Le troisième pilier

En ce temps-là, la petite île de Sicile était bien affectée. La Sicile qui ne portait pas encore ce nom était déjà, comme aujourd’hui, un pauvre triangle de rocaille perdu en mer sur lequel venait buter l’extrémité de la botte italienne. Une terre minuscule par la surface, mais je n’en connais pas qui ait produit plus de géants de toutes sortes.

Les plus redoutables d’entre eux, les Seigneurs Etna, Chirica, Pelato, se livraient une guerre sans merci. Il ne se passait pas de jour qu’ils ne se provoquent à voix tonnante ou ne se lancent des défis brûlants. En même temps que géants, ils étaient magiciens et aimaient à faire étalage de leur puissance à grands coups de feux d’artifices, de solfatares et autres jets de pierre ponce et lancers d’obsidienne.

Mais nul n’était plus cruel que le Seigneur Etna, un coléreux, un mauvais coucheur plus méchant que cinq cents diables. On dit qu’un jour de grande rage, il projeta au loin dans la mer d’énormes blocs de roc noirâtre qu’on peut y voir encore aujourd’hui. Chaud devant ! Une autre fois, ne voilà-t-il pas que ce volcan du diable se mit en tête de repousser le port de Catane de cinq cents mètres plus loin dans les flots ! Simplement par mauvais vouloir. Comme on ferait un caprice. Et que je t’engloutis des maisons. Et que je t’avale des monuments que les hommes avaient mis des années, parfois des siècles à bâtir !

Dans ce pays ravagé, les gens, dès la plus tendre enfance, devenaient durs comme du roc. Sans cesse confrontés aux cruautés de la nature, ils ne riaient jamais, et la tendresse n’était pas pour eux.

Or, voilà qu’un jour de grand beau temps où les géants, par extraordinaire, oubliaient de se quereller, naquit, dans une famille de pêcheurs, la plus humble de l’île, un petit Mattéo riant et enjoué qui fit fondre tous les cœurs.

Né sous de pareils auspices, Mattéo passa les trois ans sans rien perdre de sa joie de vivre, franchit le cap de l’âge de raison, sept ans, sans que le moindre petit soupçon de dureté se fasse jour.

C’est alors que sa mère s’avisa qu’il était temps que son fils devienne un homme, un vrai, capable d’affronter les éléments et les gens. Ainsi avaient vécu avant lui son père, et le père de son père, et encore avant, le père du père de son grand-père. Ainsi devait-il se comporter lui-même s’il voulait avoir quelque chance de survivre dans ce pays maudit où, passé trente ans, on devenait un vieillard.

Désormais, il ne se passa pas de jour qu’elle ne l’assomme de tâches de toutes sortes. Il n’avait pas encore fini qu’elle lui en imposait une autre, puis une autre encore.

Mattéo faisait ce qu’on lui commandait, sans impatience, sans colère, mais sa mère n’avait pas plus tôt le dos tourné qu’il dépêchait son travail pour se précipiter dans la mer. Il y était tout le temps fourré, dedans, dehors, dessus, dessous, à faire la course avec les vagues et à rivaliser d’adresse avec les dauphins.

Le petit peuple de l’onde s’habituait à voir évoluer entre deux eaux ce drôle de corps, agile certes, prompt à la nage et à la fuite, mais infirme, sans la moindre nageoire, sans le plus petit soupçon d’écailles.

Mais ce n’est pas là le fin mot de l’histoire.

Il se trouve qu’en ce temps-là, le roi du pays se faisait bien du pays pour le sort de sa bonne Sicile. Agitée de secousses sismiques, bourgeonnante d’éruptions, la pauvre petite île tremblait sur ses bases, continuant à résister plus par habitude que par conviction profonde.

Sans cesse les hommes se voyaient condamnés à rebâtir ce que détruisaient les géants. A coups de pelles, à coups de pioche, ils faisaient naître des petites maisons nouvelles tout près de la trace noire de la coulée la plus récente. Il en faut plus pour démonter le peuple Sicilien, mais une lassitude se faisait jour. Une vague crainte pour l’avenir.

