Naissance d’un génie

La petite ville était née depuis plus de quatre siècles déjà quand l’enfantelet poussa son premier cri.

La ville était une bastide créée de toutes pièces au Moyen Age par le sénéchal du toi de France Philippe III le hardi et l’abbé de Grand Selve. Quant au nouveau-né, c’était un gros garçon de complexion robuste qui semblait prêt à entamer une longue vie avec son toupet de cheveux bruns sur une petite tête chauve. La mère et l’enfant se portaient à merveille.

Sieur Dominique, premier consul de Beaumont, nageait dans la félicité, Son négoce était prospère, son fils venait de naître, nul ne pouvait se considérer plus heureux que lui.

En ce jour du 31 octobre 1605, sous la halle monumentale, autour des tréteaux dressés à la hâte où plusieurs tonneaux ont été mis en perce se presse une foule d’assoiffés. C’est sieur Dominique qui régale.

Le voici justement qui, au milieu d’un petit groupe superbement vêtu, se dirige à pas lents vers l’église destinée à abriter, en cas de danger, toute la population de la bastide.

L’abbé Pardeillan les attend près du baptistère de plomb, prêt à faire son office puis à rédiger l’acte de naissance de l’enfant. Rien ne presse. En pareille circonstance, un minimum de solennité est requis.

Tout en marchant, Sieur Dominique songe. Les légendes sont fertiles en augures annonçant des naissances extraordinaires : étoile guidant des pèlerins prestigieux, ellipses, comètes et autres phénomènes célestes avertissant les êtres humains que l’extraordinaire s’invite dans leur vie.

Il s’étonne qu’aucun prodige de ce genre n’ait été signalé dans la ville. Il a pourtant bien, la veille, à la nuit tombée, remarqué une énorme lune d’une belle couleur orangée, incroyablement lumineuse qui semblait s’être rapprochée de la Terre jusqu’à frôler la tour de sa demeure où la parturiente souffrait les affres de l’accouchement. Mais il n’en dira rien à quiconque. Il se contente de savourer en silence le pur moment de bonheur qui lui est offert en ce jour où se produit un fabuleux événement de nature à bouleverser son existence : la naissance d’un fils qui prolongera sa lignée.

Grâce à Dieu, la cité où il exerce son ministère de premier consul, connaît l’une de ces périodes de prospérité qui ont jalonné son Histoire depuis des siècles. Il est lui-même au mieux de sa forme. Parvenu au mitan de sa vie, il se flatte d’être respecté par ses pairs qui lui ont fait confiance pour la deuxième fois en quelques années. Damoyselle Claire Delong, sa seconde épouse, appartient à une famille de magistrats descendant en droite ligne du grand ancêtre Jean de Bernuy, le riche marchand toulousain qui a fait fortune dans le commerce du pastel.

Voici quelques années déjà, il s’est porté acquéreur d’une maison noble, en cœur d’ilôt, à deux pas de la halle et de l’église où ils se rendent ce même jour pour y faire ondoyer son fils premier né.

Année après année, il a patiemment agrandi son domaine par l’achat de nombreux biens un peu partout dans la Lomagne environnante et apporté de constantes améliorations à sa demeure pour la rendre propre à abriter ce qu’il espère être une nombreuse descendance car sa nouvelle épouse jouit, grâce à Dieu, d’une belle santé.

Les badauds qui le voient passer se réjouissent de lui voir si bon visage. Il est apprécié de tous. Au passage du petit cortège, les têtes s’inclinent, les saluts fusent. Dans la cité, on est volontiers familier avec Sieur Dominique. Il est si compréhensif, si proche ceux qui viennent prendre son avis ou le solliciter pour obtenir quelque avantage. Il ne refuse à personne son attention. Bien sûr, la bonne règle veut que l’on garde quelque distance car on n’oublie pas qu’il est un notable influent, ami personnel du chanoine Lartigue et destiné à traiter, en cas de besoin, avec les deux co-seigneurs de la cité : l’envoyé du roi et celui du puissant abbé de Grand Selve.

Pourtant dans son dos, on ne se prive pas de murmurer. Est-il bien prudent, vraiment, de nommer l’enfantelet nouveau venu du même prénom que celui porté par l’autre bambin, son frère, décédé en bas âge quelques quatre années auparavant ?  N’y a-t-il donc aucun autre prénom disponible dans le calendrier ? Tous les saints ne se prénomment pas Pierre, que diable ! Ils sont assez nombreux à avoir, par leur martyre, gagné l’honneur de voir leur nom figurer sur la liste des élus de l’Église ! Alors, comment justifier que le petit être, à l’aurore de sa vie, ait pu se voir affublé de ce prénom peut-être maudit ?

À vrai dire, dans le cas présent, sieur Dominique n’a guère eu le choix. Quatre ans auparavant, pour le pauvre petit Pierre premier du nom, trop vite décédé, le parrain et la marraine avaient été choisis, à part égale, dans les deux familles. La marraine, Jehanne Cazeneuve seconde fille de Bertrand, marchand d’Esparsac, n’était autre que la sœur de sa première épouse, Françoise, de complexion fragile, qui avait mis 14 ans avant d’enfanter puis s’était éteinte très vite après un second accouchement et la naissance d’une petite Anthoinette, décédée à peine ondoyée. Quant au parrain, c’était Pierre, son frère, marchand tout comme lui.

