Sculpteurs de mirages

2ème période
de la 3ème lunaison du Charybde

Je me vois obligé d’interrompre tout échange avec vous, mes pairs. Plusieurs fois déjà, j’ai senti sur moi les regards scrutateurs et les pensées inquisitrices de celui qui se croit mon maître. Il a jusqu’ici attribué les différences de morphologie et de comportement entre moi-même et le chat de la maison qui répond au ridicule nom de Pomponnette, à mon appartenance à une certaine race de chats que je ne connais pas mais il semble que, peu à peu, la lumière se fasse dans son esprit. Je dois être très prudent.

Le chat de la maison, – en plus, une femelle ! -, me répugne au-delà de toute expression. Il a la même allure que nous à peu de choses près. La même position quadrupède mais sans les mains préhensiles qui dit-on, permirent notre évolution, et elle est monstrueusement animale. Se frotte contre les meubles et les gens sans un soupçon de dignité. Miaule la bouche pleine d’une voix vulgaire qu’elle va chercher loin dans sa tête sans cervelle ou tout au fond de sa gorge. Et cette queue indécente qu’elle promène haut levée révélant des parties de sa personne qui devraient être celées à tous les regards, une horreur ! A vous faire dresser le poil sur tout le corps, mes frères !

Mais ce n’est pas là le pire ! Il faut que j’évoque un autre de mes sujets d’inquiétude. Il n’y a pas une lunaison que j’ai quitté notre monde et je me suis, l’autre jour, surpris à ronronner comme un vulgaire chat sous les mains expertes de l’homme. Encore, ronronner n’est rien ! Mais comment décrire ces petits frissons par tout le corps, cette sensualité retrouvée ? Je me suis enfui avant que ne me submerge ce plaisir que nous n’avons le droit d’éprouver qu’entre égos. Depuis, j’ai peur. Est-il possible, mes égos, de régresser du stade d’Etre au stade de chat ? Votre amitié me manque, ô vous avec qui j’ai, dès l’enfance, frotté mes esprits. Et les conseils éclairés de nos Sages.

Mon humain a cessé de lire. Le flux de ses interrogations me pénètre de manière presque douloureuse. Adieu, amis, je ne vis que pour me retrouver un jour parmi vous au terme de ma mission. Une année entière, seize lunaisons, seize fois quatre mortelles périodes ! Comment tiendrai-je jusque-là ? 

4ème période
de la 3ème lunaison du Charybde

Je profite de l’une des rares absences de mon humain pour me rapprocher de vous. Lorsque je suis arrivé chez eux, ne connaissant, selon le protocole mis au point par nos illustres, ni leurs mœurs, ni leur civilisation, ni même leur langage, quelle surprise m’ont causée le comportement primitif des hommes et leur instabilité maladive ! Ils ne se trouvent pas plus tôt en un lieu que déjà, l’œil sur leur montre, ils voudraient être ailleurs. Toujours en mouvement, ils déploient une activité si frénétique que je les ai longtemps soupçonnés de ne pas se savoir mortels. Depuis, j’ai compris qu’au contraire cette agitation est leur parade contre le sentiment de la mort qui les obsède autant qu’à nous.

Certes, le temps des synthèses viendra plus tard, mais je peux dire dès maintenant que leur activisme forcené est aussi dangereux que notre immobilisme. Ce n’est pas ici que nous trouverons des remèdes au mal qui nous accable. Rien de grand ne peut naître d’eux.

En outre, je me trouve en butte aux avances permanentes de cette stupide Pomponnette. Du plus loin qu’elle me voit, la voilà qui accourt, s’incline devant moi pattes étirées vers l’avant pour l’une de ces révérences qu’affectionnaient les hommes dans les temps anciens, si j’en crois leurs reconstitutions historiques, miaule des saluts modulés, bref me témoigne toutes les marques visibles du respect et de la tendresse.