Le roi fit battre tambour, promettant les plus grandes récompenses à celui qui découvrirait, tout au fond de la mer, l’état des piliers qui soutiennent la Sicile.

On dit qu’ils sont au nombre de trois, un à chaque pointe, comme il se doit. Le premier sous les monts Ibléi, pas très loin de Syracuse; le second entre Trapani et Marsala; le troisième tout juste sous le détroit de Messine.

Les hommes de tous les villages s’en vinrent trouver Mattéo qui leur dit :

– Non, non, je n’irai pas.

Les femmes vinrent ensuite en longues théories tout au long des routes de l’île.

Mattéo répondit :

– Au fond de la mer ? Vous n’y pensez pas !

Enfin vinrent les enfants :

– Toi seul peux nous sauver. Fais-le pour nous, Mattéo !

Avant de s’enfoncer dans les flots, Mattéo jeta un dernier regard vers la terre où demeuraient ses frères humains. Une brise légère soufflait du rivage, agitant de vaguelettes la mer Ionienne plus belle que jamais.

Une mer à donner à l’humanité tout entière l’envie de redevenir poisson. Son corps musculeux commença le long voyage vers les fonds sous-marins.

Chemin faisant, il prit le temps de délivrer un dauphin prisonnier d’un filet de pêcheur.

Il replongea mais s’arrêta encore pour faire une grosse peur à un requin qui martyrisait un thon plus petit que lui.

Une troisième fois, il plongea mais dut se dérouter pour prêter main forte à une huître perlière aux prises avec un calmar gigantesque.

Enfin, appelé par son devoir, il tourna le dos à ses amis pour s’enfoncer plus loin, toujours plus loin vers la solitude glacée du fond des mers.

Depuis, nul ne l’a jamais revu.

On en a raconté, des histoires, à propos de sa disparition ! Certains prétendent qu’il a échoué dans sa mission. Grâce au ciel, ne rien savoir n’a jamais empêché les hommes de parler, sinon quel silence de mort sur la planète !

D’autres, plus romanesques mais non moins ignorants, s’imaginent qu’il a contracté mariage avec une sirène. Elles abondent dans ces eaux-là. On dit qu’elles sont très belles et joliment caressantes.

Mais moi, moi qui vous parle, je sais ce qu’il est advenu de Mattéo. Je ne l’ai pas inventé. C’est le dauphin qui me l’a raconté. Il le tenait d’un petit thon qui l’avait appris d’une huître perlière.

D’ailleurs les vagues le murmurent souvent le long des grèves, par les soirs de beau temps. Il suffit de savoir écouter.

Eh bien voilà ! Quand Mattéo descendit au fond, tout au fond des mers, il trouva le premier pilier en excellent état. Le deuxième était à peu près solide. Mais le troisième, ah mes bons amis, le troisième, celui qui se situe tout juste sous le golfe de Messine, le troisième menaçait ruine. Alors, Mattéo est resté en bas pour le soutenir.

D’ailleurs, depuis qu’il a disparu, jamais la Sicile n’a eu à essuyer ces terribles catastrophes qui, des millénaires durant, à intervalles irréguliers, l’endeuillèrent. Des petits séismes, ça oui, des espiègleries de volcans qui se donnent de l’exercice, mais rien de vraiment grave.

Le dauphin m’a tout expliqué.

Pour en être géant, Mattéo n’en est pas moins homme.

Il arrive qu’il se fatigue à faire ainsi le pied de grue dans les fonds sous-marins et qu’il lui prenne, tout soudain, l’envie d’une petite sieste. C’est ici un sport national. Songez qu’il en est privé depuis des siècles.

Alors, le sol se met à trembler, les volcans en profitent, vite, vite, pour faire une petite éruption.

Mais sitôt que Mattéo, le géant pilier reprend son poste, à nouveau les Siciliens peuvent dormir sur leurs deux oreilles.