L’œil de K

D’accord, j’ai tout vu mais pour quoi j’en aurais parlé ?

Personne n’était au courant de ma présence, alors, qu’est-ce qui m’obligeait à le faire ? Moi, je ne cherche pas les ennuis. Ils viennent bien assez tout seuls. La preuve !

J’étais sur mon échafaudage à nettoyer ces saletés de plantes qui grimpent partout en soulevant les tuiles. Quand ça commence à prendre de la force, ça te fait des troncs énormes vachement durs à couper. Et toutes les cochonneries que ça abrite, et la poussière acre quand tu fouilles un peu. Dégueulasse ! Tout ça, c’est beau quand on le voit de loin mais quand on met le nez dedans…

Au début je n’ai rien remarqué. Ce sont les cris qui m’ont alerté. Je me suis déplacé vers le bord de l’échafaudage pour pouvoir reluquer la piscine. En me penchant un peu, je les voyais tous les trois comme au cinéma sauf que c’était en vrai. ça s’agitait en bas. J’étais là jusqu’au dimanche soir, je pouvais prendre un peu de bon temps. Le vieux allait et venait sur ses cagnettes maigres, le maillot flottant sur une absence de fesses, petit, moche, sa voix en lame de couteau dirigée droit sur le fils qui lui pompait l’air au propre et au figuré.

– Tu nous pollues à toujours fumer comme un pompier. D’abord, qui t’a invité ? Allez tire-toi, j’en ai marre de marcher sur tes mégots. 

Le fils, un gaillard musclé, les épaules larges, le maillot bien ajusté sur des hanches minces, n’a cessé de tirer sur sa clope que pour hurler en retour. Que le père n’aille pas s’imaginer qu’il avait l’intention de partir avant d’avoir l’argent. Il en avait besoin. Il le lui fallait absolument. Et le père :

– Je t’avais prévenu que c’était la dernière fois. Alors voilà, tu n’auras rien. à trente ans il est temps que tu gagnes ta vie. Ne compte plus sur moi.

L’autre insistait d’un ton pleurard, puis menaçant, mais le vieux, nib ! Madame, superbe, bronzait, allongée comme une star sur son transat, ses jambes parfaites au plein du soleil. Quand elle s’est soulevée sur un coude, son maillot, un truc comme dans les magazines, que tu vois jamais dans la vraie vie, s’est largement ouvert sur la poitrine.

– Pauvre Richard qui vient quémander son argent de poche. Arrête, petit homme, tu vas me faire pleurer.

Le Richard s’est retourné d’un bloc, la bave aux lèvres :

– Oh toi, mêle toi de ce qui te regarde, tu lui coûtes bien plus cher que moi.

Elle a enfilé son déshabillé sans répondre. Déshabillé, ça  porte bien son nom. Quand les femmes mettent ça sur elle, c’est pire que si elles étaient nues. Et elle est rentrée dans la maison :

– Salut ! Je reviendrai quand vous aurez fini de régler vos comptes en famille.

Je suis reparti vers ma gouttière sur l’autre côté de la façade. J’avais pas que ça à faire. Omar m’a bien prévenu. Tu te fais le plus petit que tu peux, personne ne doit te remarquer. Lundi, le patron se pointe pour inspecter le travail avant qu’on démonte l’échafaudage, tu as intérêt à ce que tout soit nickel, sinon c’est moi qui vais me faire engueuler et la prochaine fois tu peux t’accrocher pour que je te trouve un boulot.

J’ai repris mes sécateurs et ma scie. Côté piscine, ça continuait à hurler, mais après tout c’était pas mon affaire. Leurs histoires de famille ne me regardent pas.

Quand même, de temps en temps, j’allais voir où ils en étaient. Pas que ça m’intéresse mais il faisait une chaleur à mourir et moi agrippé à mon mur comme un pauvre con pendant que ceux là prenaient du bon temps. Enfin, du bon temps… ils s’engueulaient ferme, le fils surtout. Les reproches pleuvaient. Que le vieux ne s’était jamais occupé de lui, qu’il les avait laissé crever la gueule ouverte lui et sa mère pendant toute son enfance. Qu’il pouvait bien payer maintenant. C’était son dû que le fils réclamait.

Et le père n’était pas en reste. Qu’il en avait marre de nourrir un incapable, que le fils ne savait rien faire que dépenser, toujours dépenser. L’argent, tu n’as que ce mot à la bouche ! Si tu en veux tu n’as qu’à le gagner. Comment j’ai fait, moi ?

Ils s’en envoyaient des dures, une vraie guerre de tranchée, chacun acharné à toucher l’adversaire là où ça fait le plus mal. J’ai reculé tout doucement, ça commençait à sentir vilain. D’ici qu’ils en viennent aux mains…

Le bouquet, ça a été quand le père a dit qu’il avait épousé son Irina, que c’était l’amour de sa vie. Il y a eu un blanc. Terrible. Tout s’est arrêté. Puis un cri :

– Tu ne m’as pas fait ça !