À son égard, je m’étais trompé du tout au tout, mes frères. Elle est différente en tous points de ce que nous sommes. Plus fine, plus déliée, elle possède une tête serpentine aux oreilles dressées, un museau égyptien semblable à celui de cette déesse antique que les hommes vénérèrent autrefois sous le nom de Bastet, un corps fuselé à doux pelage noir.

Lorsque ses yeux d’or sans défaut se posent sur moi, je me sens prêt à considérer que nos anciens errèrent gravement en ces temps cruels où ils furent obligés de pratiquer le génocide des chattes. Certes, j’ai conscience que c’est gravement pêcher contre l’Esprit que d’affirmer pareilles choses, mes Maîtres mais, à vivre en semblable compagnie, comment éviter de se laisser contaminer par l’Hérésie ?

Cette chatte m’intrigue au-delà de toute expression, elle est double, mes Frères ! Dans les maisons des hommes semblable à ces jouets en peluche dont l’enfant garde une collection en souvenir de son jeune âge, badine, enjouée, se livrant de bonne grâce à leurs mains caressantes, s’étirant sur leurs genoux dans un bien-être béat. A l’extérieur, fauve capable de rester des heures à l’affût d’un mulot ou d’un jeune lapin, trouvant des trésors d’ingéniosité pour torturer ses victimes, ne les laissant reprendre espoir que pour mieux poser sur elles ses griffes à l’instant où elles se croient enfin libres avant de déguster leur vie encore palpitante.  

Ce monde apparemment si simple est décidément plein de surprises ! Les humains aussi sont doubles. Après m’être longtemps étonné de la pauvreté de leur langue que j’ai apprise en trois périodes sans la moindre difficulté, je viens aujourd’hui de découvrir qu’ils pratiquent plusieurs langages.

L’un d’eux dont je n’avais pas connaissance parce que mon humain est trop primitif pour le parler, d’une subtilité et d’une complication époustouflantes, s’adresse aux sens et à la raison tout en même temps. Ceux qui le pratiquent se nomment musiciens ou rockers, je ne sais si les deux termes sont strictement synonymes.

2ème période
4ème lunaison du Charybde

Je continue l’exploration de leurs langages. Contrairement à ce qui m’était apparu au premier abord, cette multiplicité de modes d’expression n’est pas une richesse mais un moyen subtil pour éviter la réflexion et, peut-être, la communication. Arts, histoire, mathématique, philosophie, littérature, médecine, chaque secteur de la connaissance humaine développe son vocabulaire spécifique, sa manière propre d’appréhender le réel, de sorte que plus les hommes s’épuisent à approfondir leurs savoirs parcellaires, plus immense devient le fossé qui les sépare les uns des autres.

Pomponnette me poursuit de ses assiduités. Voilà qu’elle se mêle maintenant de poser son fin museau n’importe où sur ma personne, si possible sur les endroits les plus intimes, de la manière la plus indiscrète qui soit. L’autre jour, devant de telles privautés, j’ai hurlé mais si vous saviez, mes frères, le branle-bas qui s’est alors produit dans mon organisme ! Le cœur qui palpite, les poils qui se hérissent, la chair toute grenée. Jamais je n’oserai reparaître devant vous. Après tous ces siècles pendant lesquels notre race s’est efforcée de se détacher de l’animalité, me retrouver au même point que les êtres les plus primitifs !

Rappelez-moi auprès de vous, je ne mérite pas la noble tâche que vous m’avez confiée. 

Pour les hommes c’est pire encore ! Tout est chez eux subordonné à l’affectif. Ma famille d’adoption se divise en deux clans liés par une relation entre rancœur et amour dont je ne connais guère l’équivalent chez nous. L’homme et l’enfant, contemplatifs, tendres et dépourvus de sens social, se trouvent sans cesse en butte aux récriminations de la femme, active, engagée dans toutes sortes de mouvements généreux, mais secouée de sautes d’humeur et de spasmes d’angoisse.

Malgré toutes leurs difficultés, je me demande pourtant si, lorsqu’ils arrivent à trouver en eux assez de bienveillance pour accepter les autres, ils ne disposent pas dans ce mode de relations liées à l’affectivité d’une richesse que nous avons perdue à tout jamais.

