Ma demoiselle

On le savait bien que ce quartier n’était pas un endroit pour elle.

Pas plus que le pavillon lépreux rongé d’humidité et d’herbes mauvaises que son père, un gros homme dont le regard morne, en se posant sur elle, soudain se liquéfiait, s’était mis en tête de faire rénover ! Nos vieux hochaient la tête en mâchonnant de sombres pronostics. Que la petite demoiselle ne tarderait pas à s’ennuyer dans nos bas-fonds, que ces gens-là n’étaient pas comme nous…

Contre toute attente, ils sont restés. Pourtant, c’était des gens très bien à ce que disaient les pipelettes qui savent tout de tous. Et qui gagnaient je ne vous dis que ça ! Ils ont arrangé la maison, on aurait dit un palace !

Peu à peu, parmi les voisins, une folie de massifs s’est étendue comme une contagion. Quand on pénétrait dans ce coin-là, on croyait changer de quartier, parole ! Les étrangers, on disait en parlant d’eux. C’est là qu’on s’est rendu compte à quel point on avait raison.

Chez nous, les filles, c’est gnangnan et compagnie. D’ailleurs, on les appelle des pisseuses, c’est dire ! Et que je te mets des petits nœuds dans les cheveux, et que je te me déguise avec des robes pas possibles, et que je rapporte avec des voix de perruches ! Quand elles attrapent quinze ans, c’est pire encore. A cet âge, un garçon n’est jamais qu’un grand dadais qui se laisse mener par ses parents, par les circonstances, par les petites femelles déjà rouées. Elles, c’est le moment où elles commencent à tirer les mâles vers les chemins creux, la croupe frétillante, avec comme un pressentiment des faillites de l’âge adulte.

Et à vingt ans, une fois pondu le premier lardon, tout est joué ! La graisse est là, au rendez-vous, les rondeurs mal réparties et les aigreurs qui vont avec. Il ne reste plus qu’à s’en accommoder toute une vie durant parce qu’ici, le divorce, on ne connaît pas.

Avec celle-là, c’était différent.  

Elle était si jolie, notre petite demoiselle ! Une princesse égarée dans notre quartier de traîne – misère. Sa personne délicate aux gestes un rien affectés, aux tenues chaque jour nouvelles évoquait les présentatrices, de la télé, déesses lointaines dont les filles commentaient les toilettes et les coiffures devant la boutique de M. Jourdan. Tous, elle les avait tous séduits ! Pas seulement nos copines dont le ton s’aiguisait dès qu’elle avait le dos tourné. Les vieux, assis sous les arbres de la place, au chaud du jour, ou devant leur porte, le soir, pour prendre le frais, ne parlaient d’elle qu’en suçant leurs mots, l’air attendri. Même Jacquou avec qui je partageais depuis toujours lectures et secrets refusait d’adopter mes réticences. J’étais le seul à n’avoir pas encore mangé dans sa petite main aux ongles déjà vernis.

Chez nous, on ne se fréquente pas. Avec les autres, on partage les boutures de fleurs, les produits du jardin quand ils menacent de périr, les nouvelles qu’on proclame pour montrer qu’on est au courant, -ce ne sont pas les plus intéressantes-, et celles qu’on chuchote à bouche muette, les yeux en éveil, pour surprendre les indiscrets. Mais la maison, ça, non ! La meilleure des voisines, tu la reçois sur la porte. C’est là que tu lui prêtes, à charge de revanche, la tasse de farine, le peu de sel ou d’huile dont elle s’est laissée démunir. C’est là que tu tires ta chaise quand, le travail fini et l’écrasant soleil enfin en veilleuse, tu te donnes le droit, la fraîcheur revenue, de profiter des rumeurs du soir. Celles des conversations claironnantes. Celles, plus secrètes, de la terre qui glisse à l’abandon du sommeil. La maison, pour nous, c’est encore l’antre des premiers âges. Même le soleil n’y pénètre que parcimonieusement. La lumière, c’est bon pour dehors, et tes odeurs, tu te les gardes !

Eux, ce n’était pas ça du tout, il leur fallait toujours quelqu’un pour respirer leur air. Mais, pardon ! Pas n’importe qui. Des gens comme eux, ils recevaient, habillés du même genre, et fiers. De voitures ici, il n’y avait que les leurs, et ils vous auraient écrasé sans même vous dire bonjour.

Après, la petite demoiselle s’en est allée au lycée. Quelques-uns aussi, de notre école. Moi, j’ai continué la boulange. Comme mon père.

