


Chaque fois qu’elle pénétrait dans l’atelier de mécanique, longeant le corridor bordé d’un côté par le placard mural où l’on rangeait les pièces détachées et de l’autre par la vitrine où les vélos et cyclomoteurs neufs étincelaient de tous leurs chromes, la petite s’arrêtait devant la photo qui trônait au-dessus de la caisse dans le fouillis du bureau avec son cadre clair tranchant sur les murs noircis par le cambouis.
Au fil du temps, les vapeurs des tuyaux d’échappement avaient imprégné le plâtre dont les nuances de gris s’égayaient par places des couleurs vives des calendriers.

Le corridor aboutissait là, dans cette étroite pièce où le père et la mère établissaient les factures et recevaient le paiement de leur travail.
Contre le mur, s’entassait en partie haute la réserve de pneus de toutes tailles enfilés sur des tiges de bois et, tout juste au-dessous, les cycles qu’on venait de réparer.

Plusieurs calendriers chaque année où des femmes dévêtues y vouaient leurs opulentes chevelures et leurs corps dodus à la célébration des pneus Klebert Colomb, Dunlop, Michelin, suscitant les remarques salaces des clients du magasin.

Appuyé contre le mur jouxtant l’atelier, dans un gros meuble à tiroirs multiples, s’ouvrait la caisse. Et au dessus, la photo.
Le père s’y dressait de tout le haut de sa petite taille devant sa locomotive grande comme trois hommes superposés, une merveille, le sommet de la technologie, avec à ses côtés toute son équipe : arpètes, chauffeurs et mécaniciens qui avaient avec lui participé à la mirifique aventure du rail.

Certains naissent nobles, d’autres roturiers, d’autres encore atteints d’une infirmité ou porteurs d’une aptitude particulière, elle était née fille de mécanicien. Cela lui tenait lieu de références généalogiques et de dons. Son père avait été conducteur de train, sa mère avait hérité de son défunt mari ce magasin de cycles qui faisait vivre toute la famille, son frère venait de commencer son apprentissage de réparateur automobile. Et son avenir à elle, quel serait-il ? La fillette se l’était demandé dès son plus jeune âge en écoutant le père célébrer à l’infini la mécanique, les machines et le progrès technique.
Dans sa petite enfance, les débuts de phrase seuls retenaient son attention. Le reste se perdait dans un brouillard de sons. Parfois un mot se détachait suscitant des images : Dédale, le premier mécanicien de l’antiquité inventeur du célèbre labyrinthe, Archimède le génial savant qui, par son astuce, avait vaincu à mains nues la flotte de Syracuse. Car le père n’hésitait pas à attirer dans son camp les personnages les plus fabuleux, morts le plus souvent et, par là même, incapables de se défendre contre pareille annexion.


Cet intarissable bavard était pourtant capable de silences abyssaux. Qu’on lui apporte une machine à réparer et toutes affaires cessantes, il se figeait comme une montre arrêtée, laissait couler le temps et ses pensées puis tout à coup ses mains commençaient à voleter, touchaient ici, pinçaient là, écartaient ceci, déplaçaient cela et la machine redémarrait. Ce n’était pas de la mécanique, c’était de la magie. Le miracle, se reproduisant à intervalles réguliers lui avait valu dans le quartier et bientôt dans la ville tout entière une réputation de génie dont la petite concevait une immense fierté.
Après avoir conduit sa locomotive au risque de sa vie dans l’Espagne en lutte contre le franquisme, il était venu saboter les rails français pour retarder les convois de munitions et d’armements nazis, et avait rencontré la mère. Mécanicienne par hasard et par nécessité, ayant gardé à la mort de son premier mari faute de pouvoir le vendre ce magasin de cycles en faillite, elle avait appris à grand mal la mécanique avant de rencontrer l’Espagnol.

