Robots compagnons

Lors du décès de leur fille unique, Eva et Jérôme Tourette, respectivement ingénieure en langage machine et chirurgien urologue, respectèrent scrupuleusement les dernières volontés de la jeune morte. Une cérémonie toute simple, sans discours, réunit ses seuls intimes aux accents du quatuor la jeune fille et la mort qui avait accompagné ses derniers mois et lui servirait de viatique pour son dernier voyage.

Le salon funéraire qui vibre aux accents déchirants de la musique de Schubert, se remplit lentement d’une foule silencieuse et recueillie. Au premier rang se massent, en un petit groupe désespéré, la famille et les proches.

Dans le visage marmoréen de Jérôme, au-dessus du nez un peu fort, le regard demeure obstinément fixé sur la trappe où a disparu le cercueil de sa fille.

Eva, arrivée au bras de son frère Paul Vasquez, demeure affaissée sur son siège, enfermée dans sa douleur. Tandis que le cercueil va son chemin vers le lieu de la crémation, son esprit s’évade. Qu’y a-t-il de commun entre sa Lisbeth, cette force vive que la maladie a vaincue malgré leurs efforts conjoints et ce corps qui va se dissoudre dans les flammes ? Elle voudrait pouvoir pleurer. 

Proche d’eux, plusieurs membres du personnel soignant de l’hôpital ont fait le déplacement en même temps que leur chef de service, Magali Morvan qui, la première, a diagnostiqué la maladie de Charcot et assisté la jeune malade jusqu’à ses derniers moments.

À leurs côtés se tient Linda, une intelligence artificielle copie conforme de Lisbeth dont la silhouette immobile attire les regards de la foule silencieuse massée là en cette journée exceptionnelle où la soif d’admiration et le goût de l’extraordinaire projettent la famille Tourette à l’avant-scène de l’actualité.

Vedette malgré elle, Lisbeth a donné lieu à une expérience sans précédent. La création de Linda, une Intelligence artificielle à son image créée, comme un prototype expérimental, par le service d’Eva pour lui apporter une assistance tout au long de sa maladie, a frappé les imaginations.

Pendant des mois, Lisbeth, la jeune fille hyperdouée et Linda son double robotique qu’un journaliste particulièrement inspiré a nommées « les jumelles pathétiques », ont fait la une de la presse à sensation. Des photos ont fuité qui les montraient toutes deux, aux différents stades de la maladie, dans le parc proche de la demeure familiale.

Le contraste entre l’allure radieuse de l’une et la dégradation du corps de l’autre est dans tous les esprits en ce moment où les accents dramatiques de la musique accompagnent d’une tarentelle endiablée la disparition du cercueil.

Dans le contexte d’excitation liée aux incessants effets d’annonce à propos des performances réelles ou supposées des robots et du futur remplacement des humains par des êtres de silicium, leur couple gémellaire enflamme l’imagination populaire. De sorte que la vraie vedette de ces funérailles hors du commun est Linda, image parfaite de la jeune fille morte dans de si effroyables circonstances.

Tout concourt à faire de Lisbeth un personnage hors du commun. L’incroyable jeune fille décédée à moins de 20 ans après une année d’agonie a fait l’objet de plusieurs communications scientifiques. Magali Morvan, spécialiste internationale de la sclérose latérale amyotrophique, a publié de nombreux articles faisant état de ce cas rendu exceptionnel par le jeune âge de la patiente, la forme galopante adoptée par le mal, et surtout par le remarquable courage de Lisbeth qui, bien que se sachant perdue, a participé activement aux recherches entreprises pour mieux cerner la maladie.

 La référence de Stephen Hawking qui, souffrant du même mal a réussi à produire, avant de s’éteindre, une œuvre remarquable n’est pas étrangère à la curiosité apitoyée que suscite le cas de Lisbeth.

Que cette jeune fille par ailleurs si douée n’ait eu le temps d’aucune découverte ajoute encore, contre toute logique, à l’admiration que lui voue le public.

