L’enfant d’airin

L’enfant d’airain s’éveille. Autour de lui, les maisons dressent leurs pans de murs dessinant une ville fantôme. Il scrute le regard vide des fenêtres. Rien. Personne. Il fait froid. Il veut partir. Ses yeux se lèvent vers le ciel. Vide. Partir mais pour aller où ? Il hume la brise. Nulle odeur.

Ses pas lourds résonnent sur le macadam craquelé d’un monde mort. La ville derrière son dos se fragmente, rapetisse, disparaît, absorbée par la distance.

Autour de l’enfant d’airain, la mosaïque des champs cernés de haies sans un cri d’oiseau, sans un frémissement de feuilles, sans un tressaillement d’insecte. La terre vibre, se soulève sous ses pieds, retombe. Il va interminablement.

Un mouvement au sol, à peine esquissé. L’enfant courbe son corps raide. Une motte se soulève, un museau pointe, deux yeux vifs furètent. L’enfant lance sa dure main, la referme sur une fourrure satinée, ramène un petit être palpitant.

– Lâche-moi couine une voix pointue.

– Te lâcher ? Es-tu fou ? Tu restes avec moi.

Les sons métalliques emplissent l’air de vibrations. Dans la main d’airain tremble le petit être.

– Je t’en prie.

Quelque chose dans la poitrine de l’enfant voudrait se réchauffer. Quelque chose voudrait fondre et s’émouvoir, mais la main d’airain resserre son étreinte. La vie s’écoule entre les doigts, rouge. La vie s’arrête.

Les pas lourds de l’enfant résonnent. Il s’éloigne. Vers où ? Dans quel endroit se terre la vie ? Mais voici que naît le mouvement. Dans le ciel galopent les nuages. Au milieu des herbes envolées, les arbres agitent leurs branches gigantesques. Monté sur un fougueux coursier lancé au grand galop, voici que déboule à toute vitesse l’Homme Vent.

La voix de l’enfant franchit le vacarme du tonnerre, s’élève jusqu’à l’homme là haut :

– Où vas-tu ? Dis, prends-moi avec toi.

–  Es-tu fou ? J’accompagne les tempêtes, je suis l’ouragan que rien n’arrête.

– Je suis si seul. Prends-moi avec toi.

– Je courbe tout sous mon souffle, je suis le mouvement, je suis la vie qui va sans trêve ni repos. Attends-moi, je reviendrai peut-être.

– Je viens avec toi.

– À ta guise, enfant. Suis-moi si tu le peux.

Sur les joues d’airain se figent des larmes de bronze tandis qu’au loin disparaît l’Homme Vent. Dans la poitrine de l’enfant, coffre cadenassé, un battement voudrait naître.

– Je suis si seul, se plaint l’enfant.

Et les sons métalliques emplissent l’espace de vibrations que l’écho à l’infini répète. L’enfant ne reconnaît pas cette voix.

D’où naissent ces pleurs, ces sanglots, ces cris qui sortent de lui ?

Un mouvement imperceptible agite l’air au-dessus de sa tête.  Le corps d’airain s’immobilise. La dure main se projette dans le ciel, emprisonne deux ailes, un petit corps palpitant :

– Laisse-moi voler, vrille une voix minuscule.

– Te laisser ? Es-tu fou ? Tu restes avec moi.

– Je t’en prie, ne serre pas si fort, j’ai mal.

Les côtes de l’enfant résonnent comme un tambour de guerre. Quelque chose pourtant voudrait arrêter ce tumulte, battre à pulsations comptées, paisiblement.

Mais la main d’airain resserre son étreinte. La vie s’écoule entre ses doigts, rouge. La main s’ouvre, la vie s’est arrêtée.

Sur les joues d’airain se figent des larmes de bronze.

– Je suis si seul, si seul.

Qui se plaint ? Qui gémit dans la tête, dans la poitrine de l’enfant ? Est-ce le renardeau ? Est-ce l’oiseau ? Est-ce la vie qui voudrait ne pas s’arrêter ?

Mais voilà la Femme Montagne, immense, rouillée de traces de larmes, verdie de fourrés, la tête couronnée d’immenses sapins.

– Prends-moi avec toi, je suis si seul.

La Femme Montagne lance une main gigantesque.

Va-t-elle le serrer entre ses bras puissants jusqu’à le réduire en une bouillie d’enfant ? Va-t-elle le projeter sur son énorme flanc pour le briser ?

Elle le pose délicatement contre son sein abrupt. Près de l’enfant d’airain, dans un concert de jappements, frétille un chiot orphelin.

La dure main s’abat sur l’échine tremblante.

La petite bête à hauteur d’yeux glacés jappe et se débat. Sa tendre langue par brefs sursauts, râpe la joue rigide. Une caresse baveuse, quelque chose fond dans la poitrine de l’enfant. Un deuxième coup de langue, les larmes coulent. D’où lui vient tant de tristesse ? Est-ce le renardeau, est-ce l’oiseau qui sanglotent dans sa gorge sans pouvoir s’arrêter ?

Mais voilà que la main d’airain se fait chair pour caresser le corps dodu qui gigote et gémit de bonheur.

Le chiot, à dents de caoutchouc, mordille les doigts qui le taquinent et se retirent, pincent tout doux la peau soyeuse, caressent le petit ventre rond. Le garçon rit. D’où vient un tel bonheur ? Est-ce la vie, enfin, qui bat tranquille, la vie qui danse et qui rit, qui voudrait pleurer aussi un peu peut-être, là bas, tout au fond ?