

Elle va droit devant elle. Dans la touffeur du soir, des passants qu’elle ne connaît pas vont et viennent, se rencontrent et se séparent, échangent comme autrefois saluts et nouvelles.

Le flot continu de la circulation coule le long de la chaussée. Tiédeur de l’atmosphère, bribes de conversation, rires, appels, tout est semblable et tout est différent. Que s’imaginait-elle en revenant si longtemps après ?
Sur les boîtes aux lettres de la maison autrefois familiale figurent des noms inconnus. L’épicerie a disparu. La boutique de la modiste a laissé place à un styliste qui signe sa porte d’un prétentieux paraphe et expose dans la vitrine étroite deux chemisiers informes, une jupe d’une couleur indéfinissable et une superbe paire de chaussures de cuir rouge moins faites pour marcher que pour mettre en valeur la cambrure d’un pied mignon, pour exalter le galbe d’une jambe parfaite.

Elle s’étonne de trouver le magasin encore ouvert à pareille heure et en ressort, une boîte rectangulaire à la main, puis assise à la terrasse du café, écarte le papier de soie. Qu’est-ce qui lui a pris ? Elle n’est pourtant pas coutumière des achats compulsifs.
De l’autre côté de la rue se dresse la maison, austère comme autrefois et comme autrefois obstinément close. Sur le chambranle qui jouxte la porte de bois massif s’inscrivent maintenant six noms mais c’est à peine si le crépi gri s’écaille un peu plus par endroits.

Elle s’attendrait presque à voir se profiler derrière les rideaux des fenêtres du premier étage les silhouettes de ses tantes à l‘affut des secrets de la rue.
Ainsi allait la vie autrefois dans cette maison qu’on nommait dans le quartier la maison de l’Espagnol

Cet homme-à s’y était installé à la fin des années trente, avec toute une clique. Des vieux, des jeunes, des enfants, une tribu où tous dépendaient de lui.
à l’entendre, il était une huile dans son pays, soi-disant patron d’une prétendue fabrique de chaussures. Si c’était vrai, on se demandait bien pourquoi il aurait traversé les Pyrénées, à pied, avec ces cohortes d’êtres blafards, ces culs-terreux de rouges dont personne ne voulait dans leur pays ? Qu’est-ce qui l’empêchait, s’il n’avait rien à se reprocher, de rester là-bas bien à l’aise chez lui, on se le demandait.

Patron, il n’a pas tardé à le redevenir après avoir épousé une veuve dont, à vrai dire, le magasin de cycles ne marchait pas très fort. Dans le quartier pourtant, plus d’un aurait été prêt à faire l’impasse sur les affaires médiocres pour mettre la veuve dans son lit, mais c’est l’Espagnol qui l’a eue.

Leur fille, une enfant que chacun s’accordait à trouver comme lui une vraie sauvage, a vécu toute sa petite enfance collée à son père comme une arapède accrochée à son rocher.
Plus grande, on la trouvait le plus souvent assise dans la cour de l’école ou sur les marches de leur maison, un livre à la main, les jambes sagement croisées avec, aux pieds, de délicates bottines que son père fabriquait sur mesure tout exprès pour elle. Des chaussures de riches pour une gosse de cet âge, un vrai gâchis ! Et elle restait là pendant des heures à lire ou à regarder les autres qui couraient et s’agitaient en paillant comme dans une volière.

À l’atelier, pendant que sa femme recevait les clients, servait l’essence, réparait les moteurs, l’Espagnol refaisait le monde avec une clique de bras cassés comme lui venus de toute la ville et des villages voisins.

On disait même qu’il en arrivait parfois d’Espagne, clandestinement bien sûr, pour continuer, c’est du moins ce qu’ils prétendaient, à défendre la République contre la tyrannie. Ces gens-là ne savaient donc pas qu’ils avaient perdu la guerre, et qu’ils allaient se garder leur Franco un bon moment ?
L’Espagnol était leur chef à tous, mais il ne faut pas croire qu’il avait toujours la loi.

Leurs femmes aussi avaient du caractère. Les plus vieilles, on ne les voyait guère. Des femmes usées jusqu’à la corde, noires d’habits, grises de cheveux, le teint bistre, le dos voûté, dont les bouches édentées moulinaient une langue impossible à comprendre.
On prétendait que, pendant la guerre, elles avaient fait le coup de poing avec leurs hommes. Pour la liberté, c’est comme ça qu’ils disent. Mais, dans ce pays où tout leur était étranger, elles vivaient plus ou moins en recluses.

La plus jeune sœur de l’Espagnol, en revanche, était allé s’installer après son mariage au fin fond d’une rue proche du Tarn.
Quand elle venait rendre visite à son frère presque chaque jour avec ses deux fillettes toujours tirées à quatre épingles dans leurs robes de petites demoiselles, il était bien rare qu’elle ne reparte pas chargée de victuailles. Pilar, elle s’appelait. Une brune pas très grande avec une peau blanche comme en ont parfois les Espagnoles. Plutôt pas mal dans le genre plantureux, mais un caractère ! Quand les yeux de cette harpie viraient au noir, son mari, filait doux devant elle et son frère aussi tout chef de tribu qu’il était.