1ère période
de la 6ème lunaison du Charybde

J’étais dans l’erreur la plus complète. L’affectivité est la pire des choses. L’homme et la femme s’affrontent sans cesse, remuant les vieilles rancœurs, développant des pensées négatives. Ce n’est pas de leur faute s’ils sont violents, il y a de quoi devenir fou à devoir supporter à longueur de vie la cohabitation avec des êtres d’un sexe différent ! La race humaine, mes Frères, est dans la même impasse que la nôtre pour des raisons diamétralement opposées. De plus, je découvre chaque jour des faits nouveaux qui révèlent combien cette race est haïssable.

Individus, groupes sociaux, nations s’affrontent à qui mieux mieux. Seuls changent les noms de lieux mais, partout je retrouve les mêmes conflits sanguinaires, bestiaux, pleins d’une haine concentrée. Parfois la solitude m’oppresse à tel point que, contre toute raison, je rêve de me voir rappelé parmi vous avant le terme normal de mon séjour. Trois lunaisons que je suis ici, autant dire une éternité ! Et ce n’est pas cette pauvre Bastet (j’ai renoncé à l’affubler du grotesque nom de Pomponnette) qui me sera d’un quelconque secours. Cette bête est stupide au-delà de toute expression !

Je me suis enfui pour rejoindre les chats. Hors des foyers où ils sont traités comme des jouets vivants, ils mènent une existence sauvage, grimpant aux arbres, chassant pour leur plaisir, développant toutes les facultés de magnifiques machines à tuer que nous fûmes nous-mêmes en des temps très lointains.

En cette période du rut, car ils copulent à date fixe comme des animaux qu’ils sont, ils poussent la nuit des feulements pour affoler les femelles, parcourent des kilomètres dans les champs environnant les demeures des hommes, s’exercent à la chasse pour courser leur nourriture qu’ils déchirent à belles dents et constituent une société barbare dont les seules activités communes semblent être les batailles de mâles pour gagner les faveurs des chattes. C’est écœurant !

Chaque fois que je me suis avisé d’inviter l’un d’entre eux à pratiquer ces caresses qui nous rapprochent entre pairs, j’ai récolté une moisson de coups de griffes et de menaces à gueule large ouverte, comme si j’étais le pire ennemi de leur race.

Sur ce monde, les femelles seules semblent capables de développer cette riche palette de sentiments qui sont les nôtres : amitié, tendresse, désir de comprendre l’autre au lieu de le posséder. Et notamment Bastet que j’ai retrouvée adulée, choyée comme une reine dont elle a l’allure, et qui se montre tout particulièrement bonne pour moi.

Pourrez-vous jamais me pardonner, mes Frères, le plaisir que je prends à me rouler sur son corps si doux en mordant à pleines dents cette nuque faussement rétive ? Et est-ce vraiment pêcher contre vous que d’adopter les coutumes du lieu puisque c’est vous qui m’avez envoyé dans ce monde à l’envers ? 

Eclairez-moi mes Maîtres car je vis un grand trouble. Même si je sais la nécessité de cette barrière mentale qui me sépare de vous ainsi que des observateurs que vous avez en même temps que moi exilés sur cette planète, je dois absolument vous joindre.

Les chats n’ont nulle idée de la contraception que pratiquent pourtant scrupuleusement leurs hôtes, de sorte que j’ai vu avec stupéfaction les flancs de toutes les chattes s’arrondir en même temps puis se distendre.  Les chatons sont nés cette nuit. Bastet ne fait pas exception à la règle à ceci près qu’elle n’a mis au monde qu’une de ces larves monstrueuses qu’elles nomment leurs petits. Jamais jusqu’ici je n’avais été témoin de pareille horreur. Cela s’agite, cela grouille, cela couine les yeux clos, cela cherche à tâtons la mamelle maternelle.