J’en avais assez entendu. Je suis reparti vers ces saletés de plantes mêlées de plumes de pigeons, de crottes de rats. Ignoble ! Mais à tout prendre, c’était presque plus propre que ce qui se passait en bas.

La journée avait pourtant bien commencé. A dix heures du matin, la femme est venue s’installer. Une vraie beauté. Le vieux en était fou. Mazette, celle-là, comment qu’elle savait se mettre en valeur ! Sa robe suivait les mouvements de son corps et quand elle l’a laissé tomber à ses pieds pour apparaître en maillot, on aurait dit qu’elle n’avait rien sur elle. Belle. Jeune. Avec une peau qui donnait envie de croquer dedans à pleine bouche. Chaque fois que je m’arrêtais pour souffler un peu, j’allais me rincer l’œil en la regardant. On aurait dit une page de ces magazines en papier glacé. Le pied !

Le vieux n‘arrêtait pas de la coller. Irina par ci Irina par là, avec une voix comme du miel. Elle est bien restée deux heures allongée sur son transat au bord de la piscine. Super, la piscine. Trois mètres de fond, vingt-cinq mètres d’un bout à l’autre, arrondie juste ce qu’il faut pour suivre la courbe du terrain. Du fric, il y en a sur la côte, mais cette piscine-là c’était le top. Ernesto, c’est le patron. Il s’occupe de toutes les villas. Quand il est à la bourre il me fait appeler par Omar, mon cousin. Les samedis et les dimanches, les réguliers ne veulent pas travailler. Alors je prends le relais. Mais motus, il faut le dire à personne. Zéro papier zéro tracas comme dit Ernesto.

 Quand la fille avait vraiment trop chaud, elle se laissait glisser dans l’eau avant de retourner s’allonger. Dès qu’elle sortait, le vieux était sur elle à la couver du regard, à l’envelopper d’un peignoir, la tartiner de pommade et lui servir des liquides glacés que moi, là haut, j’en salivais rien que de voir les perles de buée sur la paroi des grands verres colorés.

Après le départ de la fille, là bas, côté piscine, ça a continué à beugler. Le père et le fils étaient bien décidés à tout déballer, chacun leur tour ou ensemble en s’efforçant de couvrir la voix de l’autre. Ils avaient des choses à se dire, il faut croire.

Les villas d’ici ne sont pas comme les immeubles de mon quartier. Chez nous, les gens sont empilés comme des harengs dans une caque. Ici, ils ont tout l’espace qu’il faut pour s’engueuler tranquilles. Leurs histoires commençaient à me fatiguer. Je me suis remis à la tâche. J’avais assez trainé comme ça. Lundi matin, si le travail n’était pas terminé je savais bien qui morflerait.

Le soleil, haut dans le ciel, déversait du plomb fondu. J’avais la gorge sèche comme une râpe. J’ai essayé de manger mon sandwich. Le pain était mou, le fromage chewing gum, l’eau de ma gourde chaude comme de la pisse. J’ai repensé aux verres glacés du vieux avec leurs perles de buée et je l’ai détesté. C’est là que j’ai entendu les cris du fils. Il aurait fallu être sourd. Il hurlait :

– Ouvre les yeux, bordel !  Tu n’as pas quand même pas marié cette pute !

Puis un grand bruit, comme d’un corps qui fait un plat dans l’eau, des clapotements, des remous et encore des hurlements. Je me suis rapproché fissa. Le spectacle continuait, je n’allais pas manquer ça.

Le vieux se débattait au milieu de la piscine. Chaque fois qu’il se rapprochait de la margelle et qu’il tentait de s’accrocher au bord pour remonter, le fils se déplaçait pour décrocher ses mains, dents serrées, dans un silence total. Le père râlait qu’il fallait arrêter de jouer au con, qu’il allait le déshériter. Le fils, rien !

Je suis resté pétrifié sur mon échafaudage. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Si je me montrais maintenant, j’aurais l’air de quoi quand le fils lui tendrait la perche ? Une leçon ça s’appelle. C’est comme ça qu’on dresse les animaux rétifs, chez moi, au bled. Après quand ils ont compris qui est le maître, on leur fait faire ce qu’on veut.

Et ça durait, ça durait.

Quand le vieux a commencé à hoqueter, j’ai respiré un bon coup. Bon, la leçon allait se terminer. Le type avait sûrement compris qu’il n’avait pas intérêt à jouer avec son fils. Ses mouvements étaient moins rapides mais il s’acharnait à barboter, le souffle de plus en plus court, les gestes de moins en moins sûrs. Dressé sur la margelle, le fils l’observait froidement, le  visage déformé par une moue féroce.

C’est là qu’il a commencé à parler. D’abord, j’ai eu du mal à reconnaître sa voix, sourde, jaillissant comme sous pression avec des à-coups et des soubresauts et des mots qui revenaient, scandés comme des slogans dans les manifs :

– Vieux salaud, tu crois qu’on peut me jeter comme ça ?… Tu m’as niqué mon enfance…et tu veux me voler ma vie ?… ma vie elle est à moi… à moi, vieux salaud.

