L’Oison

Elle nous est tombée dessus dès les premières heures du voyage.

On avait quitté notre appartement à 4 heures et demie, parcouru les cinquante kilomètres de nuit jusqu’à l’aéroport, attendu l’embarquement pour Charles de Gaulle, inconfortablement sommeillé dans l’avion, foncé pour trouver la bonne sortie, grelotté en attendant la navette, tiré le sac trop lourd dans l’atmosphère glacée de la fin décembre en slalomant le long d’interminables passages, couverts ou non, entre des voyageurs de tous types et de toutes couleurs, pour parvenir enfin au terminal trois et attendre à nouveau que notre charter soit annoncé. La routine des départs. Le plaisir, c’est pour après.

On venait à peine de prendre place dans l’une des deux files d’embarquement pour Tripoli quand Pierre l’a repérée. Moi, dans ces cas-là, je ne vois que mon livre. Une manière comme une autre de gommer le temps du voyage. Il a approché sa bouche de mon oreille :

 « Je t’avertis, si cet oison-là est dans notre groupe, ne t’en approche pas ».

Du regard, il désignait une femme de haute taille et forte carrure coiffée d’un casque de mèches blondes qui se dandinait vers l’autre file où, comme un quidam quelconque, au milieu des bourgeoises en fourrure et des hommes en sport chic qui allaient passer le premier de l’an en Libye, patientait Françoise de C. Son visage était un peu plus fripé qu’à la télé mais c’était bien lui. Elle lui a adressé la parole comme à une vieille connaissance tandis qu’il se détournait de manière ostensible.

« Tu vois, il a compris lui aussi. »

Pierre et moi aimons à quitter notre train-train, à nouer d’éphémères relations avec des gens qu’on n’aurait jamais rencontrés autrement, mais voyager en ma compagnie n’est pas toujours une sinécure. Longtemps j’ai fait miennes toutes les angoisses, plongé au plus profond de tous les malheurs. Un gouffre sans fond dans lequel j’ai plusieurs fois failli sombrer. Maintenant encore, partout où nous allons, les désespérés sont pour moi. Un aimant posé dans un amas de limaille de fer ne ferait pas plus de dégâts.

Après son arrimage raté avec François de C., la grosse blonde chaloupait vers notre file. Difficile de dire si elle appartenait aux sports chics ou aux randonneurs. Elle n’avait pas de sac à dos, mais il n’était pas exclu qu’elle l’ait posé sur un quelconque chariot avec ses bagages. Aux pieds, au lieu d’escarpins, elle arborait des chaussures de marche flambant neuves.

Quant à son vêtement, un ensemble aux motifs ethniques tout droit sorti d’une boutique branchée, il l’aurait plutôt apparentée à la troisième catégorie présente à l’embarquement, – les Libyens rentrant au pays pour y passer les fêtes -, si sa peau n’avait pas été si blanche, ses cheveux si blonds et sa corpulence plus proche de celle des vikings que d’une quelconque ethnie africaine.

À Tripoli, après les inévitables piétinements pour le visa et l’habituel temps d’attente pour récupérer nos bagages que les soutiers avaient fini par lâcher en vrac devant la porte du poste de police, notre guide, Taha, un libyen d’allure juvénile, a rassemblé autour de lui les huit personnes composant notre groupe. Elle en faisait partie.

Nos places pour Sebbah étaient réservées, avait annoncé Taha, avant d’aller, les coudes sur le comptoir, se livrer à une interminable palabre. Deux avions étaient prévus, l’un à vingt et une heures, l’autre à minuit. A juger par ses mimiques, l’embarquement dans le premier n’était pas gagné. Des groupes de touristes italiens envahissaient tous les espaces disponibles. Accoudés au même comptoir que Taha, leurs guides parlaient haut.

– Si vous voulez mon avis, les ritals vont nous coiffer sur le poteau. Alors tant qu’à attendre, si on s’en jetait un ? a proposé l’un des hommes du groupe.

