Ma tour lomagnole

J’aime monter sur la tour. Ma tour.

La Lomagne tout entière s’offre à moi. Ecrin de verdure. Merveille. Partout où porte le regard, ceinture de champs et de vignes.

Je suis fille de Lomagne.

C’est le grand ancêtre de ma famille, Jean premier du nom, qui s’est installé en ce lieu voici plusieurs siècles. Après avoir protégé Beaumont contre les troupes anglaises, il a été pressenti pour construire, dans cet îlot en cœur de cité où se dresse ma tour, une maison pour le roi de France co-seigneur de Beaumont.

Comme celui-ci rechignait à y venir, il y a construit une demeure pour sa femme bien aimée. Depuis ces temps immémoriaux, la vicomté de Lomagne est l’apanage de notre famille.

Dans cette lignée prestigieuse je ne suis qu’une pièce rapportée. Ma mère n’y a jamais été que tolérée mais mes quatre frères et sœurs avec lesquels j’ai été élevée, m’ont gratifiée des mêmes querelles et des mêmes taloches que si j’avais été, comme eux, légitime. Et c’est à moi, sa dernière née, sa préférée, que notre père a légué la demeure familiale, laissant à Jean, mon frère ainé, la charge de construire un nouvel hôtel particulier qui donne sur la rue principale de notre cité conduisant de la porte de Launac à celle de Lectoure.

La superbe bâtisse qu’il a créée est plus moderne que la mienne et combien plus prestigieuse, Avec sa façade à pans de bois et ses délicates moulures, c’est une vraie maison d’Armagnac qui fait honneur à la famille !

Mais que peut voir Jean de ses fenêtres à meneaux ? À l’avant, la rue sur laquelle donne la façade et, sur l’arrière, la grande cour carrée avec l’inévitable puits en son centre comme dans toutes les maisons de la bastide, Alors que ma demeure à moi, plus ancienne et quelque peu délabrée, s’enrichit à chaque étage de cheminées monumentales qui peinent à réchauffer les immenses pièces et arbore cette tour de 16 mètres qui me projette en plein ciel, m’offrant une imprenable vue sur la Lomagne.

 De là-haut, je vois les ouvriers et les moines qui s’affairent à édifier, accolé à l’église, un clocher ouvragé, dentelle de pierre avec ses longues fenêtres géminées. Au cœur de la ville, l’austère forteresse cistercienne, compacte et massive, construite lors de l’édification de notre bastide, offre une silhouette sévère à l’image des hommes de ma famille, seigneurs de guerre farouches et sans pitié, sans cesse par monts et par vaux, guerriers rompus aux échauffourées avec les Anglais amoureux, tout comme nous, de notre belle Gascogne. C’est à se demander comment les deux bâtisses si dissemblables arriveront à voisiner, l’une arrimée au sol, ramassée comme un mastodonte campé sur de puissantes pattes, l’autre s’envolant vers les nues.

Chez nous, tous les fils premiers nés qui, sauf exception, se nomment Jean, se transmettent en même temps que le prénom, la vicomté de Lomagne. Jean premier d’Armagnac qui combattit le Prince Noir, jean II le Bossu qui libéra la Gascogne du joug anglais, Jean III décédé sans descendance mâle, son frère Bernard VII, l’exception, qui est mon grand-père ; Jean IV mon père, enfin mon frère aîné devenu Jean V à la mort de notre géniteur.

Pour la tendresse on n’était guère doué chez les Armagnac. Mon frère Jean n’avait d’yeux que pour notre sœur Isabelle sa plus aimée depuis l’enfance, ma mère avait été écartée tout juste après m’avoir enfantée. Ma seule famille c’était mon père. Réputé violent et redouté de tous, il n’avait qu’un seul amour : moi, qu’il avait nommée Béatrix comme sa jeune sœur trop tôt disparue.

Tandis qu’il me caressait et me mignotait, parfois je surprenais sur les visages de notre entourage une expression gênée. Quant à mon père, il n’avait cure des regards qui se détournaient. Seul comptait pour lui son bon vouloir.

