
Dans l’auberge de Don Sancho.

Autour de la table d’hôtes, une douzaine de convives venus à la foire de Benasque à pied ou au pas de leurs mules, parlent haut en attendant que l’aubergiste emplisse les assiettes.
Mais voilà que tout soudain, Marcos le marchand de bestiaux, s’empare de la louche.
– Laisse, Sancho. Aujourd’hui, c’est moi qui sers.
De ce côté-ci des Pyrénées, et de l’autre, jusqu’à Luchon et au-delà, tout le monde connaît Marcos, et chacun le redoute. Dans le tissu de sa ceinture qui retient une énorme panse, il y a place pour son coutelas qui a châtié plus d’un insolent.

Don Sancho frotte ses mains moites sur son tablier dont la grosse toile se marque d’un vernis de graisse. Il voudrait bien résister comme le lui souffle de sa petite voix aigre Dona Marina de la porte de la cuisine, mais Marcos est gigantesque et l’énorme Ramon, son âme damnée, se montre toujours prêt à lui prêter main forte.
Une, deux, trois larges entames de la miche à croûte craquante tombent dans l’assiette du géant qui puise à pleines louches dans la marmite fumante.

De la même main généreuse, il emplit à ras-bord l’assiette de son compagnon, puis verse quelques larmes de bouillon et deux méchants bouts de patates dans les écuelles des autres convives.
Quand arrive le plat de viande, c’est la même affaire. Et du fromage, personne qu’eux n’en tâte !

Lors de la foire suivante, du plus loin qu’il voit les deux géants, l’aubergiste se précipite, s’empresse au-devant d’eux, les assaille de compliments et de courbettes et, dans le plus grand mystère, les guide vers un coin de la salle qu’il réserve à ses hôtes de marque.

Les deux géants protestent à qui mieux mieux. Ils entendent qu’on ne fasse point de différence et qu’on les traite comme tout un chacun. Mais, flattés de pareille attention, ils finissent par s’installer, tirent le couteau et commencent à tailler la large miche que Don Sancho a posée devant eux.
La soupe fumante disparaît à grand bruit. Enfin arrive le plat de viande. Deux poulets rôtis que l’aubergiste porte en triomphe et dont le fumet voyage autour de la table, allumant des lueurs de convoitise dans tous les yeux.

Mais quand Don Sancho dépose, en grande pompe, les volatiles devant les géants, tout s’arrête. Là-bas, le nez de fouine de Dona Marina pointe hors de la cuisine.
Les deux poulets reposent au centre de tous les regards, différents autant qu’on peut l’être : l’un malingre à faire pitié, un peu de peau sur un tas d’os ; l’autre énorme, dodu à souhait, tout rissolant de bonne graisse.

Dans la grande salle règne un silence de mort. Les cuillères restent à mi-chemin, les bouches demeurent ouvertes.
À la table des géants, la conversation se fige.
Puis :
– Sers-toi donc ! lance enfin Marcos de sa voix tonitruante.
– Je n’en ferai rien, sers-toi, toi !
– Toi !
– Non, toi, te dis-je !

Le plat, repoussé de l’un à l’autre, va, vient, et échoue au centre de la table. Après une série de passes qui semble ne jamais devoir finir, tout à coup Marcos pique la plus grosse des volailles et la dépose dans son assiette.
– Oh, le rustre, oh le malpoli ! s’étrangle Ramon qui, d’un bond, s’est dressé au comble de la rage.

Leurs grands corps à-demi levés, leurs énormes mains prenant appui sur le bois grossier, ils s’affrontent, front contre front, comme deux bouquetins de montagne.

Un friselis de rire gagne de proche en proche.
Comme à la corrida, un « Ole ! » jaillit, mais plus discret car les taureaux sont dans la salle.
Les yeux de Don Sancho qui voyagent sans cesse des convives rassemblés autour de la table d’hôte aux deux invités de marque, clignent d’un seul côté tandis que l’autre demeure impavide.
Avec une grâce surprenante s’élève son gros corps. Sur la pointe des pieds, les deux mains croisées sur une muleta imaginaire, pour le public complice, il porte, d’un geste sûr, l’estocade derrière le dos des géants renfrognés.

Marcos, lentement se rassied sur la lourde chaise :
– Dis-moi, fils, si tu t’étais servi le premier, quel poulet aurais-tu pris ?
– Quelle question ! Mais le petit, bien sûr.
– Eh bien, de quoi te plains-tu ? C’est celui-là que je te laisse, grogne Marcos en attaquant l’appétissant volatile dont le jus odorant se répand jusque dans sa barbe et parfume tout l’espace.