Dans la semi pénombre de l’atelier, la fillette avait connu une enfance paisible entre, d’un côté la rue éblouissante au terme du boyau sombre du corridor et de l’autre la courette humide coincée entre deux maisons qu’assombrissait encore le feuillage surabondant d’une glycine.
La présence fantomatique des cyclomoteurs suspendus au plafond comme, dans la pièce secrète les femmes de Barbe bleue, ne l’effrayaient pas. La mère, déesse tutélaire, son grand visage éclairé par la baladeuse qui lui permettait d’examiner de près les pièces défectueuses, faisait obstacle à toutes les frayeurs.

Pendant qu’elle auscultait les moteurs, le père parlait, évoquant pour les nombreux visiteurs de l’atelier le piston qui fait marcher le monde, les machinations politiques, l’engrenage des événements menant à de prévisibles défaites.

Quand la petite avait quitté la maternelle, on avait dégagé pour elle une table de bois grossier dans une pièce aveugle destinée au stockage des pneus. Dans l’odeur écœurante du caoutchouc, elle faisait ses devoirs, étudiait ses leçons, se colletait aux problèmes de robinets qui coulent avec, parfois, l’aide de l’un ou l’autre des clients plantés là pendant qu’on réparait leur vélo. Leur bonne volonté était totale et leur inefficacité garantie. La plupart d’entre eux ayant quitté l’école l’année du certificat d’études, les devoirs de la petite soufflaient dans l’atelier un vent de jeunesse et faisaient naître souvenirs et rodomontades.

En revanche, les problèmes de trains qui se croisent appartenaient au père. En raison de son premier métier, il était passé maître dans les conclusions à tirer de leurs hypothétiques rencontres entre deux villes, au tiers du chemin de l’une et à mi distance de l’autre. Il s’y affrontait en bougonnant, se révoltant contre l’imagination perverse des instituteurs, puis lorsqu’il parvenait à trouver enfin la solution, jubilant sans vergogne.
Les devoirs terminés, à l’heure où se vidait l’atelier, le père s’attardait à évoquer l’histoire de sa vie qui se confondait avec celle du siècle. Né en 1900, il avait été de tous les grands événements qui avaient endeuillé ces âges cruels. Le monde pour lui se divisait en deux pôles. D’un côté les tyrans qui organisent les massacres et programment l’échec des grands rêves de l’humanité, de l’autre les travailleurs et le progrès technique qui gomme les distances et permet l’accession de tous à la culture et au bien-être.

Après avoir quitté l’école à neuf ans, embauché par un imprimeur, il avait ânonné d’abord, puis lu, puis dévoré tout ce qui lui tombait sous les yeux, et avait adhéré au syndicat des transports lorsque son imprimeur ayant fermé boutique, il avait dû se résigner à quitter les livres pour les trains. D’abord chauffeur, des dix et douze heures à enfourner du charbon dans la gueule béante de la locomotive, le ventre brûlant, le dos glacé, il avait très vite conquis le statut de mécanicien et intégré l’aristocratie du métier.
Et quand était venue la guerre, à Barcelone, tout nourri des écrits de Bakounine, il avait embrassé les grandes idées de justice et d’autogestion.

– On y croyait, tu comprends. On était les pionniers d’un monde nouveau, on se croyait investis d’une mission. Et pour arriver à quoi ? Les wagons plombés, les déportations de millions de juifs, ce n’est pas nous qui les avons programmés, mais ce sont nos trains qui… Qu’on le veuille ou non, on y a participé …
Le silence s’appesantissait. Le visage du père se figeait. Comment supporter que ces outils de liberté qui offrent aux hommes l’abolition des distances, aient été mis au service de la barbarie ?

Dans le bureau, la photo qui le montrait au milieu de son équipe, minuscule et triomphant, devenait mensonge. Rien n’existait de ce monde dont ils avaient rêvé. Leur élan vers une humanité meilleure, plus responsable, engagée dans la grande marche vers le progrès, s’était heurté à l’égoïsme des uns, à la soif de pouvoir des autres. Leur idéal avait volé en éclats. Il en restait blessé, acharné à trouver des responsables : la turpitude des puissants, leurs incompétences, tout sauf leurs erreurs propres et les querelles intestines qui les avaient affaiblis en les divisant.

