

Au temps jadis, la montagne n’était pas ce territoire immaculé peuplé de remonte-pentes que connaissent tous les amateurs de sports d’hiver, c’était un austère pays où les mortels égarés pouvaient s’attendre à rencontrer démons et sorcières, fées, loups-garous et le petit peuple des gnomes qui d’ordinaire se confine sous la terre, loin du regard des hommes.

Tout en haut des hautes cimes, à même l’azur, se tenaient les bergers. C’était une autre espèce d’hommes. À force de vivre, des mois durant la tête au plein de l’azur, les pieds bien assurés sur les pentes les plus abruptes, ils avaient acquis quelque chose de l’âpreté de ces contrées altières. De leur royaume, ces seigneurs misérables connaissaient le moindre chardon, le plus petit ruisseau, la sente la plus reculée, et il fallait les voir dévaler les chemins à une vitesse telle que tout autre chrétien s’y serait rompu le cou.

Accrochées au flanc de chaque mont, s’égrenaient de tristes masures de pierre grise. Quelques familles s’y agrippaient, grattant les terres arides pour en tirer une maigre pitance. Et parce que leur existence était rude, chacun méprisait les montagnards. Ainsi va la vie.

Quand ceux de la vallée voyaient descendre dans les villages ces hommes à la démarche lente, leurs pieds calleux frappant dur le chemin avec, autour du cou, la paire de souliers qu’il s’agissait de ne pas user, ils se détournaient pour ne pas leur rire à la figure.
On sait ce qu’on se doit.
Les montagnards vendaient pour quelques piécettes de maigres volailles, ces fromages savoureux certes mais secs comme des coups de trique qui constituaient leur ordinaire et de rares agneaux dont l’inimitable chair à goût de sarriette et de réglisse vous mettait en bouche toute la saveur des hauts monts.

Mais il y avait plus pauvres encore que les montagnards, c’étaient les tailleurs. Non pas ceux qui avaient pignon sur rue et échoppe bien garnie. Non, je parle des tailleurs qui se rendaient de ferme en ferme pour y louer leurs services. Les pauvres diables couraient, dès la pointe de l’aube, les sentes les plus impraticables. Avec, passée autour du cou, leur machine qui pesait un âne mort, à l’épaule la lourde besace, et à la main l’inévitable bâton ferré, de l’immensité de la montagne ils ne voyaient que les cailloux.

Quand ils arrivaient, épuisés avant même d’avoir commencé à travailler, on tirait des coffres toutes les vieilles nippes, les vestes dont on voyait la corde, les pantalons du père qu’il fallait retourner, et encore ceux qui l’ayant déjà été, retournés, ne pouvaient plus guère servir qu’à tailler des culottes pour le fils. Oh, par devant, on leur donnait du brave tailleur par ci- brave tailleur par-là, on sait ce qu’on se doit, mais dans leur dos…

En ce temps-là donc, il y avait, dans le massif de la Maladetta, tout juste de l’autre côté de Luchon, un pauvre hère de tailleur encore plus tailleur qu’il n’est permis. Ramonet on le disait. Fils, petit-fils et arrière petit-fils de tailleur, cela vous marque son homme. Ramonet en avait gardé l’un de ces esprits un peu lents que, dans les vallées, on dit propres aux montagnards, une élocution difficile, entre pâteux et embrouillé, et une habitude de marcher, la tête baissée et la bouche entrouverte sur une langue qui pendait un peu. Au demeurant, le meilleur homme du monde et vous retournant en toute occasion sa veste comme pas un.

Un jour, pour quelque raison que l’histoire ne dit pas, notre Ramonet s’attarda plus que de raison et se trouva sur les chemins à la nuit tombée. Un autre que lui ne s’y serait pas aventuré. Par ici, les sorcières, on les dit des brujas, mais elle ne sont pas moins redoutables pour autant.