– Je sais bien qu’il aurait une bonne tête, mon Dédé, avait répondu ma mère lorsque l’instituteur était venu pour la décider à m’inscrire en sixième, mais il est tellement sauvage. Si je le change d’école, il va me faire une maladie.

C’est comme ça que je suis resté dans la ville basse. D’ailleurs, si j’avais été moins sauvage, qui aurait aidé mon père, dont la santé chancelait depuis toujours ?

Quand, à la place des fillettes empesées qui sonnaient à sa porte le jeudi après-midi, il a commencé à venir des jeunes gars en culotte de golf, avec des cheveux plaqués où on voyait encore les traces du peigne, je suis resté trois jours sans manger, sans lire, sans rien, terrifié par cette force sombre qui me jetait tout pantelant, dans mon réduit sous l’escalier pour y chercher, à tâtons, un néant en forme de ventre. Puis l’apaisement est venu et j’ai recommencé à vivre.

Elle s’est inscrite à la Faculté en même temps que Jacquou. Les samedis soir, les dimanches, au lieu d’aller dans les bals des villages voisins ou de hanter les endroits déserts avec les filles qui voulaient bien, il venait refaire pour moi ses cours comme quand, petits, on jouait à l’école. Et il n’avait pas changé depuis ce temps-là ! Si j’avais le malheur de ne pas comprendre du premier coup, c’était tout de suite les yeux de haine, la porte claquée, les ruptures définitives qui duraient jusqu’au samedi d’après.

Elle n’a pas tardé à nous amener des étudiants, des types plus âgés qui la couvaient de regards d’affamés. Moi, je la voyais passer en servant le pain. Le samedi, jour de marché, toute la campagne voisine, plaine et coteau, dévale d’un seul mouvement pour troquer les produits de la ferme contre le ravitaillement de la semaine.

J’aidais ma mère de mon mieux, mais je ne voyais rien de ce va-et-vient de paniers débordants. A peine si j’entendais les histoires des uns et des autres. Je grognais des réponses au hasard. Je l’attendais. Quand je sentais sur moi ses yeux caressants, quand sa bouche mignonne s’entrouvrait sur mon nom l’espace d’un sourire, j’avais le coeur tendu comme un ballon de baudruche. Et fragile tout pareil. Un coup d’épingle et ça explose. 

À la fin de mon apprentissage, mon père, qui avait de l’ambition, m’a envoyé chez l’un de ses confrères de la ville haute pour qu’il me montre la pâtisserie, puis chez un autre pour les plats cuisinés.

Ma mère le houspillait. Comme si je n’en connaissais pas assez pour le soulager. Il le savait bien pourtant qu’il n’y avait pas d’argent, dans la ville basse, pour des gâteaux et d’autres bêtises. Il finirait par me pourrir avec ses idées d’un autre monde ! Enfin, elle se décidait à sortir, en haussant les épaules pour ne pas perdre tout à fait la face et il tournait vers moi son visage émacié où pétillait le regard :

– Moi, mon fils, avec ces mains-là, j’ai donné aux gens le nécessaire. Le plus beau métier du monde, j’ai fait ! Mais les temps changent. Les gens maintenant, ils ne respectent plus le pain. Si tu veux être quelqu’un, c’est du superflu qu’il te faut leur donner. C’est ça qu’ils veulent, eux tous, même les pauvres.

Dans ce quartier déshérité où des dizaines d’hommes et de femmes se sont vu assignés à résidence, les gens le savent bien, qu’ils ne peuvent rien changer à leur vie. Alors, pour ne pas désespérer, ils ont pris l’habitude de commenter celle des autres. Une manière comme une autre de lutter contre le mauvais sort.

De notre demoiselle, les bonnes langues commençaient à murmurer que, depuis le temps qu’elle était à la faculté, tout de même… quand elle revint pour les vacances accompagnée d’un toutou encostumé qu’elle amenait tous les matins tripoter mon pain.

Autour de nous, on commentait. Cette fois, notre demoiselle avait réussi à ferrer le gros poisson, le Président Directeur Général d’une grande maison d’électronique toulousaine, s’il vous plaît ! Si le mariage finissait par se faire, elle aurait joliment réussi ses études.

De mon père aussi, ils parlaient, le gens. Il faut bien dire quelque chose. Entre autres médisances, on raconte qu’il n’a pas le sens des réalités et que, si sa petite affaire marche bien, c’est parce que, depuis toujours, ma mère porte la culotte. Ici, les hommes parlent haut et les femmes filent doux. Au moins en public. Aussi est-on choqué de ne pas le voir répliquer lorsque sa moitié lui fait, devant le monde, des reproches.