Le vieux sombrait puis refaisait surface, propulsé par un coup de pied au fond qui le projetait à chaque fois un peu moins haut. Sa tête continuait à émerger pourtant. Aux appels ont succédé des cris, des gargouillements, des bruits de canalisation brutalement débouchées qui mettaient les nerfs à vif. L’autre observait, impassible les yeux du père qui se révulsaient, les gestes de plus en plus désordonnés tandis que la bouche gargouille continuait à cracher :

– Je vais te crever, connard ! A quoi il te sert tout ton flouze?.. Tu aurais dû apprendre à nager… Quand j’en aurai fini avec toi, j’irai m’occuper de l’autre salope.

Quand le mouvement de yoyo a cessé, le fils a longuement fixé les cercles concentriques qui venaient mourir sur les bords de la piscine et il est rentré dans la villa.

J’ai sauté dans la nacelle. La corde ne coulissait pas, ça tanguait, ça se bloquait, jamais je n’arrivais en bas. A un mètre du sol, j’ai tout lâché. La nacelle est tombée d’un coup et moi avec. Le bruit qu’elle a fait, bordel ! Je me suis immobilisé, tous les sens en éveil, mais rien ne bougeait dans la villa.

Mes mains tremblantes ont eu du mal à décrocher l’antivol de ma mob. La chaussée a commencé à défiler devant moi dans un silence hallucinant. Aux larges rues bordées de villas a succédé un fouillis de ruelles. Je ne sais plus comment j’ai réussi à accrocher l’antivol avant de monter quatre à quatre l’escalier à odeur de pisse et de vomi.

Personne n’était au courant de ma présence. Surtout ne pas parler de ce que je n’aurais pas dû voir. Tout seul sur le chantier j’étais. J’aurais qu’à dire que je travaillais sur l’autre façade. La piscine, je ne pouvais même pas la voir, ou un tout petit peu, en me penchant. D’ailleurs, je n’aurais pas dû être là.

Le lundi, il ne m’a rien manqué ! Le soir, après sa journée de travail, Omar est venu me passer un savon à domicile. Qu’est-ce que j’avais fait ? A quoi j’avais passé mon dimanche ? Le patron, déjà qu’il ne voulait pas me prendre, maintenant c’était fini pour moi. Maintenant, le travail je m’en fichais. Tout ce que je voulais c’était qu’on m’oublie. J’avais rien vu, je ne savais rien, je n’étais pas là.

Chaque jour, au café je suivais dans l’Indépendant la progression de l’enquête. Les journalistes se donnaient du bon temps. En plein été, saison morte pour la politique et les événements internationaux, un assassinat qui fait pleurer dans les chaumières c’était bon pour leur tirage. Il n’y en avait que pour Yvan Duparc, l’industriel bien connu. De la belle Irina on parlait à peine. Elle n’était pas dans la villa quand le meurtre avait été commis, elle ne savait rien, n’avait rien vu que le corps flottant à la surface de la piscine à son retour. Du fils, il n’était pas du tout question. On avait ça en commun lui et moi : on n’était pas censés être sur les lieux ce jour-là.

Puis les journalistes se sont mis à évoquer un crime de rôdeur. L’assassin avait raflé tous les bijoux et des tableaux de maîtres. Au café les gars ont commencé à regarder dans ma direction en parlant de l’insécurité. Ils étaient d’avis que la police devrait renforcer les contrôles pour les étrangers. J’ai cessé d’y aller.

Je voudrais bien savoir qui m’a vu gicler hors de la villa l’air affolé. Affolé, qui ne l’aurait pas été à ma place, après ce que je venais de voir ? Mais coupable, c’est autre chose. J’ai bien lu les journaux. Dites-moi comment j’aurais pu emporter tous ces bijoux et les toiles sur ma mob pourrie. 

Dans mon pays, les vieux ont coutume de dire que la corde se coupe toujours par le plus mince. Dans cette histoire le plus mince c’est moi, alors je vais tout vous dire.

Ils m’ont laissé sortir du commissariat, libre mais pour combien de temps ? Ces gars-là je les connais Quand ils s’accrochent à vous… Si leur enquête piétine, je suis bon pour perpète. Je marche machinalement. Que faire ? La solution, me tirer de par les embarras. Mais pour aller où ?

Près de la gare, dans un taxi arrêté au feu rouge, je la vois. Elle est encore plus belle habillée tout en noir, lumineuse, avec ce teint lisse, ces yeux étirés vers les tempes. Son regard me traverse. Pour elle je parierais que tous les hommes sont transparents sauf les pleins de fric même enrobés, même moches. Dans la pénombre, à côté d’elle, une silhouette un peu tassée. Le type fixe l’espace droit devant en tirant fiévreusement sur sa clope comme un condamné sur sa dernière cigarette. Elle ne le regarde pas non plus. Elle n’a d’yeux que pour le flic en civil qui s’adresse à elle à travers la vitre. Ces gars-là je les reconnaitrais entre mille. A en juger par son expression, elle aussi.