Je me suis enfui. Nos ancêtres étaient dans le vrai, mes Frères, j’en porte témoignage, lorsque, ayant découvert le secret de l’immortalité, ils se sont débarrassés à tout jamais des femelles porteuses d’humeurs et de petits. Même s’il m’est arrivé parfois de condamner ces mesures monstrueuses, tant au nom de la bienveillance que du réalisme – car les races meurent tout comme les individus, n’est-ce-pas ?- aujourd’hui je les comprends de s’être débarrassés de cette engeance ! Pourquoi, ô pourquoi m’avoir condamné à cet exil

Pourtant, je n’étais pas plus tôt éloigné de quelques mètres que j’ai commencé à éprouver une infinie tendresse au souvenir de Bastet alanguie se livrant tout entière à cette caricature de chat qu’elle prétend être de mes œuvres.

Comme par un remords, j’ai été poursuivi par son image, couchée sur le flanc, arrondie en nid douillet et adressant des miaulements chantants à la petite chose qui, blottie contre elle, agitait des membres minuscules, ouvrant et fermant ses griffes absentes.

Depuis que j’ai à nouveau accès à la bibliothèque de mon humain, j’ai repris de plus belle mes recherches. Je prends toujours autant de précautions pour n’être pas découvert mais les choses me sont désormais plus faciles. La femme et l’homme ont enfin compris ce que nous savons depuis des siècles, que mâles et femelles ne sont pas faits pour vivre ensemble. L’homme est de plus en plus souvent dehors. J’ai donc loisir de lire tout mon saoul.

C’est ainsi que je viens de découvrir un écrit d’un de leurs dissidents, c’est le nom dont ils affublent les rares êtres qui, parmi eux, s’obstinent à penser par eux-mêmes. La chose paraît aux hommes si anormale qu’aucun type de régime politique n’échappe à la tentation de museler, dans telle ou telle occasion et, parfois de manière permanente, les citoyens dont ils tirent leur pouvoir. Il y a pire encore. Mon dissident raconte que, du temps où il avait le droit de vivre dans son pays, il travaillait dans un service dont la mission officielle était de faire disparaître des livres, enregistrements et autres pièges à mémoire, les traces des hommes politiques déchus de leur fonction pour non conformité aux dogmes officiels. Punir comme un crime la réflexion personnelle ! Le dégoût me submerge. Je me sens faible comme un nouveau-né dans cette cave où je me suis réfugié après cette terrifiante lecture. Je ne veux plus voir les humains ni les chats. Plutôt mourir tout de suite. 

Je n’étais pas plus tôt sorti de ma cave, encore faible mais apaisé, presque serein, que j’ai retrouvé les hurlements de mes humains. L’enfant à peine couché, ils se sont disputés à nouveau et, tout à coup, se sont dressés l’un contre l’autre d’une manière sauvage.
Il l’a battue ! Jamais je n’avais été agressé par une telle puissance de haine. Le choc a été tel qu’il a forcé mon esprit, m’a écrasé au sol comme le font leurs bombes pour des populations entières, dit-on, et m’a laissé anéanti.  

Cette race est maudite. Arts, littérature, science ne sont que des paravents cachant comme un écran une bestialité profonde. Quelle aide pouvons-nous attendre d’une espèce où les partis s’exècrent, où même dans la famille, – la cellule la plus infime de cette cascade de ghettos -, l’affrontement est la règle et la paix l’exception ? Je rêve de notre monde comme d’un havre de paix.

Rappelez-moi auprès de vous, mes Maîtres. Ce bain de violence me fait perdre mon âme chaque jour sans rien gagner pour notre cause. Laissez-moi réintégrer la quiétude de notre monde clos qui se meurt douillettement. Ou, du moins, répondez. Il n’y a pas de danger que les hommes s’en rendent compte. Ils sont trop préoccupés d’eux-mêmes pour rien percevoir des autres. 

Il est nuit. Il fait froid. Ils se sont encore disputés ce soir avec leur coutumière violence avant qu’elle ne quitte la maison en ébranlant toutes les portes. Le flux de leurs haines successives m’entoure de toutes parts, me laissant sans forces et sans courage. Au secours, donnez-moi les moyens de me tirer de ce guêpier où je me suis fourvoyé pour sauver notre race moribonde. Je ne peux rester un instant de plus.

