
Je me meurs d’inquiétude. Mon époux, sorti de bon matin n’est pas rentré pour le dîner.

Nous sommes à peine à la fin de juillet. D’ordinaire notre installation dans l’hôtel particulier que mon beau père, Dominique Fermat, aménagea pour sa famille à la fin du siècle dernier n’a pas lieu avant la fête de la Vierge, le 8 septembre, date où le parlement de Toulouse clôt ses portes pour deux mois jusqu’à la saint Martin d’hiver. Je n’ai pas su le fin mot de cette installation prématurée mais ces temps derniers rien n’est comme à l’accoutumée. Comment ne pas constater combien ces derniers mois ont transformé mon Pierre si accommodant en un être fébrile qui répond de mauvais gré quand on lui parle, agacé au moindre mot, tantôt affairé, tantôt fixant l’espace devant lui d’un air absent ?

Pourtant, malgré cette inexplicable modification de son humeur, il a gardé intactes ses habitudes. Aujourd’hui, comme il a coutume de le faire lors de notre séjour dans cette ville qui l’a vu naître où chacun connaît lui-même et sa famille, il a quitté notre logis à la première heure.
Il a plaisir à rencontrer l’un ou l’autre des fermiers qui cultivent les terres de sa famille, ou bien il se rend à la maison communale où son père et son oncle exercèrent à tour de rôle la noble fonction de consul. Ou encore il visite ses amis magistrats, Abraham de Toureil, de Bréville et Saliné Roujos dont les hôtels particuliers jouxtent la place centrale de la bastide.
Lorsqu’il se déplace dans la ville, il prend le plus grand plaisir à bavarder familièrement avec les Beaumontois qui l’arrêtent, le chapeau à la main et ne manquent pas de solliciter quelque conseil juridique en lui donnant du Monsieur Pierre avec leur accent rocailleux.

Mais il n’est jamais en retard pour, au mitan du jour venir déguster les petits plats que Margot concocte pour lui dont elle connaît les goûts depuis l’enfance. Elle est fine cuisinière, il est gourmet, chacun joue sa partie, pour le plus grand plaisir de l’autre, dans cet engagement quotidien. Aujourd’hui justement elle s’était fait une fête de le régaler d’un pigeonneau rôti accompagnée d’une fricassée de ces fèves nouvelles dont il est friand. Malgré sa réserve coutumière, elle a eu du mal à cacher sa contrariété en me voyant chipoter, solitaire, devant ces plats qui ne m’étaient pas destinés.
La journée est passée sans qu’il donne signe de vie. Le soir tombé ne nous l’a pas davantage ramené

Il est rare qu’il quitte son bureau si longtemps. Débarrassé des audiences et des contraintes de son métier de magistrat, il n’aime rien tant que de passer des heures à compulser ses vieux grimoires et à peaufiner ses raisonnements. Généralement, à peine arrivé dans notre logis, il n’a rien de plus pressé que de donner à notre homme de peine, Jean Raspail, la mission de se rendre chaque matin à l’hôtel du Lion d’or, près de la porte de la Gimone, où arrive la malle poste et de lui rapporter, toutes affaires cessantes, les missives qui parviennent à son attention de partout en France et des pays voisins, mais surtout de Paris où réside un père minime, Marin Mersenne qui le met en relation avec toute une kyrielle d’autres savants auxquels il s’acharne aussitôt à répondre toutes affaires cessantes.
Voilà déjà plusieurs mois que l’armée des princes de sang révoltés contre le pouvoir royal s’est installée dans notre ville comme en pays conquis. Ces beaux messieurs n’ont jamais fini de lever des fonds, de réclamer de la nourriture pour leurs troupes en affamant nos concitoyens et exigeant d’eux des travaux à exécuter de toute urgence comme aux temps anciens où les villageois étaient soumis à la corvée par leurs seigneurs.
Leurs soudards qui encombrent nos rues, se montrent familiers avec les femmes, pour ne pas dire plus, et pour affoler plus encore une population déjà à bout de forces, les troupes royales se sont rassemblées devant nos remparts, assiégeant la ville et menaçant de tout mettre à feu et à sang si les frondeurs, réfugiés dans nos murs, ne se rendent pas.