Le bar était bondé, le thé Lipton et la menthe hygiéniquement emballée dans de la gaze à pansements, mais les oranges venaient tout juste d’être pressées et le jus moussait de belle façon dans le grand verre que le serveur a déposé devant moi. Elle a collé son opulente poitrine contre mon dos, a reniflé mon jus par-dessus mon épaule, – elle me dépassait d’une bonne tête- et m’a proposé l’échange. Elle n’aimait pas le thé synthétique. Moi non plus. Interloquée, elle m’a regardée de tout son haut avant d’aller squatter une autre table. Sur moi, les yeux de Pierre et, émergeant de son genou, un pouce levé en signe de victoire. Ça commençait bien, il ne nous restait que huit jours à tenir.

Le lendemain matin, deux 4*4 nous attendent devant l’hôtel Africa. Elle ne veut pas être devant, -la place du mort, très peu pour elle ! -, ni près d’une portière, -trop d’air, elle ne supporte pas. Alors, elle prend ses aises au milieu de la banquette arrière tandis que Pierre et moi nous rencognons de part et d’autre, et elle commence à s’agiter, à chantonner, à soliloquer.

Installé à l’avant, Taha s’adresse surtout au chauffeur, mais lorsqu’il se retourne vers nous, sa bouche ouverte laisse passer des sons rendus inaudibles par le bruit de radio mal réglée qu’elle produit en permanence. Séparés que nous sommes par cette montagne de chair, il nous est impossible de nous toucher, de nous parler, de nous voir. Il n’y a que quand elle plonge vers l’avant pour fouiller dans son sac que, par-dessus son dos musculeux nous pouvons échanger ces signes de connivence et ces paroles muettes dont usent les prisonniers pour communiquer.

À la halte, elle cesse de monologuer pour prendre à parti notre guide. Tandis que le casque de ses cheveux blonds s’agite comme un toupet, Taha se confond en dénégations, avec des gestes de la main et du corps qui expriment l’impossibilité. Puis, comme nous nous apprêtons à remonter en voiture, il vient nous annoncer un changement de programme. On respectera l’itinéraire prévu mais on le prendra à l’envers. Avant de rentrer dans l’Akakus, on commencera par la ville de Ghat qui organise un festival international des arts anciens.

Il paraît soulagé qu’aucune voix ne s’élève contre cette proposition.

Le fort italien qui domine la médina, toute de pierre blonde, n’arrive pas à donner à Ghat une allure guerrière. Dans la vieille ville, nous cherchons en vain trace des préparatifs du fameux festival qui nous a valu de nous dérouter.

Il ne commencera que demain, dixit le guide local, un touareg en vêtements traditionnels qui se révèle être le propriétaire de plusieurs boutiques de souvenirs émaillant les rues étroites.

– Demain, ou plus tard, Inch’ Allah, souligne le gros André qui a, en même temps que nous, suivi les manœuvres de détournement de l’Oison.

Demain ou plus tard, peu importe puisque nous faisons maintenant route vers l’Akakus. La troisième voiture nous a rejoints aux portes de Ghat avec le cuisinier, l’inévitable policier affecté à notre groupe, et tout le ravitaillement nécessaire pour notre virée de six jours dans le désert du Fezzan.

Entre les deux véhicules qui nous sont destinés, des bribes biographiques commencent à circuler. Notre oison serait la fille de bourgeois qui ont l’habitude d’encourager ses départs pour réduire le temps où ils ont à la supporter. Elle connaît personnellement le directeur général de l’agence de voyage, raison nécessaire et suffisante pour expliquer l’absurde détournement vers Ghat.

Parmi les voyageurs ayant choisi pour destination l’Afrique qu’elle écume plusieurs fois par an, commence à se créer à son propos un légendaire. Les échos nous en parviennent par l’intermédiaire de Jocelyne qui se déclare marrie d’avoir à renouveler l’expérience d’un voyage en sa compagnie.