Et elle, fine mouche, pas si sûre que pareille attitude soit vraiment à son avantage qui fait semblant, pour la galerie, de triompher. Mais, parfois, la colère la prend :

– Réponds, au moins, quand je te parle. Dis ce que tu veux, mais pour l’amour de Dieu, ne reste pas là comme une bûche !

– On serait bien avancés si on était deux à s’époumoner. Tu veux que je te dise que tu as raison ? Eh bien voilà, tu as raison. Tu es contente ?

Et il s’en va, de son grand pas un peu cassé, la laissant à chaque fois surprise comme au premier jour.

Jamais non plus il ne s’insurge lorsqu’elle lui donne des ordres, même s’il a sa manière à lui de les exécuter, les consignes de ma mère.

Quand je suis né, un matin d’avril, après douze heures de hurlements ininterrompus, – et on m’avait fini aux fers !, elle a trouvé la présence d’esprit de lui murmurer :

– Clément, c’est un beau garçon, regarde comme il te ressemble ! Va donc à la mairie le déclarer. Jacques Vouthier, ce sera très bien, et puis ça fera plaisir à ma mère et au cousin qui nous a tant aidées pendant la captivité de mon père.

C’est comme ça que je me suis prénommé André, du nom de mon arrière-grand-père paternel que je n’ai pas connu.

Pour la boutique, c’était pareil. Ma mère ne voulait pas qu’on la transforme, et mon père ne voulait pas se disputer avec ma mère. Alors, on a fait dresser les plans par un architecte pendant que ma grand-mère était occupée à agoniser pour la sixième fois de l’année.

Quand on est allé les chercher, quelques semaines plus tard, comme je m’inquiétais des réactions de ma mère, il m’a dit entre deux accès de petite toux :

– Laisse mûrir, petit, range ça dans ton bureau. Demain sera un autre jour.

De manière générale, les événements donnaient raison à mon père. Mais cet homme de peu de poids et de grande clairvoyance, pour une fois, s’est trompé. On l’a enterré ce matin dans le caveau de famille et, ce soir, devant ces plans qui ne signifient plus rien, je songe à la vie de mes parents et je demeure sans courage pour faire des projets.

J’ai lu autrefois, au fil des études de Jacquou, « Roméo et Juliette », « Tristan et iseult ». Je ne peux plus cesser d’y penser depuis que je l’ai trouvé raide dans son lit avec, dans son regard, cette expression de soulagement.

Du plus loin que je me souvienne, je n’ai jamais vu mon père à la ferme, mais je n’ai pas eu à en demander les raisons.

Je suis trop son fils pour n’avoir pas entendu les remarques qui s’échangent à demi-mot. Sur ma fragilité et sur la puissante musculature du cousin Jacques qui, resté célibataire, travaille les terres de ma grand-mère. L’histoire ne dit pas pourquoi ma mère a préféré les maigres bras de ce gringalet égaré aux champs aux quatre-vingt-dix kilos de bonne chair qui lui étaient destinés depuis toujours.

Depuis qu’elle souffre du cœur, ma grand-mère a fait installer le téléphone. Pour pouvoir appeler le médecin, dit sa fille. Pour mieux pomper les forces vives de son unique enfant, murmure son gendre. Un soir, comme on allait passer à table, voilà le cousin Jacques qui appelle. Elle était au plus mal. Comme c’était un samedi, ma mère a pu profiter de la voiture de notre voisin, Michel Lescure, qui fréquente à Varennes.

– Quel heureux hasard, s’est réjoui mon père, elle aurait eu sa crise seulement une heure plus tard, Michel était déjà parti, pas vrai ?

Ma mère a fait volte-face, et sa bouche ouverte pour crier a laissé couler un filet de voix navré :

– Tu sais bien qu’elle est vieille ! Qu’est-ce que je deviendrais s’il lui arrivait quelque chose pour de bon ?

D’habitude, quand elle arrive là-bas, ma mère nous appelle pour nous rassurer :

– Comme si elle allait au bout du monde, grommelle mon père chaque fois en reposant le combiné.

Mais, ce soir-là, il n’a rien pu dire. A dix heures et demie, elle n’avait toujours pas appelé. On allait commencer à pétrir la pâte quand les gendarmes sont arrivés. Michel avait manqué un virage. Ma mère qui fourrageait dans son sac, tête baissée, était dans le coma à l’hôpital.

Pendant des heures, sans un mot, mon père a fixé de ses yeux brûlants cette petite fille inconnue dont le visage, gros comme le poing, s’est figé sans un adieu après trente ans de vie commune. Revenu chez nous, toujours sans mot dire, il a repris son travail avec l’air machinal des gens pour lesquels le mot avenir est dénué de signification.