Un jour, la voilà qui arrive toute fière de montrer la paire de chaussures qu’elle vient d’acheter pour sa fille aînée. Rouges, à brides, et qui font merveille sur le petit pied brun.
L’Espagnol a pris tout son temps, a jaugé la qualité du cuir, estimé en connaisseur le travail, puis a lâché dans une moue :
– Combien ils t’ont fait payer pour ça ?
Et, sans se laisser décourager par l’air courroucé de sa sœur :
– Tu sais, au moins, que c’est de la camelote ? Plastique et compagnie, et pas même du bon !

Puis il a réfléchi. Justement, sa petite aussi avait besoin de chaussures. Jusque-là, il avait réussi à en fabriquer quelques paires, cousues main, s’il vous plaît, puisque ses machines étaient restées en Espagne. Mais il lui devenait de plus en plus difficile de se fournir en cuir.
Quant à créer, comme il l’avait imaginé en arrivant en France, sa propre entreprise, il n’y fallait pas même songer. Il ne possédait rien en propre. Et le temps ? Comment trouver le temps quand, à l’atelier de mécanique, sa femme venait tout juste de se lancer dans la réparation des mobylettes ? Patron d’une fabrique de chaussures, ça ne vous prédestine pas à mettre les mains dans le cambouis. Dans sa profession il était un maître mais, pour la mécanique, c’était elle qui s’était fait une manière de célébrité dans toute la ville.

Quand un client arrivait en jurant et poussant devant lui son engin elle écoutait le bruit du moteur, touchait ici, appliquait là le souffle puissant du décompresseur, démontait une pièce, en remplaçait une autre, et ça marchait !
Aussi, elle n’avait pas quitté l’atelier depuis cinq minutes que l’Espagnol, l’œil sur la montre, commençait à pester. Et quand elle revenait, tout illuminée du plaisir d’avoir disposé d’un peu de temps pour elle-même, elle devait supporter des reproches à n’en plus finir. Il ne lui a pas fallu longtemps pour prendre le pli de tout acheter dans le quartier, à la va-vite, entre deux clients. Avec ça, la petite avait besoin de chaussures. Et la fille aînée de Pilar en avait une paire, toutes neuves, rouges, à brides, qui faisaient merveille sur son petit pied.
Quand sa sœur lui a proposé ses services, l’Espagnol a accepté sans faire d’histoires. Elle lui devait bien ça. Lors de son dernier voyage à Toulouse, est-ce qu’il n’avait pas acheté une poupée pour chacune des cousines ?

Une blonde toute vêtue de bleu pour sa blondinette de fille, une brune en robe rouge pour sa nièce ? Que les gamines se soient aussitôt crêpé le chignon pour conquérir à la force du poignet la poupée qui ne leur était pas destinée n’avait en rien entamé les convictions des adultes : chacun sait que le bleu sied aux blondes et le rouge aux brunes.
Quelques jours plus tard, Pilar est venue chercher sa nièce pour l’emmener passer la journée avec ses filles, et le soir venu, avant de la ramener chez ses parents, elle lui a mis aux pieds les petites chaussures soi-disant achetées tout exprès pour elle : rouges, à brides, un peu éraflées à l’endroit où le bout du pied butte sur les obstacles.
La petite a dit :
– Non, pas celles-là !

Et, désignant aux pieds de sa cousine les chaussures toutes bleues, toutes neuves :
– C’est les bleues que je veux.
Quand elle est arrivée chez elle, elle a crié :
– C’était celles-là que je voulais.

Au-dessus du nez un peu fort, les yeux bleu gris du père ont voyagé des petits pieds chaussés de rouge aux petits pieds bleus, se sont arrêtés un instant sur sa femme figée devant l’établi avant de foudroyer sa sœur, dressée devant lui de toute sa petite taille comme un serpent prêt à frapper.
– Alors ce sont ces chaussures que tu as achetées à ma fille ?
– Ce n’est pas ce que tu m’avais demandé ? a sifflé Pilar en affûtant l’acier de son regard.
Les gamines suivaient l’affrontement, le pouce à la bouche, serrant contre elles leurs poupées, mêlant les chevelures et les couleurs contre toute espèce de logique.

– Si, si, a capitulé l’Espagnol en quittant la pièce, le dos un peu voûté, suivi par les yeux désolés de sa petite.
Elle reprend sa marche dans les rues de son ancien quartier. Avant de quitter le café où elle ne connaît plus personne, où personne ne la connaît, elle a une fois encore entrouvert la boîte, pris en main l’une des chaussures, l’a tournée, retournée, puis reposée dans sa boîte. Jamais elle ne les portera, mais celles-là au moins, elles sont neuves !

« Il est donné à l’enfant d’en savoir plus que ses parents les ayant regardés »
Drieu de la Rochelle