Et voilà que, sans crier gare, mon époux disparaît ! Serait-il possible qu’il ait commis une folie et soit parti pour Bordeaux à la suite de la duchesse de Longueville ?
Il y a quinze jours de cela, elle a fait dans notre ville une entrée remarquée. On raconte, – je n’ai pas été témoin de la chose, occupée que j’étais à diriger ma maisonnée mais il n’a pas manqué de bonnes âmes pour me raconter que cette belle dame a traversé la ville comme à la parade, dans un carrosse rutilant tiré par six chevaux précédé d’un cortège d’hommes en armes.
On la dit d’une extraordinaire beauté et de mœurs quelque peu légères. Elle-même mais aussi tous ces nobles seigneurs qui se sont mis au service de l’armée des princes, si élégants dans leurs somptueux atours, semblent d’une nature différente de la nôtre. Comme je dois lui paraître terne avec mon costume de bourgeoise ! Ne comprend-il pas que tout ce luxe n’est que poudre aux yeux ? Et que ces gens qui nous entrainent dans leur querelle n’ont rien à faire de nous ?

Tout juste installée dans l’hôtel du Lion d’Or, le quartier général de l’armée des princes, voilà que cette Messaline a convoqué, un à un, tous ceux qui comptent dans la cité : consuls en exercice, magistrats auprès du parlement, avocats et autres notables, pour les rallier à la cause de son frère, le prince de Condé qui, au même moment, soulevait contre le roi, son cousin, le parlement de Bordeaux. Il lui a fallu quelques heures à peine pour appeler mon époux auprès d’elle et lui qui accourt comme un toutou pour se mettre à ses ordres.
Nul n’a eu vent de ce qui s’est dit lors de cette entrevue, moi moins encore que tout autre. La belle dame est repartie comme elle était venue dans un déploiement de luxe qui est une offense à la misère des pauvres gens de notre ville, pressurés, affamés, effrayés par ces grands personnages qui parlent un baragouin incompréhensible et règlent leurs différends à travers eux en les prenant en otages.
Après cette escale dans notre province on dit qu’elle a regagné Bordeaux où mon grand nigaud s’est sans doute mis en tête de la rejoindre.

Dans la soirée, Abraham de Toureilh est arrivé chez nous tout content du succès obtenu par l’ambassade menée le matin même par lui-même et mon époux sur les hauteurs du village d’Esparsac auprès du comte de Savaillan, qui commandant l’armée royale, s’apprêtait à investir notre ville. Quand il a découvert que j’étais seule au logis, je l’ai senti contrarié, pour ne pas dire inquiet. Que sait-il dont je ne suis pas informée ?
Il a parlé de revenir demain matin avec le commissaire de police mandaté par les consuls. Je m’y suis opposée. Pour un magistrat, rejoindre les troupes du grand Condé est passible de la peine de mort. Que pourrait faire ce commissaire sinon constater la trahison de mon époux et rendre impossible tout retour si, par miracle, il recouvrait la raison ?
Me voilà dans son bureau, son antre, m’efforçant de découvrir ce qui a pu transformer l’homme que je croyais connaître en un factieux capable, sans même m’en informer, d’abandonner tout ce qui fait sa vie.
Immobile devant sa bibliothèque, je songe. Est-il possible qu’après plus de 20 ans de vie commune, je sache si peu de ce qui lui paraît important ?

Je caresse la tranche de ces ouvrages qui lui sont si chers. Les feuilleter comme il le fait à longueur de jour m’aidera peut-être à comprendre cet inconnu qui vit dans ma maison, mais j‘ai beau m’évertuer. Diophante d’Alexandrie, Apollonius de Perge, et plus près de nous, Bachet de Méziriac ou Francis Bacon dont il fait si grand cas, me demeurent impénétrables.
Comment concevoir cette passion qui le pousse à connaître toujours mieux leurs œuvres et à écrire, en latin, des missives de plus de quinze pages, lui qui se plaint toujours de manquer de temps ? Et comment comprendre surtout qu’il ait pu abandonner cela qui lui tient si fort à cœur pour s’en aller combattre avec des gens qu’il a souvent dit ne pas respecter, lui que chacun connaît comme un homme de raison détestant la force au plus haut point, un conciliateur préoccupé de réunir ceux qui s’affrontent ?

