut dire Comtesse de Teba si on veut faire simple, une femme fascinante ! On la disait superficielle, un peu sotte, mais il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte. Elle avait pour amis Mérimée et Offenbach, c’est la marque d’une personnalité intéressante.

L’image s’impose à la jeune femme : une main aux doigts couverts de bagues somptueuses refermée sur les lames de nacre, un bouillonnement d’étoffes précieuses, brocarts, dentelles et fanfreluches, tout un luxe tapageur de nouveaux riches. Au-dessus de la corolle de soie doucement agitée par un mouvement indolent, s’allumait le regard. Badin ? Provocant ? Elle avait une réputation un peu sulfureuse, Eugénie. L’antiquaire se récrie. Quand Victor Hugo se laisse aller à écrire à propos de son mariage avec Napoléon III que l’Aigle épouse une cocotte, il fait la preuve qu’on peut être un grand écrivain et un goujat et il ne porte tort qu’à lui-même.

Lorsqu’enfin l’antiquaire se décide à annoncer le prix, elle proteste. Ce n’est pas sérieux ! D’abord, si l’objet était authentique comme il le prétend, il ne pourrait pas être en sa possession. Une pièce de ce genre aurait sa place au musée.
Le large visage s’épanouit. Ce n’est pas la seule merveille qu’il possède. La plus belle peut-être… et encore… il ne dit pas tout.
Le lendemain, ses pas la conduisent à nouveau vers l’obscure boutique. Elle aimerait pourtant sauvegarder la liberté nouvellement acquise. N’être qu’un regard, aller sans but, refuser la marche utilitaire, la précipitation, les obligations d’une existence qu’elle avait jusqu’ici considérée comme normale. Dans cet entre-deux entre son ancienne vie et l’à venir, elle voudrait n’exister que pour elle-même et pour la balade, mais ce luxe tout nouveau est menacé par l’éventail diabolique.

Le jour suivant, la voilà encore qui pousse la porte. Au premier mot, l’antiquaire se déclare choqué. Discuter le prix ? Elle n’y pense pas. Une si belle pièce !
Chaque jour, invariablement, ses pas la ramènent au même endroit. Rien à voir avec la volonté, c’est de fascination qu’il s’agit. Ses après-midi à la bibliothèque lui découvrent une vie chatoyante et malheureuse. Les notes s’accumulent. C’est le temps de la « Vie Parisienne ». Le Paris des Rougon-Macquart, de « L’argent », de « La curée » tournoie au rythme endiablé des musiques d’Offenbach, une folie de plaisirs avant « La débâcle ».

Cependant, l’antiquaire se montre intraitable. Un pareil bijou ne se brade pas. Elle le veut, qu’elle en paie le prix. Exorbitant, le prix, très au-dessus de ses moyens qui se sont rétrécis, eux aussi, avec sa débâcle personnelle, comme s’étrécissent, au fil de ses déambulations, les rues du vieux Toulouse.

En attendant sa nouvelle affectation, chaque après-midi, elle plonge dans la vie d’Eugénie. Ou plutôt dans ses vies. Assemblées, les bribes biographiques qu’elle trouve ici ou là composent un personnage Arlequin : la jeune catholique ultramontaine menant une vie dissolue, la mère aimante, la femme délaissée par un mari coureur de jupons ne jouxtent pas. Entre ces bribes d’existences, elle s’acharne à découvrir le vrai visage d’Eugénie, se prend au jeu, cherche les traces de la femme en filigrane sous les portraits d’époque.
Le soir, elle rend visite à son éventail. Elle ne songe plus à l’acquérir. Son intérêt pour le bel objet est d’un autre ordre. Le posséder n’apaiserait pas sa soif de découvrir et de comprendre. Cette soif, c’est le vieil homme qui l’entretient et la comble. Chaque soir désormais, elle fait état de ses recherches et découvre grâce à lui de nouvelles pistes.

Elle a pris ses habitudes dans le petit salon installé dans un renfoncement de la boutique : deux fauteuils, un précieux chiffonnier de bois fruitier, une console ouvragée où il fait déposer le thé qu’on leur porte du café voisin. Chaque soir un thé différent, la propriétaire du café en possède des dizaines de variétés. Elle le regarde humer sa tasse avec des mines de vieux chat gourmand.

Il parle de Mérimée, elle de Lewis Caroll. Il n’avait gardé aucun souvenir de l’éventail rapetisseur. Elle lui rappelle la scène du thé, se compare à Alice, avoue que, comme les personnages qui l’entourent, elle est fâchée avec le temps. Depuis que sa vie a basculé, il ne passe plus.

– Et vous, quel rôle choisiriez-vous ? Le chapelier fou ou le chat du Cheshire ?
Un bref regard. Une petite crispation au coin de la bouche. Sourire ou rictus ?

– Le second indubitablement. Laisser derrière soi son sourire quand on disparaît, n’est ce pas merveilleux ?

D’Eugénie, il continue à parler comme un vieux soupirant. Grâce à lui, elle s’attaque à la correspondance de Mérimée, découvre la personnalité d’écorché vif, les protections érigées durant toute une vie contre les regards. Elle relit son oeuvre, y trouve, sous le langage épuré, presque sec, un ton très contemporain.
Sans doute était-il amoureux de la belle. Comment expliquer autrement que pareil sauvage ait accepté de se prêter à ces jeux mondains, ces bouts rimés, ces charades ridicules dont il disait lui-même qu’ils lui vidaient la tête ? Un amour qui frise l’inceste. Non, non, ce n’est qu’à peine exagéré. Il aurait pu être son père, savez-vous ?


Ils laissent s’installer entre eux de longues plages de silence. A son contact, elle découvre un nouveau concept mathématique : deux solitudes rapprochées, au lieu de s’additionner, s’annulent. Elle y gagne une sérénité nouvelle.

Au moment où elle ne l’attendait plus, elle reçoit son ordre de mutation. Quelle douleur de quitter Toulouse ! Même si elle l’a voulu ! Visiter son nouveau bureau, trouver un appartement ne la retiennent que quelques jours. A son retour, l’éventail a disparu de la vitrine. Son cœur se serre. Méchant vieillard ! Elle va lui dire son fait ! Qu’il soit dans son bon droit n’est pas une excuse à ses yeux.


Dans l’étroite boutique, s’affaire un grand jeune homme en costume croisé qui se dit le successeur de l’antiquaire. Son cœur bat à tout rompre. Un cercle de fer autour des tempes, elle voudrait parler, se ravise. Elle va sortir, elle est sortie. La main sur la porte, elle s’adresse à l’homme. Peut-être pourrait-il lui dire ? L’éventail qui était en vitrine, à qui a-t-il été vendu ?


Même s’il le savait, il ne pourrait pas le dire. Elle peut le comprendre, n’est ce pas ? A ce propos, son prédécesseur lui a annoncé sa visite. Il a laissé à son intention un petit paquet oblong. Ses yeux s’embuent :

– Il n’est pas …?

– On le dit mourant. Si c’est le cas, notre profession perdra beaucoup. Un grand monsieur ! Je sais de quoi je parle, il a été mon maître de thèse…. mais il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte.

Il n’est pas de meilleur remède contre le vague à l’âme que de laisser aller les pas.


La musique des noms de rues joue en sourdine, et celle des mots tracés d’une belle écriture calligraphiée.

« Chère
Acceptez cet éventail comme je vous l’offre, en toute simplicité, en souvenir d’une amie commune »
Jacques Marcabru

Un message de grand seigneur signé d’un nom de poète. Le sourire de l’antiquaire mettra longtemps à s’effacer.