
Ça y est, on est dans la nouvelle maison. On, c’est moi Léo et mon petit frère Lucas, papa et maman. La nouvelle maison, c’est une chambre pour moi tout seul, un petit carré de pelouse sur le devant et un terrain derrière où papa a promis de m’installer un panier de basket. Depuis, c’est la belle vie.

Le seul problème, c’est la voisine du premier étage. Elle est très vieille, très maigre, l’air plutôt gentil, mais elle regarde toujours par la fenêtre. Alors quand j’arrive à éviter papa, puis maman, et que je me prépare à faire enfin ce dont j’ai envie, il faut encore que je vérifie qu’elle ne soit en train de surveiller. C’est commode, je vous jure !
L’autre jour, papa avait laissé l’échelle appuyée contre le mur du fond, et un marteau au pied. C’était l’occasion rêvée de bricoler comme lui.

D’habitude il ne veut jamais que je l’aide et dès qu’il a fini, il range tous ses outils, je me dépêche de grimper les échelons. Le marteau est très lourd mais en le posant à chaque marche, je réussis à le hisser tout en haut de l’échelle. Au moment où je le soulève pour donner un grand coup dans le mur, j’entends un petit bruit irritant : tssst ! tssst ! Comme si une guêpe enragée essayait de me piquer. Je cherche d’où vient ce satané bruit. Et, en tournant la tête, je vois l’insupportable voisine à sa fenêtre. De loin, elle me fait de grands signes de la main : Non ! Ne fais pas ça !

J’ai reposé le marteau sur le dernier échelon. Je suis descendu en vitesse et je suis parti en rouspétant. Méchante vieille ! Je ne serai jamais tranquille !
En tout cas, un qui a dû être surpris, c’est papa. Quand il est venu ranger ses affaires, il a dû croire que le marteau avait grimpé tout seul en haut de l’échelle.

Mon petit frère Lucas, il veut toujours faire comme moi. Maman dit : « C’est parce qu’il t’admire, tu es son modèle. Prends patience. Tu vas voir quand il sera grand comme tu pourras t’amuser avec lui ! »
En attendant, ce Lucas est un vrai chewing-gum ! Tu le détaches d’un côté et il se colle de l’autre. Impossible de s’en défaire.
Quand il m’énerve trop, je lui dis :
– Lâche moi les baskets.
Heureusement, il ne comprend pas. Il est trop petit pour savoir ce que sont les baskets et, en un sens, je suis bien content. C’est mon petit frère, je l’aime bien quand même.
Ou alors, quand il est vraiment trop collant :
-Tu me pompes l’air !

Ça non plus il ne comprend pas. L’air, peut-être qu’il sait ce que c’est, mais pomper, il n’a pas idée. Moi non plus je ne savais pas quand j’avais deux ans, mais il est futé, le petit Lucas. Même s’il ne comprend pas les mots, il sait que je luis dis d’arrêter de me coller. Alors il s’en va se plaindre à maman que je suis méchant avec lui, et qui c’est qui se fait punir ? C’est drôlement barbant d’avoir un petit frère !

Maman ne comprend rien à la musique. Moi, j’adore ça et il paraît que je suis doué. C’est papa qui le dit. Quand il était jeune, Il était batteur dans un orchestre, il sait de quoi il parle. Mais maman, en musique, c’est triple zéro !
Je m’installe bien à l’aise et je commence à chanter. Pour le rythme, c’est facile ! Pendant que je fredonne à mi-voix, je m’accompagne en tapant sur le bord de la table. Maman crie :
– Arrête Léo, tu me casses la tête.

J’arrête puisqu’elle le veut. Je prends la guitare que j’ai gagnée l’autre jour à la fête foraine, et je commence à chanter des airs de rock en m’accompagnant. Papa m’a acheté un CD que je passe sur mon mange disques. Je connais par cœur presque toutes les chansons. A ce moment, j’entends la voix de maman qui hurle de la cuisine :
– Léo, arrête ça tout de suite.
Qu’est-ce qu’elle est pénible ! Mais j’arrête quand même. Après tout, c’est ma mère, il faut bien que je l’écoute.