J’ai passé ma nuit à remuer d’amères pensées pour, levée au petit matin, découvrir avec stupéfaction une ville en liesse. Hier, pendant que je me désespérais devant l’inexplicable absence de mon époux, l’armée royale a pénétré sans effusion de sang dans notre bastide dont les Beaumontois lui avaient ouvert les portes.
Un clou chassant l’autre, pendant que les soldats du roi franchissaient, en bon ordre, la porte de Lectoure sur le côté ouest des remparts, l’armée des princes faisait retraite dans la plus grande précipitation par la porte opposée, via Montauban pour tenter de faire la jonction avec les troupes du prince de Condé basées à Bordeaux. De sorte que, à peine entrés dans la ville, les soldats du roi ont également pris la route pour parfaire leur victoire en pourchassant les fuyards.
Notre bastide est libre. Il restera certes à payer un lourd tribut au titre des dommages de guerre mais, pour le moment, le fléau s’éloigne et chacun respire enfin plus librement.
Moi seule demeure affligée et ma peine est d’autant plus vive. Il ne me reste de mon époux que ses livres. Pour fuir les réjouissances dont je me sens exclue, je me réfugie dans son bureau. Je veux ne plus voir personne, demeurer solitaire, confite dans mon chagrin et ne parler à quiconque. Autrefois, voyant mon Pierre si occupé de ses livres et de ses recherches, il m’arrivait de me demander si nos enfants et moi-même lui étions de quelque importance tant il avait peu de temps à nous consacrer. Aujourd’hui j’ai la réponse. Nous ne comptons pour rien dans sa vie.
Est-il possible de souffrir à ce point pour un homme qui se préoccupe si peu de moi ? Installée à sa table de travail, je m’efforce de ressusciter son image. Je l’ai vu si souvent feuilleter ces ouvrages, annotant leurs marges, les posant puis les reprenant avant de griffonner des notes sur des feuillets destinés à quelque inconnu animé de la même passion que lui, qu’il n’a jamais vu et ne rencontrera sans doute jamais

Sous mes doigts s’ouvre un petit volume que j’avais jusqu’ici négligé. En déchiffrant ces pages couvertes de son écriture serrée, les larmes me montent aux yeux. Comment ai-je pu à ce point me fourvoyer ?
Dans son journal, il parle de moi en des termes dont la tendresse me bouleverse. Ma douce, ma rieuse, écrit-il à mon propos. Mes silences lui avaient tout dit de mon tourment. Ecartelé entre sa loyauté pour la couronne et ses sentiments pour moi, il s’affligeait de ma peine sans pour autant être en capacité de me révéler ce que je ne devais pas savoir.

Quant à ces gens qui parlent avec un étrange accent et nous toisent du haut de leur supériorité, il a tout compris de la manière dont ils nous déplacent sur l’échiquier de leurs querelles.
Je découvre comment il a pris sa place dans ce jeu où ils se croyaient les maîtres et comment les négociations menées hier matin avec ce bon Toureilh auprès du comte de Savaillan, ont constitué sa réponse à leur agression avec, pour conséquence, la libération de notre ville.
Comment ai-je pu être à ce point aveuglée par ma jalousie ? Et tout à coup, une évidence : s’il n’est pas parti de son plein gré comme je l’ai cru si sottement, qu’est-il advenu de lui ? S’il lui était arrivé malheur ? Mes yeux se brouillent m’empêchant de continuer ma lecture.
Abraham de Toureilh a promis de revenir ce matin, je ne vais pas l’attendre. Il faut agir. Tout d’abord, lui permettre de prendre connaissance de ce précieux carnet où mon époux, au jour le jour, a consigné son vécu et ses pensées, puis organiser les recherches. Pressés par l’armée royale, les factieux n’ont probablement pas pris le risque de se charger d’un poids inutile en l’emmenant de force. Serait-il possible qu’il soit encore dans la cité, abandonné en mauvaise posture dans quelque lieu improbable, en danger peut-être ? Le temps nous est compté.

Je m’habille en toute hâte. Au moment de pousser la porte pour me rendre à l’hôtel Toureih, je heurte notre petite bonne, Étiennette Pradau. D’ordinaire si fringante elle est méconnaissable. Les cheveux en désordre, le visage gonflé de larmes, elle dit qu’elle aime son travail et nous-mêmes qui la traitons bien mais il y a de cela un peu plus de dix jours, alors qu’elle faisait le marché comme à l’accoutumée, elle a été approchée par l’un de ces messieurs qui paradent dans la ville avec leurs beaux habits qu’on dirait des princes. Il lui a donné un demi écu d’argent pour savoir qui fréquente la maison. Elle n’y a pas vu malice. Après tout, les gens qui viennent dans notre logis et en repartent le font à la vue de tous. Elle a pensé qu’elle pouvait bien raconter ce que tout le monde sait. Elle n’a pas si souvent l’occasion de gagner quelques piécettes sans nuire à personne.
Le lendemain, il lui a demandé de lui apporter des papiers ; ça l’a bien ennuyée mais il a prétendu être un magistrat comme Monsieur Pierre et puis des papiers, il y en a partout dans le bureau du maître. Alors de temps en temps elle en a pris un au hasard. Personne n’y a vu que du feu et le monsieur était content. Voilà, elle est soulagée d’avoir tout avoué, elle se dit prête à quitter notre maison, la mort dans l’âme.

