
Enfin chez moi ! Je tâtonne pour trouver la serrure. On n’y voit rien. Y en a marre ! Le chat, comme chaque soir, jaillit hors de son abri, sous la glycine, et se jette dans mes jambes, prêt à s’engouffrer à l’intérieur dès que la porte s’ouvrira.

Six mois que la maison est en vente. Et aujourd’hui….

C’était la maison de ma mère. Mon père et elle l’ont achetée à ma naissance. Un lieu de retrouvailles et de divorce pour les deux fratries amies-ennemies-antagonistes-alliées. Trois étages d’amour et de querelles.

Et puis la vie a rétréci et la maison est devenue immense pour celle qui, demeurée seule, ne pouvait plus ni monter, ni descendre, puis plus sortir, plus aller d’une pièce à l’autre, plus quitter son fauteuil. Avec, pour seul compagnon, son chat.
Une voiture arrêtée. Ils sont deux, un grand gaillard blond, un peu mou, auprès duquel s’agite la fille, avec son visage en lame de couteau.
On habite à une croisée des chemins, aux portes de la ville. Le nombre de gens qui s’arrêtent pour demander leur route !

Mais eux, ce n’est pas ça qu’ils cherchent. Ce qu’ils veulent, c’est me parler. Oh non, pas ce soir !
L’agent immobilier à qui nous avions confié le dossier nous avait pourtant avertis que cette maison était invendable : trop grande, trop vétuste, mal placée dans ce quartier populaire, et ce que nous considérions comme un atout, ce grand jardin potager sur la face arrière, était selon lui un désavantage supplémentaire.
Il fallait en baisser le prix. Invendable ! Mais de cela je ne voulais pas entendre parler. C’était la maison de ma mère. Il était hors de question de la brader.
Et puis au début de la semaine, après six mois de silence, ses appels ont commencé à nous rattraper partout où nous allions, chez nous, au travail, pendant la pause déjeuner sur nos portables. Il avait un acheteur, il fallait se décider sans tarder. Mais voilà que, tout à coup, après avoir eu tellement envie de m’en débarrasser, une angoisse me saisissait à l’idée que la maison de mon enfance puisse tomber en de mauvaises mains.
À chacune de mes hésitations, le prix montait d’un cran.

Ce matin, il a déboulé chez nous en catastrophe. Son acheteur devait partir pour plusieurs jours, il fallait se décider de toute urgence. J’ai signé la mort dans l’âme. La maison est vendue. Ce soir, je veux la paix. La paix !
Ils s’appellent Cyriaque et Flavienne, c’est ce qu’ils me disent pendant que je pioche dans la boîte de pâté.

Le chat tourne et retourne, la queue haute, se frotte contre ma jambe. Et Julien qui n’arrive pas !
Ils se tiennent tout droits, un peu raides, près du canapé où je ne les ai pas invités à s’asseoir. Ils ne veulent pas être agressifs, mais ils ont besoin de savoir. Est-ce parce qu’ils sont jeunes que nous avons écarté leur proposition sans même essayer de discuter ? Elle dit :

– On a besoin de comprendre, vous comprenez ?
Non, justement, je ne comprends pas. Mais bon sang, que fait donc Julien ?

Cette maison, c’était ma mère qui la voulait. Après la guerre d’Espagne, mon père refusait de se planter dans quelque lieu que ce soit. En bon anarchiste, sans remords ni regrets. Le travail qu’elle a eu pour l’enraciner dans cette ville où l’avaient conduit les hasards de l’exil ! Et l’ancre avec lequel elle l’a amarré, c’était moi, sa fille nouvelle née à qui ces deux déracinés avaient à cœur d’offrir une vie stable.

Ils continuent à parler, elle surtout, d’un ton entre geignard et revendicatif qui me porte sur les nerfs. Ils ont étalé sur la table des papiers écrit serrés. Cette maison, voilà des semaines qu’ils en rêvent. Depuis qu’ils l’ont vue, ils ont fait des projets pour la réhabiliter. Il la leur faut. Elle piaule :
– Est-ce qu’on vous a dit au moins qu’on était prêts à surenchérir ? Qu’est-ce qu’il a de plus que nous, l’autre ?