De sorte que l’un ou l’autre aurait demandé pour la nuit une hospitalité que nul n’aurait eu garde de refuser. On sait ce qu’on se doit.
Mais Ramonet ne pensait pas si loin. Le voilà parti. Le temps de s’apercevoir que la nuit menaçait, il avait déjà parcouru plus d’une heure de marche. Ni devant ni derrière il n’y avait le moindre feu et, pour en être un peu simple, cela ne vous protège point de la paresse. Retourner il n’y pensait pas.

Le voilà donc dans la montagne à une heure où aucun chrétien ne s’aviserait de s’y risquer, sa machine autour du cou qui se faisait de plus en plus pesante, son lourd bâton bien serré par une main dont les jointures blanchissaient et, au cœur l’une de ces peurs qui vous feraient pousser des ailes si les hommes pouvaient voler. Et le voilà qui commence à se remémorer ces histoires cruelles qu’on raconte lors des veillées. Le montagnard le moins imaginatif pourrait en remplir des tombereaux tant les hivers de par ici savent se faire languissants.

Par malchance, cette nuit-là où notre pauvre Ramonet s’en allait par les chemins tout trempé de sueur malgré le froid piquant, voilà qu’il faisait une noirceur à ne pas mettre dehors un grand-duc, alors vous pensez, un tailleur !
Et il marchait, il marchait et la nuit épaississait, et la fatigue gagnait. Quand la peur ne donne pas des ailes aux hommes, elle leur fait des membres de plomb.
Tout à coup, au moment le moins pensé, sans crier gare, une main griffue lui agrippe la langue. Notre tailleur se fige.

« Sainte-Mère de Dieu, je te demande pardon de tous mes péchés et, si tu m’aides dans ce coup-là, Sainte-Mère, je fais le vœu de ne plus jamais regarder les filles que pour le bon motif, tu m’entends bien, plus jamais.
Mais ce soir-là, la vierge avait à faire ailleurs. Qui sait où ? L’histoire ne le dit pas, mais à coup sûr, c’était aux 500 diables de ce lieu déshérité. Et l’autre, malfaisant, démon ou sorcière, qui ne lâche pas prise.
Alors, dans sa terreur, Ramonet se dit qu’il vaut mieux avoir à faire à Dieu qu’à ses saints :
– Seigneur, toi qui entends tout, écoute. Si tu m’aides dans ce coup-là, plus jamais je ne chaparderai des œufs dans les poulaillers, je te le jure, je ne volerai plus de tissu et, tiens,
je ne compterai même plus des heures non travaillées.
Mais Dieu n’entend pas plus que la vierge.

Alors, le pauvre tailleur, en désespoir de cause, d’essayer une autre tactique :
– Laisse-boi, bave-t-il en direction du monstre qui le tient prisonnier, je te donnerai ba bachine. Elle me vient de mon père et elle fait sa journée de travail tout comme un homme.

Point d’affaire ! L’autre s’agrippe de plus belle à sa pauvre langue en sang, la labourant de ses griffes acérées :
– En plus de la machine, tiens prends tout ce que j’ai. Ce qui est à boi est à toi.
L’autre ne pipe mot et continue à le navrer de plus en plus cruellement.
Ramonet, à la langue cuisante, pour le coup désespère.

Ainsi passe l’interminable nuit, entre supplications, balbutiements éperdus et vaines promesses, avec pour toute réponse des griffures de plus en plus profondes mais quand arrive le premier rayon du soleil, voilà que notre Ramonet envisage son agresseur : une ronce gigantesque qui déborde sur le chemin et dont un bras malencontreux, débordant sur la route, lui a agrippé la langue.

Alors notre tailleur magnifique, n’écoutant que son courage, tire de sa besace ses énormes ciseaux, les prend en main et, d’un seul coup, d’un seul, tranche tout net la plante diabolique :
– Tiens, mauvaise, voilà qui t’apprendra ! Aurais-tu été homme, dieu ou diable, que je t’en aurais fait tout autant !