C’est donc elle qui fouillait dans ce bureau comme mon époux l’a relaté et l’indiscret qui l’a approchée est sans doute M. de Guyonnet, comme lui magistrat au parlement de Toulouse mais rallié à la cause des factieux sous le titre ronflant d’intendant et commissaire principal de l’armée des princes. Pierre le décrit comme pétri d’arrogance et pressurant la population beaumontoise sans état d’âme. Un vilain personnage mais peut-on imaginer pour autant qu’il ait porté la main sur un autre magistrat ?
Comme je m’apprête à franchir la porte de notre logis, Margot qui a quitté sa cuisine et triture son tablier d’une main tremblante, m’en barre l’accès. Qu’a-t-elle à m’avouer ? A-t-elle, elle aussi, trahi notre confiance ?
Il ne s’agit pas de cela. Elle n’a pas l’habitude de médire, mais voilà ! Il est de notoriété publique que Joseph Canteloubes, le maître maçon que chacun connaît, a critiqué publiquement mon époux, disant que tous ces bons bourgeois vivant dans notre ville, et particulièrement lui qui a des amis si haut placés, ne font rien pour les pauvres gens affamés et abandonnés à eux-mêmes.
S’en serait-il pris au maître ? Elle ne le croit pas car c’est un brave homme mais peut-être sait-il quelque chose qui nous aiderait à le retrouver. Son large visage s’empourpre, les larmes jaillissent. Mal parler des gens ne lui est pas coutumier mais elle connait mon Pierre depuis que dame Claire lui a confié le soin de ses enfants. Il est l’un de ses pitchouns, elle ne peut pas sans frémir imaginer que quelqu’un lui ait fait subir un mauvais sort.
Je trouve Abraham de Toureilh déjà levé qui n’a visiblement pas mieux dormi que moi. Il a réuni dans l’urgence plusieurs de ses collègues magistrats et les consuls de la cité. Tandis qu’ils feuillettent le journal de Pierre, je les vois souffler et pousser des exclamations. Ils n’ont pas assez de mots pour flétrir les princes frondeurs et leurs affidés.
Pour eux c’est le commandant de l’armée des princes, M. de Sainte Marie, qui a fait le coup. Il a la réputation d’un homme sans pitié et les récentes défaites essuyées un peu partout par les troupes factieuses, à Moissac, à Miradoux mais aussi en Normandie et dans le Limousin, ne doivent pas être de nature à calmer son humeur belliqueuse. Il reste à espérer qu’étant soldat et peut-être homme d’honneur, même pétri de haine, il ne s’en soit pas pris à un civil sans défense, officier du roi de surcroit. Mais rien n’est moins sûr. Si c’est le cas, il faudra qu’il paie pour cela. Dans notre pays de France, la justice n’est pas un vain mot ! s’exclament-ils de conserve.

À quoi songent-ils ? Il est bien temps de récriminer. C’est agir qu’il faut, réunir tous nos gens pour organiser les recherches. Il n’est pas pensable que, dans l’urgence, les fuyards se soient encombrés d’un prisonnier qui ne pouvait que les retarder. S’ils ne l’ont pas tué, – les larmes obscurcissent ma vue à cette pensée- il est en quelque endroit caché de notre cité, il y a urgence à le retrouver.
Le maître maçon, Joseph Canteloubes se propose pour organiser les secours. Il connaît la ville mieux que personne et se dit marri d’avoir douté de mon époux. C’est bien le diable si, en bandant tous les efforts des hommes valides on ne le retrouve pas. Il est prêt à tout pour réparer sa bévue. Sa seule excuse c’est que le désespoir l’a poussé à déparler mais comme chacun ici, il a la plus grande estime pour la famille Fermat. Sieur Dominique et son frère, à plusieurs reprises consuls de la cité, l’administrèrent sagement. Quant à Monsieur Pierre lui-même, il se montre si obligeant que nul n’hésite à solliciter son avis à propos et hors de propos et chacun sait que les consuls eux- mêmes font souvent appel à lui pour traduire les textes latins de notre charte des coutumes. Joseph Canteloubes regrette d’avoir douté de sa loyauté. Il se fait fort de mobiliser autant d’hommes qu’il le faudra pour se rendre partout où on pourrait avoir quelque chance de le retrouver.
Il est cinq heures du soir. La nuit va tomber. Pierre a disparu depuis plus de trente heures. Mes larmes coulent malgré moi. Comment tous ces gens ne comprennent-ils pas qu’il est sans doute déjà mort en un lieu que nul ne soupçonne ou bien sur la route, sacrifié par ces hommes capables des pires exactions pour satisfaire leur ambition. L’agitation de cette foule d’êtres inopérants qui bourdonnent dans ma maison m’insupporte et ces discours interminables où chacun se taille la part belle sur notre malheur. Qu’ils partent donc et me laissent souffrir en paix.