Partir ? Mais où irai-je ? Le chemin de nos contrées m’est fermé par la barrière de vos esprits. Je sais maintenant que vous ne m’accueillerez plus jamais parmi vous. Vous m’avez lancé dans le monde des hommes comme on lance une bouteille à la mer, sans vous soucier d’un possible retour.

L’enfant et moi avons pleuré longuement l’un contre l’autre, exilés tous deux, lui hors du nid familial, moi loin de vos Esprits Souverains.

Je vous hais. O Illustres que j’ai tant vénérés, vous n’êtes que des imposteurs. Je sais maintenant le rôle exact du groupe d’observateurs dont je fais partie qui ont été envoyés sur la Terre.

Écoutez-moi, mes Frères ! Nos Illustres se moquent bien d’apprendre comment évoluent les humains et les chats, ils le savent. Comme vous vous cachez de moi ils se gardent de vous. Ils ne vous apprennent la transparence que pour mieux vous deviner, mais leurs esprits vous demeurent opaques. Révoltez-vous contre eux, mes égos, mes pairs sans lesquels toute vie m’est désert, répondez-moi, je vous en prie. Comment pourrais-je vivre plus longtemps séparé de vous ?

Suis-je stupide ! Mes pensées ne vous parviennent pas. Nous avons aussi nos traitements psychiatriques, nos reconstructions de l’histoire, mais ils sont plus sournois, ils s’appellent respect inconsidéré de la tradition, abandon de toute réflexion personnelle au nom de la communication permanente des Esprits. Ecoutez-moi si vous le pouvez, vous qui vous croyez libres. Ils vous sacrifieront un jour comme ils ont autrefois sacrifié les chattes, comme ils me sacrifient aujourd’hui.

Et vous, les Illustres, vous les Fourbes, vous qui m’avez isolé de mes égos pour mieux me pousser dans votre jeu à la rencontre de ces idiots congénitaux que sont les chats, je vous hais ! On ne sauve pas une race par des trahisons de ce genre. Comme les hommes, vous êtes maudits ! Des sculpteurs de mirages. Votre belle sagesse n’est que du vent !

Revenu chez l’homme après de longues pérégrinations, j’y ai retrouvé Bastet dont le regard doré s’illumine en se posant sur moi.

Notre enfant, qui ressemble de plus en plus à un petit prince, me poursuit d’incessantes questions et fait preuve d’une étonnante maturité pour son jeune âge. Je ne peux m’empêcher de penser à ces légendes anciennes qui font naître la race des hommes d’un contact entre les Elohim et les filles des préhominiens d’avant la conscience humaine. Serait-il possible que nous ayons donné naissance, Bastet et moi, à une nouvelle race d’Etres ?

La tête me tourne. Est-ce pour remplir cette mission que vous nous avez exilés dans ce monde, mes Maîtres ? Seriez-vous assez machiavélique pour avoir prévu de remplacer la race des hommes qui n’a besoin d’aucune aide extérieure pour se détruire, (vous le saviez de longue date), par une nouvelle race d’Etres que vous nous avez envoyé créer ?

Les chats du quartier me considèrent comme un voyant et me nomment leur poète. Depuis peu, je sens naître en eux un élan qui a quelque chose de touchant, surtout lorsqu’on est l’objet de leur ferveur. L’autre jour, l’un d’eux s’est prosterné devant moi et m’a soufflé dans son langage grossier :

– Tu es notre Assembleur de nuages.

Assembleur de nuages ! Suis-je digne de pareil titre ? Je me demande parfois si, chat parmi les hommes et Dieu parmi les chats, je ne me conduis pas à mon tour en marchand d’illusions. Mais tout est préférable à l’insupportable solitude à laquelle, du haut de vos esprits retors et souverains, vous m’avez condamné, ô sculpteurs de mirages, mes semblables, mes Maîtres !

 » Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages,
Vous prendrez-vous toujours au piège des images ? « 

Lamartine : Cours familier de littérature.