Un bruit sec, la clef qui tourne dans la serrure. Enfin, Julien ! Ils recommencent pour lui leur histoire. C’est de la folie. Six mois sans aucune proposition sérieuse et maintenant ils seraient deux ?
– Comment avez-vous eu notre adresse ? bourdonne la voix de mon mari. Ce n’est tout de même pas l’agence qui vous l’a communiquée puisque vous dites qu’ils vous ont écartés ?
Le cadastre. C’est comme ça qu’ils nous ont trouvés.

Vint le temps des absences. Ses voisines m’appelaient : « Elle ne nous reconnaît plus ». J’accourais en toute hâte. Elle ne me reconnaissait pas non plus. Et puis la valse des hospitalisations d’urgence, des auxiliaires de vie et des infirmières à domicile. La musique grinçait de plus en plus, mais elle s’entêtait à continuer. Encore un tour, Monsieur le bourreau ! Elle ne pouvait pas rester et ne pouvait pas partir. La maison, elle l’aurait abandonnée à la rigueur, mais son chat ?

Dès les premiers jours de janvier, ils se sont rendus à l’agence. À plusieurs reprises ils ont demandé à visiter la maison. Le courtier leur en a refusé l’accès. Trop chère pour eux, nécessitant trop de travaux, et puis il avait une touche sérieuse.

Alors ils ont découvert un autre agent immobilier de la même chaîne et ils ont enfin pu la voir. Tout leur convenait. L’emplacement juste aux abords de la ville dans ce quartier tranquille, les deux étages immédiatement habitables surmontés d’un galetas aménageable, ce grand jardin où il se faisait fort de faire un peu de maraîchage pour aider à financer les réparations. Peu leur importait qu’elle soit en mauvais état. Ils étaient prêts à faire les travaux eux-mêmes. Rien ne les pressait. Plus tard, quand viendraient les enfants, ils auraient en ce lieu un domaine à leur mesure.
Quand il a fallu la tirer de chez elle, de force car il y avait péril en la demeure, le front du refus s’est mis en place. Refus d’accepter la vieillesse, le déracinement, la nourriture, la vie et nous pour faire bon poids.

Ses seuls mots étaient pour son chat qui devait la détester, et elle le méritait bien, pour l’avoir abandonné.
Pour moi qui me chargeais d’elle à toutes les heures du jour et de la nuit, pas une parole, pas un regard. Après l’avoir si souvent tirée d’affaire, voilà que je devenais importune. Face à moi, le mur de sa rage haut dressé.
Entre cette maison et eux c’est une histoire d’amour. Ils veulent savoir pourquoi nous les avons écartés. La voix de mon mari alterne avec la flûte plaintive de la fille et le bourdon du grand blond.

Comment ? Nous n’avons pas même été avisés de leur offre ? Ah mais c’est que ça ne se passera pas comme ça… Nos droits et les leurs… la mafia de l’immobilier… la collusion… les délais de rétractation…les avocats… Demain ils exigeront qu’on leur rende justice. Ils comptent sur nous pour témoigner de leur bonne foi.

Je caresse mon chat maintenant repu qui frotte son museau contre moi, quémandant mon attention. Il n’y a pas deux jours que ce cirque a commencé et j’ai l’impression qu’un siècle m’est passé sur le corps.
Cette maison où j’ai vécu mon enfance est restée celle de ma mère. Elle en était l’âme. Jamais, elle n’avait le temps mais elle venait à bout de tout pendant que mon père régnait sans partage sur le jardin.

Je les regarde s’agiter, aligner des mots que je n’entends plus. Un couple comme mes parents autrefois. Et, comme autrefois, c’est elle qui rêve de cette maison pour y planter sa famille.
Vivement qu’ils partent, qu’ils cessent de polluer notre présent. Qu’on puisse manger et se coucher, oublier pour un moment ma mère et sa maison qui, bientôt, va reprendre vie grâce à eux.
Qu’on puisse retrouver un peu de sérénité, et surtout reprendre des forces en prévision de la bataille à venir.