Il m’a insufflé sa passion de la famille et m’a offert toute la tendresse dont il était capable. Quand, pour mon plus grand bonheur, il revenait chez nous, j’étais son ombre portée, son petit morceau de sucre, l’amour de sa vie. Partout où il allait j’allais. Sur son grand destrier, bien calée contre son torse puissant, le monde m’appartenait. Je franchissais avec lui les portes de la ville et nous nous dirigions vers Gimat, ou Larrazet ou tout autre destination de son choix.

Combien je regrette ce temps révolu ! Désormais les portes de la ville ne s’ouvrent plus pour moi sur aucune chevauchée

J’ai ouï dire que mon frère Jean est en grave difficulté. Il serait assiégé à Lectoure par les troupes du roi, On dit aussi que Louis, le onzième du nom, après l’avoir une fois déjà absous de ses incartades, ne fera plus de quartier, Cette affaire ne peut que mal se terminer.

Je regarde, le cœur lourd, la campagne environnante si paisible dans son écrin de verdure. Comment mon frère a-t-il pu faire fi de cette harmonie qui lui a été offerte pour aller courir sus à son roi comme un niais incapable de mesurer la portée de ses actes ?

À vrai dire, Jean, en même temps que cette vicomté de Lomagne et de quelques autres terres dont il fait si peu de cas, a hérité de la folie qui s’empare par moments des hommes de ma famille. Violent, vindicatif, défendant bec et ongle son pouvoir, n’hésitant pas à fronder l’autorité papale et celle du roi de France, son suzerain, nouant des alliances au mépris de toute prudence tantôt avec les Espagnols, tantôt même avec les Anglais, nos ennemis héréditaires depuis peu chassés de France, il s’est toujours conduit comme une tête brûlée, en opposition avec tous ceux qui représentent l’autorité.

Quelle idée a-t-il eu d’épouser en légitime noce notre sœur Isabelle. Ne pouvait-il, comme tout un chacun, mener sa petite vie en catimini et faire ses affaires sans crier gare ? Non ! Il a fallu qu’il fronde l’autorité et fasse à Isabelle trois enfants à la barbe du pape qui, ne pouvant décemment tolérer pareils agissements, l’a excommunié. C’est par là qu’ont commencé ses ennuis. Quant au roi Charles VII, père du dauphin destiné à devenir Louis XI, il a été trop content de voir mon frère partir pour l’Aragon suivant ainsi les traces de notre père qui n’avait pas manqué, lui aussi en son temps, de braver l’autorité royale.

Du haut de ma tour, je laisse mon imagination vagabonder au-delà de la porte de Lectoure vers le temps de mon enfance. Il m’a fallu attendre longtemps avant de connaître mon père. Autrefois, en dehors de ses rares moments d’exclusive tendresse, il avait peu de temps à me consacrer.

 C’est après son combat contre le roi et ses défaites successives qu’il m’est revenu. Désœuvré, amer, il trainait des jours misérables, privé de tout pouvoir, prisonnier des murs de cette bastide dont il était resté le seigneur.

C’en était fini pour lui de la vie de garnison, des campagnes à la tête de ses troupes qu’il menait de victoire en victoire, des pillages qui enrichissaient ses reîtres et les lui attachaient.

« Notre famille est sur le déclin… », bougonnait-il tandis que nous contemplions ensemble cette Lomagne, sa terre d’élection où il revenait immanquablement après chacun de ses combats, « …mais toi, ma Béatrix, tu es ma consolation, mon rayon de soleil ».

Désormais sur le haut de notre tour où je me tiens solitaire, il ne me reste que le souvenir de ces précieux moments et l’envie de pleurer me tenaille. Qu’adviendra-t-il de mon frère, piégé dans la ville de Lectoure par les forces du roi bien supérieures aux siennes ?

Louis XI est un seigneur puissant et redoutable pour ceux de ses vassaux qui ont le mauvais goût de lui résister. On dit que ce serait miracle que Jean passe l’hiver.

Béatrix bâtarde d’Armagnac, c’est ainsi que l’on me nomme depuis l’enfance. Mais en me faisant son héritière, mon père a gommé l’infamante étiquette. Tout illégitime que je suis, bientôt je serai, je le crains, la seule Armagnac à demeurer en cette terre de Lomagne que nos aïeux se sont transmis de père en fils siècle après siècle.