Le premier soir, elle refuse la tente qui lui est destinée. Pas question pour elle de s’embêter à la monter chaque jour quand elle peut coucher à la belle étoile. Que dans l’Akakus, la nuit, le thermomètre flirte avec le zéro lui importe peu. Avec son duvet sarcophage, elle se fait forte de résister aux températures les plus glaciales.

Une fois le campement installé, on fait un brin de toilette, on enfile tout ce qu’on peut trouver de chaud et on va prendre le thé que Daoud, le cuisinier, sert en guise d’apéritif dans le coin repas. C’est alors qu’on comprend le piège dans lequel on est tombé. De quelque manière qu’on tourne le regard, il n’existe aucun moyen d’éviter le spectacle de son gros corps dénudé, toutes chairs blanches à l’air, qu’elle récure sur son matelas au centre du campement avec des grâces obscènes de chatte obèse. Quel soulagement quand le deuxième soir, au moment de la halte, on l’entend crier à l’injustice et exiger d’être logée à la même enseigne que les autres !

Il ne nous faut que quelques minutes pour comprendre que nous ne couperons pas à l’indécent toilettage. Répandue sur la natte devant sa tente, elle astique une à une toutes les parties de son corps massif, semblable à un gros ver blanc dans la lumière déclinante. Le répugnant spectacle nous transforme en voyeurs malgré nous, nous sature de sa laideur comme elle nous a saturés de son verbiage toute la journée durant.

La résistance s’organise. De bon matin, entre le fromage à tartiner et l’halva turc qui clôt rituellement le petit déjeuner, on se la repasse de voiture à voiture. « Nous, on l’a eue hier, aujourd’hui c’est à vous ! » Elle arrive en se dandinant. Sa voix criarde frôle les aigus. « Vous avez déjà mangé ? On pouvait pas m’appeler ? Quand même ! » Justement, non, on ne pouvait pas !

Au moment d’embarquer, placée devant le fait accompli, elle scrute nos visages faussement innocents. Mais nous demeurons muets. Notre tranquillité d’un jour est à ce prix.Le troisième matin, elle nous punit. Puisque c’est comme ça, elle voyagera dans le véhicule de service avec Daoud le cuisinier et le policier Wallis. Son regard qui va des uns aux autres se heurte à notre impassibilité. Malheureusement, le lendemain, il faut à nouveau se la partager, la greffe libyenne n’ayant pas réussi.

L’Akakus nous régale de paysages chaque jour nouveaux : entablements se découpant haut dans le ciel, dédales de roches d’un noir brillant sur fond ocre, châteaux minéraux fantastiques sculptés par des millénaires de sablages naturels.

L’arche de Fozzigiaren, gigantesque gardien posé au milieu de notre route, nous ouvre le wadi Techuinat et ses peintures rupestres. Taha s’amuse de notre enthousiasme devant ces scènes d’une vie quotidienne vieille de plusieurs millénaires : femmes en costumes d’apparat, troupeaux en mouvement, chasseurs minuscules affrontant d’énormes animaux. Il nous promet mieux encore pour le lendemain dans le Makhendush.

Seule l’oison refuse de se laisser impressionner par ces pochoirs préhistoriques. Elle attend Tin Lalan. A Tin Lalan, on verra ce qu’on verra !

Le messak Setaffet. Paysages sinistres, grés noir semé d’une hostile caillasse, cahots nous projetant les uns sur les autres. Les ennuis mécaniques se succèdent, et les haltes pour réparer, nombreuses, interminables, de plus en plus fastidieuses dans ces paysages mortifères. Après une épuisante journée, il faut, pour monter les tentes, écarter les pierres volcaniques qui jonchent le sol.

