Ma rencontre avec la déesse

Comme les êtres humains, les divinités des différents panthéons subissent des aléas mais contrairement à nous, pauvres mortels, les dieux même s’il leur arrive de disparaître, ne meurent jamais. J’en acquis la certitude un certain jour de mon enfance où il me fut donné de rencontrer Bastet, cette déesse à laquelle les Égyptiens vouèrent un culte en des temps anciens.

Nous étions en visite dans une famille amie. Lui, réfugié de la guerre d’Espagne pour avoir choisi la République contre les sbires de Franco, elle autrefois professeure de couture dans son Andalousie natale, aujourd’hui ravaudeuse de vieilles hardes pour clients désargentés, ils vivaient chichement au fin fonds de la campagne toulousaine et ne possédaient rien sinon le sens du partage acquis lors de leur vie combattante et le goût de l’amitié qui s’ensuit.

Ce jour-là, mes parents et moi avions été conviés à partager leur repas dominical. La conversation allait bon train, Les hommes revivaient, comme à chacune de leurs rencontres, les péripéties de cette guerre qui leur avait valu l’exil en terre étrangère. Les femmes, tout en veillant au confort de tous, échangeaient à mi-voix des confidences pendant qu’avec les autres enfants, je supportais en silence ces interminables agapes, guettant le moment où nous serait enfin accordée la permission de nous escampiller.

C’est alors que je l’aperçus. Sur les genoux de la maîtresse de maison, je la reconnus aussitôt, dressée dans cette pose hiératique à laquelle mes livres d’histoire m’avaient accoutumée. Sur son magnifique pelage noir, ne figuraient pourtant aucun de ces riches ornements dont la statuaire, au fil des siècles, l’avait parée. Point de splendides colliers à plusieurs rangs, de pectoral finement ciselé ou de ces précieuses boucles dont ses fidèles avaient coutume de parer les fines oreilles joliment dressées.

J’observais, fascinée sa tête altière, son corps longiligne à l’allure imposante. Elle semblait plongée dans une profonde réflexion qui ne s’interrompait qu’un bref instant, lorsque la maîtresse de maison déposait, au bord de la table, tout juste à portée de sa bouche délicate, une offrande dont elle se saisissait sans hâte avant, retrouvant son immobilité sculpturale, de laisser errer ses yeux d’or liquide sur cet humble logis si mal adapté à sa dignité. 

Vint le temps des adieux que les adultes prolongeaient à l’envi, se refusant à quitter ce havre de paix pour retrouver leur quotidien. Au milieu des congratulations, des embrassades et des solennelles promesses de ne plus se perdre de vue maintenant qu’on s’était retrouvés, attendant de mauvais gré, que cesse cette noria de bons sentiments, je me pris à observer celle qu’en mon for intérieur je nommais Bastet.

Son corps fuselé reposait sur le tissu usé de l’unique fauteuil de la maison, sans doute chiné dans quelque brocante.

Pénétrant par la fenêtre toute proche, la lumière du soleil créait des motifs sur son pelage sculpté dans un métal précieux. Port altier, les deux pattes avant étirées devant elle dans cette attitude majestueuse que l’on prête d’ordinaire aux sphynx, elle trônait, indifférente à l’humaine agitation.

Tout à coup, sa pupille incandescente éclaira l’amande de son regard d’une flamme sauvage. Je reculai, effrayée par cette force primitive m’attendant à tout instant à voir surgir l’ennemi qui se cachait sous cette paisible apparence. 

Cependant, les voix alentour se faisaient plus graves, moins joyeuses. Les portières commençaient à s’ouvrir, puis à claquer. L’heure du départ approchait, il fallait que j’en ai le cœur net.

J’hésitais à tendre la main vers l’entité inconnue qui se tenait devant moi. Qui hantait cette demeure ? La déesse primordiale, guerrière redoutable, lionne en lutte contre les forces du chaos ?

Ou bien la douce Bastet, divinité chatte à laquelle son géniteur, le grand Rê, Dieu du Soleil, avait assigné la mission de s’ériger en protectrice des foyers humains et de la féminité ?

Mes doigts que j’avançai timidement, ne rencontrèrent ni la rigidité du bronze ni la froideur du granit mais un pelage soyeux d’une infinie douceur.

La fine tête se dressa pour mieux goûter le plaisir de mes caresses, les yeux d’or dirigèrent vers moi leur rayonnement puis se fermèrent à demi tandis que je me surprenais à chantonner un petit récitatif, une tendre invocation à laquelle répondirent un coup de tête complice et la rauque bénédiction d’un miaulement étouffé.