Dans ma chambre, tout en haut de l’armoire, il y a le tambour que m’a offert la cousine Marie pour Noël. Je vais chercher une chaise au salon, je monte dessus, je me hisse sur la pointe des pieds. Pas moyen, je suis vraiment trop petit. Je cours dans le jardin. J’ai repéré le long du mur une longue tige de bois que papa a mis de côté. Par chance, elle est tout juste à la bonne taille. Je monte, je me hisse, je brandis la baguette, je la glisse sous le bord du tambour. Tant pis si ça fait un peu de bruit en tombant.
Je décroche les baguettes et au moment où je vais enfin pouvoir jouer du tambour, je me trouve nez à nez avec maman. Jamais je ne l’ai vue si rouge. Elle est tellement en colère qu’on croirait que la fumée va lui sortir par les naseaux comme quand un taureau s’apprête à charger dans les bandes dessinées. Elle crie à tue-tête :
– Tu vas arrêter de faire du bruit, tu vas arrêter oui ? Tu sais que ton petit frère essaie de s’endormir ?
Et elle sort en claquant la porte :
– Ce gosse me fera mourir !
Je ne comprendrai jamais rien à maman. Qu’est-ce qu’elle a à crier comme ça ? De nous deux, c’est elle qui fait le plus de bruit.

La bonne saison est arrivée. Ce n’est pas encore l’été, mais chaque matin, en ouvrant les volets, maman inspecte le ciel. Et chaque matin, elle dit :
– Quelle merveille, il va faire beau !
Je passe mon temps dans le jardin et maman est beaucoup moins nerveuse que quand on est tous enfermés dans la maison. Bref, tout baigne, comme dit papa. ça veut dire : tout va bien.
Depuis qu’il fait beau, on vit les fenêtres ouvertes, et voilà que, l’autre jour, il m’est arrivé une drôle d’aventure.

J’étais en train de jouer tranquillement quand j’entends tout à coup une cascade de notes. Une cascade, on en a vu une à la montagne. C’est de l’eau qui dévale du haut d’un rocher. Quand la lumière passe à travers, ça fait comme un arc en ciel. Les sept couleurs qui dessinent un grand rond, c’est magnifique. Là, c’était la musique qui tombait du premier étage de la maison et c’était au moins aussi beau que la cascade. Sauf que ça ne se contentait pas de tomber, ça tournait dans le ciel comme une ribambelle d’oiseaux, puis ça se mettait à gémir et j’avais envie de pleurer. Ou encore ça partait dans tous les sens, et mes jambes avaient envie de danser toutes seules.
J’ai écouté de toutes mes oreilles. Au bout d’un moment, j’ai réalisé que ce n’était pas un disque. Quelquefois, ça grinçait un peu, ça s’arrêtait et puis ça repartait de plus belle. Peut-être c’était la dame qui jouait. Une vieille dame si fluette et une musique si puissante, est-ce que c’était possible ?

Tout le temps que ça a joué, je suis resté à écouter sans bouger, sans presque respirer, tellement calme que maman est sortie pour voir ce que je faisais. En me voyant assis, immobile, elle a pris peur :
– ça ne va pas mon chéri ? Dis-moi où tu as mal !
Le lendemain, après l’école, on est allé faire les courses avant d’aller chercher Lucas à la crèche. En rentrant, on a vu la dame qui s’accrochait à la rampe de son escalier pour grimper chez elle. Elle est tellement maigre, j’ai toujours peur qu’elle se casse avant d’arriver en haut. Je l’ai appelée :

– Madame, c’est toi qui faisais cette belle musique ? C’est quoi ?
Maman m’a rappelé à l’ordre :
– Léo, combien de fois je t’ai dit de ne pas interpeler les gens !
Et à la voisine :
-Excusez-le, Madame Ingrand. Il est curieux comme une pie mais vous n’êtes pas obligée de lui répondre.
– Il n’y a pas d’offense, bien au contraire ! Alors, comme ça Léo, tu aimes la musique de Bella Bartok ? J’ai eu envie de faire chanter un peu mon violon. J’espère que ça ne vous a pas trop dérangé.
– Madame, tu me le montreras, ton violon, dis ?
Maman a encore râlé.
– ça suffit, Léo, arrête d’ennuyer Mme Ingrand.