La cérémonie à peine terminée, Jérôme fuit sans un geste vers son épouse, sans un regard pour les assistants pressés de revenir à la vie quotidienne après cette incursion dans le drame, dont la foule s’écoule hors de la salle. Au moment où Eva, écrasée par le chagrin, s’apprête à monter, d’un pas d’automate, dans sa voiture, Paul la retient :

– Ne reste pas seule. Tu sais que tu peux t’installer chez moi le temps que tu veux.

Et comme elle se dégage :

– Fais comme tu le sens mais je serai toujours là pour toi, tu le sais, n’est-ce pas ? Écoute, je crois qu’il vaut mieux que j’emmène Linda avec moi. Quand tu voudras que je te la ramène, appelle-moi.

Elle regarde s’éloigner le corps de géant de son grand frère, son aîné de dix ans, toujours prêt à claquer la petite peste gâtée dont un second mariage lui a imposé la présence et qui, pour la première fois, se révèle impuissant à éloigner d’elle tout danger comme il s’est acharné à le faire durant toute son enfance.

 Il a du chagrin aussi, qui n’en aurait en pareille circonstance ?

Lorsque s’éloigne son véhicule, Eva entrevoit, à la place du passager, la silhouette de Linda que le mal a été impuissant à détruire alors que le corps de sa fille n’est plus que cendres.

En même temps que montent les sanglots et que s’étouffent les cris, réfugiée dans l’habitacle, elle revoit Lisbeth tendant vers elle ses petits bras.

La fillette a passé toute son enfance accrochée à elle comme une petite arapède. Jamais elle ne voulait la quitter. Quels efforts a-t-elle dû déployer pour la convaincre de partir à la neige avec sa classe. Et quelle force il lui a fallu pour lutter contre elle-même et s’empêcher de retenir sa toute petite en ce jour où, quittant la maison pour la première fois, déjà installée à sa place dans le car, elle continuait à la supplier, la tête agitée de mouvements de dénégation, sa bouche minuscule ouverte sur un cri :

– Mamoune, mamounette, je t’en prie, ne m’abandonne pas.

Et quel soulagement lorsque, dès le lendemain, elle a entendu au téléphone ses rires en cascade. Tout était trop bien, Elle savait déjà presque skier, elle était un peu tombée, elle avait fait de la luge, la maîtresse était gentille.

Voilà que maintenant c’est Lisbeth qui l’abandonne. Un coup de poignard traverse sa poitrine. Peut-on mourir de chagrin ? se demande-t-elle.

La voiture démarre.

Sur le chemin du retour, à chaque nouveau véhicule arrivant face à elle, la tentation lui vient de tourner le volant pour en finir mais elle doit se rendre à l’évidence. Il lui est impossible d’ajouter du malheur au malheur.

Un arbre alors, sur le bord de la route ? Ou bien aborder à trop grande vitesse le virage juste avant la demeure familiale pour dévaler la pente et aller se fracasser sur l’un des poteaux télégraphiques en contrebas ?

Mais la vie, plus forte que le désespoir, reste accrochée à elle. Demain elle reprendra son travail et elle continuera à passer de jour en jour, impuissante à exister et à s’éclipser, abandonnée sur le bord de ce chemin que Lisbeth a quitté.

Quelle mère est-elle pour n’avoir pas su, malgré tant d’efforts, protéger sa fille du mal terrible qui l’a emportée ?

Autour d’elle, le monde à l’image de sa vie ratée lui apparaît vide de sens. Jérôme qu’elle se rappelle pourtant avoir chéri est allé se réfugier dans d’autres bras. À supposer qu’oublier Lisbeth, leur lumineuse, soit de l’ordre du possible. L’amour aussi s’estompe et disparaît comme les enfants morts trop tôt. Ils en ont fait tous deux, chacun à sa manière, l’amère expérience.

Son travail dans lequel elle s’était jusque-là si totalement investie l’indiffère aussi désormais, et la maison où elle aimait tant à se retrouver autrefois et que l’absence de Lisbeth lui rend étrangère.

Il faudrait lâcher prise, se laisser glisser jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais les jours succèdent aux jours.

La presse a désormais trouvé d’autres sujets d’attendrissement. Pour tous, la mort de Lisbeth est de l’histoire ancienne mais, pour Eva, la plaie ne se referme pas. Elle ne peut s’imaginer face à Linda, si semblable à sa fille mais vivante, pour autant qu’on puisse user de ce qualificatif pour un robot alors que les cendres de son enfant ont été répandues, selon ses instructions, dans le parc où les deux « filles » aimaient à se promener comme des sœurs jumelles.