Pour le nouveau-né de ce jour en revanche, Dominique s’est efforcé de sceller l’alliance entre lui-même et sa belle-famille. Le futur parrain qui marche près de lui n’est autre que Pierre Du Solier, le receveur de taille mari de Dame Marguerite, la propre sœur de Claire Delong, sa seconde épouse. Nul n’ignore que les deux femmes appartiennent à la prestigieuse famille de magistrats toulousains descendant du grand ancêtre, Jean de Bernuy.

Réfugiés à Montauban lors des Mercuriales toulousaines de 1562 pour échapper aux violences perpétrées par le parlement et les capitouls à l’encontre de ceux d’entre eux qui avaient fait le choix du protestantisme, la religion honnie, ils y ont fait souche avant de venir s’installer à Beaumont.

Sieur Dominique marche dans les rues de sa bonne ville et, en ce moment de félicité, l’avenir s’ouvre devant lui comme un livre ouvert. Pourquoi son fils ne serait-il pas magistrat comme son grand-père maternel Noble Clément Delong seigneur de Barès et son grand-oncle Jean de l’Hospital ? Quand on appartient, de par sa mère, à une famille prestigieuse, on peut prétendre, aux destinées les plus glorieuses.

L’heureux père se fait fort d’offrir à son fils les meilleures études dans une université de renom. De celle de Toulouse, il n’est pas question. Les cousins Jean et Anthoine, riches marchands installés dans cette ville, se font les échos de la perte de notoriété d’une université si longtemps réputée mais qui s’est endormie sur des lauriers désormais fanés après les guerres de religion du siècle passé. Non, c’est à Orléans que son premier né étudiera

On dit que s’y pressent des étudiants de toute l’Europe pour bénéficier de l’enseignement d’excellents magisters. Peu importe si, parmi ces jeunes gens avides de savoir, nombreux sont ceux qui ont choisi la religion prétendue réformée que les papistes vouent aux gémonies. Aux yeux de Sieur Dominique, cela relève du détail. N’a-t-il pas lui-même fait alliance avec la famille Delong qui a fait autrefois, elle aussi, ce même choix ? Et il s’en porte le mieux du monde.

Au milieu du petit groupe marche Dame Magdeleine Dusollier, les bras chargés du précieux fardeau. La mère n’ayant pas encore fait ses relevailles, la marraine la remplace en ce jour solennel où comme l’exige la coutume, on va ondoyer l’enfant à peine né. Sage précaution qui permettra de sauver son âme en cas de décès brutal car le spectre de la redoutable mortalité infantile plane sur toutes les naissances. La famille de Sieur Dominique en a payé le prix au cours des années passées avec ces deuils qui l’ont si fort affectée : le premier petit Pierre tout d’abord qui n’a pas franchi le cap de la première année, puis sa cadette, Anthoinette dont l’existence s’est interrompue quelques jours à peine après la naissance. Venu au monde aujourd’hui, décédé demain, tel est souvent le sort commun.

En ce jour pourtant, il semble que le spectre de la mort s’éloigne. Quelle liesse dans la ville ! Le nouveau père peut caresser, pour son fils, les plus grands espoirs. Son cœur bat la chamade et le clairet n’y est pour rien qui coule à flots sous la halle au milieu des apostrophes et des clameurs des soiffards rassemblés là pour profiter de l’aubaine.

Aucun incident n’a entaché la naissance. La mère, Dieu soit béni, se porte le mieux du monde. Quant à l’enfant, magnifique dans sa belle robe blanche délicatement brodée qu’on ressortira dans quelques mois pour la fête officielle du baptême, il est aisé de remarquer combien il est différent du premier petit Pierre qui paraissait si chétif en pareilles circonstances.
Sieur Dominique espère que le sort ne continuera pas à s’acharner sur sa famille déjà si éprouvée.

 

En cet heureux jour où toutes les menaces semblent écartées, l’église se profile à l’horizon avec son clocher ouvragé, sa structure massive, gage de sécurité et son portail surmonté d’une statue de Notre Dame de l’Assomption, la sainte patronne de la cité sur laquelle on compte pour veiller à la protection de l’enfantelet.

La montée vers ce saint lieu se fait dans la plus grande solennité. Sur le parvis, la foule des curieux s’écarte, livrant passage au petit groupe qui s’avance vers le baptistère de plomb, à l’entrée de la nef.

C’est dans l’une des chapelles de cette même église qu’à la Saint Jean d’hiver, comme il est de coutume chaque année, les bourgeois de la cité ont, pour la deuxième fois, confié à Sieur Dominique l’administration de leur ville au titre de premier consul. Un grand honneur qu’il a à cœur de justifier par une sage gestion des affaires communes.

Tandis que l’enfant, sous la froide pluie qui baigne son front minuscule, piaule un désaccord de chaton malheureux, Sieur Dominique, le coeur étreint d’une tendresse qui le laisse sans voix, laisse dériver son imagination.