Le sable est noir à perte de vue, hérissé de roches éclatées semblables à des dents monstrueuses crachées par quelque bouche géante. Des dunes d’un gris foncé barrent l’horizon, nous enfermant dans une immense cuvette sombre. Notre moral ne l’est pas moins. A peine servie, la chorba se glace dans les bols sans parvenir à réchauffer nos mains gourdes, la viande de chameau nous paraît plus dure, le feu plus maigre que d’ordinaire.

C’est le moment que choisit Taha pour nous annoncer qu’en raison d’ennuis mécaniques nous ne pourrons pas faire la totalité du circuit. Il nous donne le choix entre le site de Tin Lalan et les lacs salés de l’erg Awbarri. Pour sa part, il conseille les lacs, ce qui nous permettra dès demain de quitter l’erg pour la dune, mais la décision nous appartient.

Que faire ? Tous les regards covergent vers l’Oison qui demeure le front baissé dans une posture accentuant la largeur du visage, le transformant en mufle. Puis sa bouche gargouille vomit les mots :

– Tu n’as pas le droit. C’est dans le programme. On a payé pour les deux.

– C’était possible tant que certains d’entre vous n’avaient pas demandé à changer d’itinéraire. Maintenant, ça ne l’est plus.

– Alors, il n’y a pas à hésiter c’est Tin Lalan, voilà ce que je dis.

– Ce que toi tu dis, la reprend Pierre. Seulement, c’est ensemble qu’on décide. Et moi, le Sétaffet, j’en ai ma claque. L’erg, ça va un moment.

– Sans compter que, si on repart sur la caillasse et qu’un véhicule nous lâche, vous ne verrez ni Tin Lalan, ni les lacs.

Elle n’en croit pas ses oreilles ! On n’a vraiment rien compris. Comment peut-on renoncer à Tin Lalan ? Jamais on n’a rien vu de comparable. Des thérianthropes avec des bites énormes enfilant des femmes, des animaux en train de s’accoupler avec des humains. Enfin, il faut être sérieux ! Est-ce qu’on peut quitter la Lybie sans avoir vu ces orgies préhistoriques ?

On le peut parfaitement ! Les voix s’entrecroisent. D’abord, elle nous saoule avec Tin Lalan. Qu’est-ce qu’elle sait de plus que nous au juste ? On a lu les mêmes guides, vu les mêmes photos. Aucun d’entre nous n’est décidé à se retrouver bloqué en plein désert du Fezzan, à attendre les secours jusqu’à la fin du séjour. Et après tout, si ça la chatouille à ce point, elle en sera quitte pour aller au sex shop en rentrant, ce sera aussi efficace et ça lui évitera de continuer à nous prendre la tête !

Le lendemain matin, après le petit déjeuner, Taha s’informera de nos réponses et on prendra la route vers l’erg ou vers la dune. Le moment venu de se séparer, dans l’espace confiné de la tente, je reste éveillée, guettant là-bas, au centre du campement, très loin de tout, l’oison qui n’en finit pas d’appeler notre attention avec de gros sanglots de fillette malheureuse puis qui, en désespoir de cause, hurle sa déconvenue.

 Au petit matin, les lacs salés l’emportent à l’unanimité moins une voix, celle de l’Oison en retard comme chaque jour. Elle nous rejoint, s’installe sans un bonjour, s’empiffre consciencieusement, puis informée de la décision commune, introduit son gros corps dans la voiture qui lui est destinée, la nôtre, installant entre Pierre et moi un mur de silence buté et de réprobation.

Au Makhendush, les véhicules nous déposent à l’entrée d’un étranglement rocheux. Partout où porte le regard, sur des kilomètres, des centaines de figures animales jaillissent des anfractuosités, glissent, rampent, courent, bondissent.

Une femelle crocodile et son petit se coulent le long d’une fissure, des gazelles en alerte dressent leurs fines têtes. Un éléphant prêt à charger, la trompe haut levée, agite des oreilles semblables à des éventails géants. Les buffles, les girafes, les autruches, les rhinocéros épousent les irrégularités de la paroi. Des failles, verticales césures, scandent le rythme de ce gigantesque poème minéral.