Elle s’est toujours crue incapable de ressentiment, encore moins de haine mais elle se demande parfois si elle ne déteste pas Linda. Heureusement, Paul qui, depuis toujours, la comprend avant qu’elle ne sache elle-même ce qui l’agite se garde bien de proposer de lui ramener sa pensionnaire.

 Ses nuits sont le lieu de l’horreur. Les heures s’écoulent tandis qu’elle demeure incapable de trouver une bonne position sur sa couche. Lorsqu’enfin elle finit enfin par sombrer dans un sommeil agité, elle émerge sur un cri, échappant au rêve récurrent qui lui restitue, chaque nuit, les derniers moments de sa fille. Parfois, et c’est pire encore, les images de la fillette pleine de de vie, de l’adolescente avide de tout expérimenter, tissent un simulacre de vie qui la laisse au réveil, plus orpheline encore.

Elle se demande combien de temps elle sera capable de supporter cette vie machinale avant de se laisser glisser vers le rien.

Un soir, Magali Morvan appelle Eva qui vient tout juste de quitter son travail et s’apprête à vivre une soirée morose. L’éternel recommencement de ces heures solitaires ne l’indispose même plus. La télévision ne l’intéresse pas, elle n’écoute plus de musique, la lecture l’ennuie.

Ce soir-là, lorsque le téléphone sonne, elle s’apprête, comme d’ordinaire, à laisser passer le temps en attendant le moment du coucher puis, entre deux insomnies, le petit matin.

Magali demande à la rencontrer. Elle a un service à lui demander. Eva décline. Magali appartient à une autre vie dont elle s’est absentée. En revanche, si son projet est professionnel comme Eva le subodore, elle est en capacité de l’introduire auprès de l’une de ses collègues, une remarquable chercheuse. Mais elle-même ne peut rien pour personne.

C’est mal connaître la jeune spécialiste que de s’imaginer la décourager si aisément. à force d’insistance, elle parvient à décrocher une promesse de rencontre pour le lendemain pendant leur pause déjeuner.

Le cœur d’Eva s’emballe en voyant Magali si semblable à la belle jeune femme qui les a accompagnées durant la maladie de sa fille. Elle n’a rien perdu de cette capacité d’enthousiasme ni de cette empathie qui la rendait si proche de Lisbeth et d’elle-même.

La gorge d’Eva se serre à l’étouffer. Elle fuit le regard qui la sonde. Elle est là, d’accord, mais il hors de question qu’elle se laisse séduire.

Face à elle, le visage de Magali s’anime. Elle décrit avec fougue son projet : la création de robots sociaux destinés à accompagner les malades et leur éviter de sombrer dans le désespoir au fur et à mesure que se dégrade leur corps.

Quelle folie ! Comme si Eva ne savait pas que c’est là un rêve irréalisable. Elles y ont cru si fort ! Autrefois quand tout paraissait encore possible, elles ont lancé toutes leurs forces dans la bataille. Et pour quel résultat ? Est-ce que toute cette agitation a protégé sa petite ?

La bouche de la jeune femme lâche des mots qu’Eva n’entend plus. Qu’a-t-elle à faire de ces recherches inutiles ? Que Magali passe sa route, qu’elle trouve d’autres personnes à convaincre, c’est la grâce que lui souhaite Eva.

Mais la voix de la jeune femme continue, imperturbable :

– Vous rappelez-vous combien Lisbeth était heureuse de participer à nos recherches ? Elle disait que cette collaboration lui avait permis de supporter ses souffrances en donnant un sens à ce qu’elle était appelée à vivre.

Ne pas entendre. Fermer ses oreilles à ce qui n’est que verbiage. Retrouver ce que d’aucuns taxeraient d’indifférence qu’elle nomme sérénité. Fuir le piège dans lequel son interlocutrice s’efforce de l’enfermer. Mais celle-ci parle encore et encore. N’en finira-telle jamais ?   