Un jour d’hiver, comme Jacquou maintenant installé dans le quartier était passé bavarder, je lui ai demandé de l’ausculter, mais il m’a regardé comme s’il me haïssait :

– Écoute, Dédé, je le savais bien, que cette histoire finirait par me tomber dessus, alors voilà, si tu veux je lui donnerai même des médicaments, ça te fera du bien. Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse contre ce qu’il a, nom de Dieu ?

Le soir, comme mon père fixait le vide, les mains posées sur les genoux, sans rien de vivant en lui que cette petite toux, je suis allé chercher les plans qui nous avaient tant fait rêver dès que ma mère avait le dos tourné.

– C’est pas tout ça, Clément Vouthier, n’oublie pas que tu as un fils qui doit réussir dans la vie !

Mais il a détourné les yeux, l’air traqué, et il a filé se coucher comme on s’enfuit.

On l’a enterré près de ma mère ce matin et, ce soir, devant ces plans inutiles, je ne peux m’empêcher de penser à l’expression de soulagement que j’ai surprise dans son regard fixe.

Après l’enterrement, j’ai reçu les condoléances, seul. Ma grand-mère ne s’était pas dérangée. A cause de son coeur. Et le cousin Jacques qui était venu en vitesse, – après tout, mon père était quand même de la famille -, est reparti de même.

Dix fois, vingt fois, cent fois, j’ai vu les mêmes yeux rougis d’oignons ou de larmes, j’ai entendu les mêmes paroles mais ses yeux à elle, je ne les ai pas vus. Sa voix je ne l’ai pas entendue. Faut-il qu’elle soit indifférente pour ne pas s’être dérangée en un moment pareil !

Et tout à coup, au milieu de ce désert de paroles convenues, j’ai senti la main de Jacquou sur ma nuque :

– Ne reste pas seul ce soir, Dédé. Chez moi, la chambre d’amis est à toi le temps que tu veux, toujours si tu le souhaites. Tu entends ? Maryline est d’accord.

J’irai tout à l’heure quand la nuit obscurcira ces pièces humides que ma mère, avec son bon sens de paysanne, s’est toujours refusé à arranger. Pour le temps qu’on est sur cette terre, pas vrai ?

La sonnette du magasin ! Qui peut bien venir à cette heure ? Quelque pipelette qui ne peut plus retenir sa curiosité ?

Ou un étranger au quartier qui n’aura pas remarqué les rayons vides de pain ?

Dans le contre-jour, j’ai du mal à reconnaître notre petite demoiselle dans la fine silhouette au maintien embarrassé.

Elle avance d’un pas, ouvre la bouche d’un air contraint.

– Tout à l’heure, à l’enterrement, j’ai parlé avec Jacquou. Il m’a dit que tu serais embarrassé pour faire le pain et le vendre… Écoute, en attendant que tu trouves quelqu’un, je peux t’aider si tu le veux, ça me fera plaisir et puis ça te permettra de voir venir.

Elle n’est plus jamais repartie.

À force de me faire secouer par Jacquou, j’ai fini par céder :

– Mais, nom de Dieu de pauvre crétin, comment il faut te le dire pour que tu comprennes ? Elle t’aime aussi. Qu’est-ce que tu attends ? Qu’elle se lasse de ta bêtise, qu’elle fiche le camp avec un autre, par désespoir, c’est ça que tu veux ? Comme ça tu pourras pleurer tranquille. Au fond, je crois que tu n’aimes rien tant que le malheur !

Il fallait bien que je l’épouse dans ce quartier qui surveille sa demoiselle avec une adoration jalouse. Les travaux avancent grand train, mon fils naîtra dans une maison claire. Je coule des jours heureux. Mais il y a les nuits !

Je crois que je me réveille dans cette chambre où avant nous, des générations de gens paisibles ont réparé leurs forces. Et je me découvre seul. Un autre a su l’aimer mieux que moi.

La souffrance, coup de lance dans la poitrine, me jette hors de mon sommeil. Dans la pénombre de la chambre que les persiennes zèbrent de leur lumière appliquée, je scrute son visage que le sommeil rend à l’enfance. D’un doigt léger, je souligne la courbe de la joue, le nez à l’arête délicate, l’énorme ventre où mon fils se blottit.

Ma demoiselle !

Tandis que s’apaise le tam-tam menteur de l’angoisse, le sommeil, peu à peu, m’enveloppe de son obscure tendresse.