Comment tout voir ? Papillon de nuit surprise par le jour, je vais, je viens, je mitraille, affolée à l’idée de laisser passer quelque merveille. Pierre m’entraîne à sa suite sur les rochers surplombant le site où des félins affrontés dansent un ballet de rut et de mort. On grimpe encore, on se dresse, immenses, dans le bleu du ciel. Nos regards plongent dans le goulet, s’amusent de l’agitation des fourmis humaines. Puis on redescend se régaler des autres enluminures de l’immémorial manuscrit, gravées, peintes, piquetées à même le roc.

Le déjeuner, servi sous l’ombre légère de deux tamaris, arrive trop vite. Pendant qu’autour de moi fusent les commentaires enthousiastes, je guette l’entrée de la gorge, m’attendant à tout instant à voir l’Oison chalouper vers nous.

Personne ne se rappelle l’avoir croisée, sauf Jocelyne, arrivée en même temps qu’elle au petit marché installé par des touaregs dans un champ face au site pour, juste retour des choses, nous soutirer notre argent en échange de verroteries pour touristes : d’authentiques antiquités fabriquées la veille, des bijoux africains façonnés à la chaîne à des milliers de kilomètres de là par des enfants asiatiques, trésors que nous marchandons âprement et qui, à peine tirés de leur cadre, deviendront dérisoires.

Tandis que Taha part à la recherche de l’Oison, André en profite pour demander du rab de thon avant qu’elle ne se pointe. On rit un peu, jaune. Il paraît impossible qu’elle se soit volontairement passée de repas quand, jour après jour, à la halte de midi, on l’a vue à l’affût sur le bord de la natte, surveiller la distribution, son corps massif tendu vers l’avant dans une intense concentration et, à chaque passage, présenter son bol vide que celui d’entre nous chargé du service faisait mine de ne pas remarquer jusqu’à ce que s’élève sa réclamation en forme de cri : Et moi ?

Chaque jour, fascinée par sa capacité à faire naître le dégoût sur tous les visages, je l’ai regardée fourgonner pour écarter les légumes, s’empiffrer en toute hâte d’énormes bouchées, les yeux fixés sur le contenu du saladier, prête à tendre de nouveau son bol en suppliant : du thon, surtout, moi j’adore ça !

Passé le premier soulagement, son absence nous inquiète. Où est-elle passée ? Nul ne peut quitter le site sans véhicule. Certes nous avons croisé des touristes italiens qui, ayant pris l’itinéraire dans le bon sens, ont pour prochaine étape Tin Lalan. A chaque arrêt, leurs groupes jacassants nous talonnent, arrivent quand on repart, partent quand on arrive. Au début leur obsédante présence nous a agacés, puis ils sont devenus entre nous un objet de plaisanteries. On les attend, on les guette, on s’étonne de leurs retards.

Serait-il possible qu’elle ait pu se joindre à eux ? Taha, retour du petit marché touareg, n’en croit rien. Aucun de ces guides qu’il salue, la main sur la poitrine, et avec lesquels il échange des nouvelles gutturales, ne peut avoir négocié avec elle pareil accord sans l’avertir.

Une autre hypothèse se fait jour. Les touaregs ont vu l’Oison parler longuement avec un marchand qu’ils prétendent ne pas connaître… Comme c’est logique !… qui aurait quitté le site depuis plus de deux heures. Seul ? Ils disent ne pas savoir. Ce qui est sûr, c’est que la grosse femme le traitait en ami de longue date. Ils n’en savent ou ne veulent pas en dire plus. Taha nous informe qu’on ne prendra la route qu’en milieu d’après-midi, au retour de Wallis parti avec le véhicule de service à la recherche de la fugueuse. Son air soucieux ne trompe pas. Comme nous, il pense à un enlèvement.