Les derniers supposés sauveteurs sont revenus sont tout aussi bredouilles que les autres. Le souterrain, autrefois réputé conduire de l’église à l’extérieur des remparts, qui représentait notre dernier espoir, est éboulé. Nul n’a pu y franchir plus d’un mètre. Il reste cependant une toute dernière chance. Sur l’esplanade où le château du roi a été détruit voici quelques vingt ans sur ordre du cardinal de Richelieu pour désarmer d’éventuelles révoltes populaires, les consuls de l’époque, reculant devant la dépense ont laissé subsister un cachot souterrain en très mauvais état, peut-être même impraticable. Maître Joseph m’annonce qu’il va s’y rendre avec quelques hommes choisis mais il tient à m’avertir : si cette dernière piste se révèle une impasse, il ne restera plus qu’à se résigner.

Il leur faut moins d’une heure pour rapporter chez nous un être inerte, saucissonné de cordages serrés, dont la tête seule, blafarde, émerge de lourds vêtements détrempés.
C’est alors que Margot entre en action. Elle a la réputation d’être un peu sorcière. Dans la famille, depuis toujours, on a coutume de détourner le regard lorsqu’arrivent des gens hagards qui s’enquièrent d’elle, voulant lui parler de toute urgence. Et on fait mine de ne pas remarquer son absence lorsqu’elle se rend à l’extérieur pour désentraver un enfançon qui menace de s’étrangler avec le cordon ombilical ou pour tirer d’affaire quelque autre petit être qui, refusant de quitter le ventre maternel, met en danger lui-même et la parturiente dans son incapacité à tenter l’aventure de la vie.

Il est impossible de reconnaître notre cuisinière si affable dans la commandante dont la voix autoritaire assigne à chacun sa tâche. Déposer le quasi-mort sur la table de la cuisine, faire chauffer de l’eau, beaucoup d’eau. Les liens une fois découpés laissent apparaître un corps violacé marqué de traces noirâtres. Elle le débarrasse de l’épaisse gangue de crasse et de déjections qui le recouvrent.
Elles sont plusieurs à se relayer pour, sous ses ordres, le frictionner sans ménager leurs forces. Enfin, écartant cette main d’œuvre désormais inutile, elle le frotte d’onguents avant d’ordonner qu’on le porte dans la chambre où elle ensevelit son corps glacé sous un monceau d’édredons et de couettes.
Puis elle se redresse, les deux mains à plat sur son dos douloureux et jette, à la cantonade, un dernier commandement
– Et maintenant tout le monde dehors !
Sa voix ne supporte aucune réplique mais nul ne pourra pas me contraindre à obéir. Je m’allonge aux côtés de mon Pierre, bien décidée, où qu’il se rendre, à l’accompagner dans son voyage. De toutes mes forces bandées, je le retiens au bord de la vie. Il est hors de question que je laisse, sans réagir, me fausser compagnie une nouvelle fois.

Tandis que, blottie contre lui, je lui insuffle ma chaleur, à travers mes larmes je vois s’ouvrir un œil injecté de sang. Sa voix éraillée franchit à grand mal des lèvres exsangues.
– Ma mie, vous m’avez bien manqué.
Et sa tête retombe.
– Mort ?
– Endormi ! triomphe Margot dont l’œil pétille tandis qu’elle referme sur nous la porte de la chambre pour nous laisser reprendre des forces.

Nouvelle écrite en préliminaire à l’ouverture du Musée Fermat à Beaumont de Lomagne illustrée par les portraits des comédiens amateurs : Jordane Bonnet : Louise Fermat ; Philippe Marty-Turrul : Pierre de Fermat ; Samuel Brami, le beaumontois ; Audrey Dulieu : Margot la cuisinière ; Camille Boltana-Arriazu : le maître maçon Joseph Canteloubes.
Pour en savoir plus : https://museefermat.com/