Les jours où il retournait face contre le mur la grande photo qui le représentait toisant le photographe d’un air assuré devant l’énorme locomotive, il ne faisait pas bon l’approcher. De l’équipe, il ne restait personne. Vicente el Gordo, Pepe el Borracho et Manuel, et Pedro, Ricardo et Rafael morts sur le front d’Aragon, sacrifiés pour rien. Eusebio, Tiberio et Pablo disséminés partout en France par la grande loterie de l’exil. Jesùs, Ramon, Ignacio fusillés pour avoir cru les discours mensongers et tenté un retour au pays que tous leur déconseillaient.
Jusqu’à la chienne Chuleta qui avait sauté sur une mine.
– Chuleta, c’était notre mascotte. Côtelette, ce n’est pas un nom pour un chien, mais quand on l’a recueillie, elle était maigre que tu n’as pas idée. Et voilà, elle aussi… elle aussi…

C’étaient ses premiers mots au sortir de l’hébétude qui s’emparait de lui. La petite pouvait alors recommencer à respirer et entreprendre de le tirer du néant. La chienne Chuleta et elle-même faisaient alliance, une fois encore, pour sauver le père du désespoir.
L’atelier est désert. Plus personne ne s’arrête désormais dans l’étroite boutique. Le métier n’est plus ce qu’il était. Ou bien est-ce parce sa femme est morte que plus rien n’intéresse le mécanicien ? Il continue pourtant à venir chaque matin matins. Quand on a passé sa vie les mains dans le cambouis, que faire d’autre ?
Il est vrai que tout a changé. Maintenant les cycles s’appellent des deux roues. Les gens ne les utilisent plus pour se rendre à leur travail mais pour partir en balade le dimanche matin. On les vend dans les supermarchés et, dans les magasins de sport, ils font figure de produits de luxe.

Il y a belle lurette que le mécanicien ne retourne plus la photo du bureau. Avec le temps, la douleur s’estompe. Et puis à côté de cette photo il y en a une autre. Chaque fois qu’il pénètre dans la boutique il s’arrête pour la regarder.
La petite a quitté la maison depuis longtemps déjà pour aller faire ses études. De médecine d’abord, – toujours le vieux rêve de se rendre utile aux autres -, et puis d’aéronautique. Et elle a réussi tout ce qu’elle a entrepris.
Pour en revenir au métier, il ne ressemble en rien à ce qu’il était. Les gens non plus d’ailleurs ne sont plus ce qu’ils étaient. Maintenant qu’ils possèdent des quantités d’objets ils se sentent plus pauvres qu’avant. Le progrès dont il a tant rêvé a engendré une avalanche de biens sans parvenir à rendre la vie meilleure.
Heureusement il y a la photo. Chaque matin, en arrivant à l’atelier il s’arrête devant elle et il parle à sa petite.

Il possède beaucoup d’autres photos d’elle, et des belles, certaines qu’elle lui a envoyées, d’autres qu’il a découpées dans les journaux, d’autres encore apportées par les voisins, mais c’est celle-là qu’il a fait agrandir même si on la reconnaît mal dans son scaphandre d’astronaute. L’une des premières femmes françaises dans l’espace ! Le cœur du père bat à grand coups.
Finalement peut-être que les choses ne sont pas si désespérantes. L’aventure du rail a laissé place à la conquête spatiale, mais c’est toujours le même esprit qui préside : faire toujours mieux, aller toujours plus haut. Malgré l’équipement barbare destiné à la protéger lorsqu’elle marche au milieu des étoiles, dans le regard de sa petite fixé sur lui, il veut en lire la promesse.