De nouveaux visiteurs continuent à affluer. Affalés à l’ombre des tamaris, nous les entendons exprimer leur admiration sans parvenir à mobiliser assez d’énergie pour aller rendre une dernière visite à ces gravures qui nous ont si fort émerveillés voici quelques heures.

L’erg du Murzuck où s’établit le campement justifie à lui seul notre choix du matin. Vagues immobiles, mamelons se chevauchant, reptations, crénelures. Quel génial architecte a dessiné ces arêtes d’une pureté géométrique, ces fractales répétant à l’infini des variations savantes de la même figure ?

Assis sur notre natte, on prend le thé en assistant, souffle suspendu, à un époustouflant spectacle. Après plusieurs jours de galère sur l’erg, les chauffeurs, à peine libérés de leur chargement, rivalisent de virtuosité dans un rodéo automobile improvisé, prennent de la vitesse, gravissent les dunes les plus hautes et, arrivés au sommet, négocient de spectaculaires descentes dans les gouffres qui s’ouvrent devant eux.

La suite du voyage se déroule dans une atmosphère miraculeusement allégée. Malgré l’évidente inquiétude de Taha, nous nous surprenons à apprécier l’absence de pollution sonore et d’incessantes récriminations.

Nous n’en avons pas fini avec la dune. Défendant l’erg Awbari où s’enchâssent les lacs salés, un mur de sable se dresse devant nos véhicules, montagne instable qui semble impossible à gravir. Un par un, les chauffeurs franchissent l’obstacle et nous nous retrouvons sur un plateau face à une immensité d’or et de lumière.

A peine le temps d’un regard et notre véhicule reste un temps suspendu dans le bleu dur du ciel avant de plonger vers un à-pic vertigineux et de remonter plein gaz sur la dune suivante. L’estomac qui se soulève, la peur au ventre, c’était déjà impressionnant vu de loin, mais quand on est dans la voiture….

Notre séjour s’achève sur la ronde des lacs salés, du Mahfu, délicat bijou turquoise, jusqu’à l’Oum el Ma dont le nom signifie la mère de l’eau nous dit Taha, visiblement soulagé de voir arriver la fin du voyage, avant de nous déposer à l’aéroport.

Dans la file qui avance à pas d’escargot, poussant du pied ma valise, je guette. Elle va reprendre en même temps que nous l’avion du retour, j’en suis sûre. Tous les séjours en Libye sont formatés : deux jours de voyage, huit jours sur place. Et en effet, ils sont tous là. Les sport chic, les bourgeoises huppées, les randonneurs, les trekkeurs comme nous épuisés et ravis, François de C. un peu plus fripé qu’à la télé mais semblable à lui-même. D’oison point. Mon cœur se serre. S’il lui était vraiment arrivé malheur ?

Chaque matin, avant de partir pour mon travail, je me donne une heure pour classer mes photos en prévision d’un hypothétique journal de voyage. Il ne faudra pas longtemps pour que les obligations prennent le pas sur ma volonté de prolonger les plaisirs de la balade, mais avant de quitter tout à fait la Libye, je rectifie l’orientation des vues, je cadre, je coupe, j’élimine, je me régale à découvrir une foule de détails que, sur le moment, j’avais cru ne pas remarquer.

Là, au milieu des peintures du Makkendush, sur la paroi rocheuse, une silhouette familière ! Une matrone au corps épais, toutes chairs blanches à l’air, se toilette avec des grâces obscènes de chatte obèse. Elle offre un sexe largement ouvert à la concupiscence d’un thérianthrope dont le pénis énorme et turgescent occupe tout l’espace au-dessus d’elle. Une photo des femmes ouvertes de Tin Lalan échappée de ma documentation initiale ? Ou bien l’Oison a-t-elle trouvé une époque, une vie mieux adaptée à ses goûts ?

Soucieuse de ne pas agacer Pierre avec mes élucubrations, en deux clics, je referme mon dossier sur cette image énigmatique, – Libye dec-2008/janv-2009-.

Le cœur content.