Pourquoi les marchands ne seraient-ils pas capables d’enfanter des génies ? Grâce à la clairvoyance de son père, lui et son frère Pierre ont appris à lire et à écrire ce qui lui permet de mener judicieusement son entreprise et de s’associer, quand les marchés dépassent par trop ses moyens, à d’autres négociants.

Dame Claire, son épouse, qui a été comme ses coreligionnaires, éduquée pour lire et commenter les textes sacrés, sera d’un précieux secours pour enseigner ses lettres au nouveau venu avec l’aide éventuelle du bon abbé Dumas féru en langue latine. Sans doute le chanoine Lartigue, un ami de longue date, ne s’opposera-t-il pas à libérer l’abbé quelques heures pour lui permettre de parfaire l’éducation de ce nouveau petit paroissien. 

Quant à Sieur Dominique, il se propose de partager avec son fils les petites amusettes dont il fait son régal. De plaisants problèmes venus du fond des âges destinés à tester le sens logique des joueurs. Il en connaît déjà un certain nombre mais il faudra en collecter davantage pour organiser de délectables récréations au bénéfice du petit homme qui va grandir dans sa maison.

Et ensuite, pourquoi ne pas envisager des études dans le collège toulousain tenu par les jésuites ?  Ne dit-on pas que cet établissement prestigieux est installé dans l’hôtel particulier qui fut autrefois construit par Jean de Bernuy, l’ancêtre de son épouse ? 

Comment ne pas voir là un signe en faveur de ce nouveau-né sur lequel reposent les espoirs de la famille ?

À ce propos, sieur Dominique se souvient qu’au siècle précédent, a été publié un ouvrage de mathématiques analysant les meilleures conditions pour que les marchés passés par les négociants soient équitables. Il sera bon qu’il se procure cet ouvrage. Lorsque l’enfant aura grandi, il aura sûrement à cœur d’en prendre connaissance.

Plus tard d’ailleurs, s’il fait carrière, – et qu’est-ce qui pourrait l’en empêcher ? -, il n’aura pas à rougir de la maison où il va grandir. Des poutres massives, une tour de prestige et, sur les trois étages de la bâtisse, trois immenses cheminées construites, en des temps plus anciens pour réchauffer une noble assemblée, tel est l’écrin que réserve Dominique à ce petit trésor dont l’existence vient à peine de commencer.

Il faudra pourvoir l’étage principal de l’une de ces bibliothèques que les cousins Jean et Anthoine ont pu admirer dans les hôtels particuliers où ils sont reçus. Des murs entiers de savoir à portée de main, une mine de connaissances. S’il a une bonne tête l’enfant pourra faire son profit de toutes cette science. Il faudra veiller à lui en donner les moyens. 

Dominique se rappelle le titre de l’ouvrage dont on lui a vanté les mérites. Jean Trenchant Arihtmétique departie en trois livres. Ce sera le premier d’une longue liste de livres à acquérir.

Il faudra aussi songer à épargner pour permettre à son fils, une fois ses études terminées, d’acheter une charge. Les magistrats sont des gens respectés habitant de beaux hôtels particuliers dans le vieux Toulouse, avec des bibliothèques bien fournies en ouvrages de toutes sortes et des parcs au cœur de la ville. Quel honneur pour lui et les siens lorsque l’enfant, devenu homme, aura toute légitimité pour se considérer comme l’un des leurs.

Et s’il se prend au jeu qu’est-ce qui l’empêchera, bien nourri de tout ce savoir accumulé depuis des siècles, de participer à son tour à la magnifique aventure de la connaissance ? Il pourrait se distinguer dans cette science nouvelle qui fleurit un peu partout. La science des nombres, voilà qui est prometteur. Ainsi il pourra aider son père et son oncle dans leurs négoces.

S’il est doué, et il le sera, son père n’en doute pas un instant, il pourra parfaire les connaissances existantes, voire même en inventer de nouvelles comme ce Jean Trenchant dont sieur Dominique se promet de lire très bientôt l’ouvrage. Peut-être même mettra-t-il les autres savants au défi tant il sera brillant. Ou bien il écrira, lui aussi, des livres pour éclairer l’humanité.

De retour dans sa demeure, le père se laisse gagner par une vague d’attendrissement en voyant l’enfantelet, pour se remettre de ses émotions, dévorer à bouche gourmande, le sein de sa nourrice, ses petites mains allant et venant sur le mamelon gonflé, le pétrissant en ce mouvement de pur plaisir que partagent les chatons et les bébés humains.

Son regard quitte un instant le charmant tableau pour se poser sur la mère, encore alanguie après l’épreuve de l’accouchement.

– Ah ma femme, quelle belle cérémonie en vérité et notre petit y a tenu sa partie avec beaucoup d’aplomb.

Tandis que le petit Pierre, repu, s’endort douillettement plongé dans ses songeries de nourrisson, une petite bulle de salive au coin de la bouche, Messire Fermat, bourgeois de Beaumont, premier consul de la cité, échafaude, pour son premier né, un rêve de grandeur prélude d’un avenir prometteur.