Les études

La petite allait faire des études. Au collège du haut de la ville, sans même avoir eu à passer un examen, sans rien. Cette petite avait toujours bien travaillé. Dès les premiers mois d’école, des « Très bien » dans toutes les marges, en rouge, et chaque mois, dans le bulletin, les compliments des maîtresses : « Élève attentive. Très bons résultats. Continuez ».

Mais le collège, c’était autre chose. Le collège, c’était l’avenir assuré. Plus tard, elle serait secrétaire, la petite, ou mieux encore, institutrice !

Ça, c’était le bon côté des choses. En regardant ses mains crevassées, la mère n’en finissait pas de se le raconter : « Ma fille sera dans les bureaux. Des mains comme celles des mannequins, elle aura, les mains de celles qui travaillent dans les écritures. » Et à cette pensée, des bouffées d’orgueil lui montaient à la tête entre deux crises d’angoisse.

Mais, voilà ! Le collège était dans le haut de la ville. Laisser la petite passer le pont toute seule, à pas même dix ans, quatre fois par jour, elle n’y pensait pas, la mère.

À la radio, dans les journaux, on ne parlait que d’enlèvements, de traite des blanches, de prostitution.

Et la petite était si mignonne avec ses magnifiques cheveux blonds ! La mère faisait tout ce qu’il fallait pour qu’ils le soient. A chaque lavage, des rinçages à la camomille pour en aviver l’or, une giclée de vinaigre pour en accentuer le brillant. Et ces longues séances de brossage chaque soir malgré les douze heures par jour à l’atelier, les soucis de la maison, et les repas qui revenaient sans cesse. Chaque jour, huit, dix personnes à table, parfois plus.

Elle ne pourrait pas l’accompagner tous les jours. Et la petite ne devait absolument pas partir seule, c’était sûr.

Du bas quartier, elle avait beau chercher, aucun enfant n’avait jusqu’ici réussi à monter au collège. Ne parlons pas du lycée. Le lycée n’était pas pour eux, du quartier bas. Les classes de fin d’études, ça oui, ou encore, quelquefois, les collèges techniques. Mais pour la plupart, après la classe du certificat d’études, une place d’arpète chez un mécanicien, de manœuvre chez un maçon, de journalier dans les fermes ici ou là.

La mère n’en finissait plus de se presser le cerveau pour savoir à qui confier la petite. De monter toute seule, il n’était pas question. On serait bien avancés s’il lui arrivait quelque chose.

À force de poser des questions à tout le monde, elle a fini par apprendre, la mère, que Marie-Françoise, la dernière fille de M. Aubert, le marchand de bestiaux, allait au Sacré Chœur, sur les allées, tout juste à deux pas du collège. Trois ans de plus que la petite, une fille très bien, raisonnable, posée, qu’on voyait parfois passer dans le quartier dans sa jupe d’uniforme, bleu marine. Tout juste ce qu’il fallait. Mais les Aubert ne voudraient sûrement pas… 

Elle s’est armée de courage pour s’en aller faire faire sa demande à la famille. Des gens très bien, très humains, quoique riches.

Chaque matin, à l’heure du collège, la mère ne se tenait plus de fierté. Voir sa petite marcher gravement, avec ses cheveux bien coiffés et ses vêtements neufs près de Marie-Françoise superbe dans son uniforme bleu marine la récompensait de toutes ses peines. Et les bonnes notes, les appréciations élogieuses qui n’en finissaient pas d’affluer.

Malgré tout, il fallait rester prudente.

– Si un homme te parle, ne réponds pas, surtout. Et si des gens que tu ne connais pas te proposent un tour en voiture, tu refuses, tu m’entends ?

Elle entendait, bien sûr, mais est-ce qu’elle comprenait ? À cet âge, ils n’ont aucune conscience du danger.

Et puis, voilà qu’un soir, en racontant sa journée, la petite a parlé d’un vieil homme qui les attendait chaque matin, en bas du pont.

– Il nous raconte des choses en italien. Il ne parle pas très bien, tu sais, alors quand il ne sait pas dire, il fait de grands gestes. Et puis quand on arrive de l’autre côté du pont, il repart en nous faisant un petit signe, comme ça.

– Je t’interdis de lui répondre. Tu passes sans rien lui dire. Pas même le regarder, tu m’entends. Comme si tu ne le voyais pas !

– Mais qu’est-ce qu’on fait de mal ? Si tu voyais comme il est vieux. Il a la même figure que Gepetto, tu sais bien, le père de Pinocchio.

– Je t’interdis, c’est tout. Tu ne te rends pas compte.

Évidemment, la petite n’a rien écouté. À cet âge, le danger, ils ne connaissent pas. Il faut les protéger malgré eux.

Un matin, la mère a suivi les deux gamines. Il était bien là, la petite n’avait pas menti. À vrai dire, il ne ressemblait à rien de ce que la mère avait imaginé. Tout vieux, tout cassé, avec un visage raviné par les ans et le malheur. Et cet air heureux quand il les a vues qui arrivaient, toutes mignonnes avec leurs jupes plissées bleu marine, comme deux sœurs, et leur cartable au bout du bras.

La mère s’en est revenue à son travail, toute remuée. Comment savoir ce qui est bon, avec toutes ces histoires de traite des blanches et d’enlèvements ?

Elle ne pourrait pas, tous les jours, protéger la petite.

Elle s’en est allée se confier à Mme Aubert. Ces gens-là ont toutes les relations qu’il faut. Elle saurait quoi faire, elle.

Un matin, comme le vieux s’avançait vers les deux fillettes, le visage tout illuminé, les gendarmes lui ont mis la main au collet. Un flagrant délit, ça s’appelle.

Depuis, la mère dort plus tranquille.

La petite ne parle plus jamais de ce qui se passe au collège, ni sur le chemin, ni de Marie-Françoise, ni de rien. Si c’est pas malheureux ! On se saigne aux quatre veines pour leur donner toutes les chances, et ils n’ont pas plus tôt commencé à apprendre que, déjà, ils vous méprisent !