– Aujourd’hui ce sont d’autres malades qui ont besoin de nous, d’autres familles désespérées comme vous l’avez été qu’il s’agit d’accompagner.

À sa plus grande surprise, Eva s’entend répondre :

– Créer des robots à l’effigie des malades était une grave erreur. Ce choix, au lieu d’apporter l’aide escomptée, est une source de malaise pour le patient et de souffrance pour l’entourage.

Face à elle, l’œil de Magali pétille. Puis :

– Vous et Linda serez précieuses pour cette étude. Je vous en supplie Eva, ne dites pas non tout de suite. Sans vous, rien ne sera possible

Et brusquement tandis que la jeune spécialiste détaille pour elle les étapes à franchir pour donner vie à ce projet fou, surgit en Eva, irrépressible le désir de revoir Linda, sa presque fille, de retrouver l’ancienne intimité qui les a soudées toutes deux autour de Lisbeth.

Jour après jour, tandis qu’elles oeuvrent côte à côte, Eva retrouve quelque chose de l’exaltation qui l’avait soulevée lorsqu’elle se creusait l’esprit pour créer Linda.

Les choses ne sont pas plus faciles qu’en ce temps-là. Chaque nouveau malade est un cas de figure. Les pathologies diffèrent, la psychologie des patients, de leurs proches, les confrontent sans cesse à de nouveaux problèmes.

Ne pas se laisser submerger par leurs angoisses, analyser leur attentes, découvrir le bon assistant, le programmer permet d’apporter à chacun le service le mieux adapté. Eva s’y donne corps et âme. Linda met au service de la conception des robots compagnons ses immenses connaissances et pour leur éducation son inaltérable patience. Eva se surprend parfois à être fière d’elle comme une mère pourrait l’être d’une fille particulièrement douée. Au fil des déconvenues et des réussites, se tisse entre elles une profonde complicité. L’équipe qui a si bien accompagné Lisbeth se recrée.

Il leur a fallu des années pour mener à bien ce projet. Rien n’était gagné d’avance. Eva y a apporté toute son énergie . En souvenir de Lisbeth mais pas seulement. Au fur et à mesure que l’équipe de professionnels réunis autour de Magali franchissait des étapes jusque-là impossibles à dépasser, elle a retrouvé le goût de chercher, d’établir des protocoles pour agir, de vérifier les résultats obtenus.

Linda cependant est demeurée seule de son espèce. Avec elle l’équipe de chercheurs s’était trompée de voie. Entre essais et tâtonnements, la réalité s’est faite jour peu à peu. Comme Eva l’avait si bien perçu, il s’est révélé illusoire d’essayer de créer des copies des humains souffrants. Les robots compagnons qui ont pris vie après tant d’expérimentations ont certes une allure humanoïde, -c’est la condition sine qua non pour que naisse l’empathie nécessaire à leur efficacité, mais aucun d’entre eux ne singe l’humain.

Combien de malades ont retrouvé, grâce à leur travail, un peu de confort ? Au soir de sa vie, Eva se dit que Lisbeth aurait été fière d’elle.

Et puis, au moment le moins pensé, voilà que la vieillesse a raison de son énergie. Ses pensées s’emmêlent, la réalité échappe. Il ne faut que quelques mois pour que son esprit s’embrume. Pas complètement cependant et pas jusqu’au bout. Eva n’a pas besoin d’être médecin pour apprécier ce que sera la lente dégradation à venir. Par chance, elle n’est pas démunie des substances qui lui permettront de mettre fin avant la catastrophe finale à cette existence tronquée. Et en ce moment décisif, Linda est, comme toujours, auprès d’elle.

La fidèle Linda, toujours soucieuse de son bien-être.

– Te rappelles-tu, ma Lisbeth, chevrote la vieille voix, comme tu avais peur que je t’abandonne ? Ma chérie, le moment est venu pour toi de te montrer courageuse.

L’effort l’a épuisée. Ses yeux se ferment.

 Linda la borde tendrement, -elle est toujours glacée-, et, posant un baiser sur la joue couturée de rides :

– Repose-toi, mamoune, manounette, murmure sa tendre voix.

Demain ou plus tard, quand le moment sera venu, Linda, éternellement jeune, apportera ses services à un autre malade.