– Oh mais il ne m’ennuie pas. Bien sûr, je te le monterai, mais il te faudra me promettre de ne pas le toucher. Un violon, c’est un instrument précieux.
– Alors si tu ne le touches pas, comment tu fais pour en jouer ?
Elles se sont mis à rire toutes les deux. Maman a rassemblé tous ses paquets et elle a dit :
– Méfiez-vous, si vous commencez avec Léo, vous n’avez pas fini !
Elle a rentré les paquets en souriant et on est allé tous les deux chercher Lucas.
J’adore aider papa à réparer la voiture. Papa, il sait tout faire. D’ailleurs maman, aussi est au courant. C’est souvent qu’elle fait appel à lui mais, voilà, papa quand il bricole, il est toujours énervé. Heureusement que je suis là pour lui prêter main forte.

Dès que je le vois prendre sa boîte à outils, je me précipite. J’aime lui passer le tournevis, la clef à molette, les pinces. Avant qu’il parle, je devine ce dont il a besoin.

Quelquefois, j’entends au-dessus de moi sa voix lasse :
– Non, Léo, pas le tournevis, c’est les pinces que je veux.
Puis, tout de suite après :
-Léo, pousse-toi, laisse-moi voir les outils.
Qu’est-ce qu’il a besoin de les voir puisque je suis là pour les lui faire passer ?

Quelquefois on dirait que sa voix devient comme aigre.
– Non, non, Léo, dégage, va plutôt aider maman.
Mais moi, c’est bricoler que je veux. Il ne comprend pas ça ?
Puis tout d’un coup, il se met à crier :
-Bon Dieu, Léo, lâche-moi les baskets ! Tu ne vois pas que je suis pressé ?
Justement ! C’est pour ça que je l’aide !
Parfois, je ne comprends pas papa. Aujourd’hui, il a hurlé plus fort que d’habitude et crié un juron. De ceux que je ne dois pas répéter. Je suis parti, les mains dans le dos en sifflotant. M’en fous qu’il ne veuille pas de moi ! Puisque c’est comme ça, au lieu de lui prêter main forte, je vais m’amuser, voilà ! Il sera obligé de bricoler tout seul, il verra comme c’est commode !

Là-haut, la dame est à son balcon. Elle me fait son drôle de petit sifflet habituel Tsst ! Tsst ! Je lève la tête en colère. Qu’est-ce qu’elle me veut encore ? Il n’y en a pas assez avec papa qui me fait des histoires ? Mais je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche, elle dit :
– Alors, il paraît que tu veux voir mon violon ?
Je grimpe quatre à quatre l’escalier qui mène à son appartement. Maman me le défend formellement mais ce n’est pas moi qui veux, c’est la dame qui m’appelle. Elle m’attend à la porte. Avant de me laisser entrer, elle dit :
– Tu te rappelles, tu as promis de ne pas le toucher.
Bien sûr que je me rappelle. Pour qui elle me prend ?

C’est petit, un violon. On dirait un jouet pour les grandes personnes. Il est couché dans une boîte de cuir juste à sa taille, sur un lit de velours rouge, et recouvert d’une petite couverture écossaise bien bordée sur les côtés.
Quand elle le range dans sa boîte, est ce qu’elle lui dit comme maman quand elle nous borde le soir ?
– Reste bien au chaud, mon biquet. Ne va pas m’attraper froid.
Quand je le lui demande, la dame rit de bon cœur :
– Non, je ne lui parle pas, mais je pourrais. Les violons aiment la douceur. Au fait, tu savais que les violons ont une âme tout comme les gens ?

Elle me joue un petit air si entraînant que j’ai envie de danser. Pas le morceau de l’autre jour qui, à des moments pleurait, comme s’il portait tout le chagrin du monde et à d’autres moments s’envolait dans les étoiles. J’ai dit :
– Moi aussi je pourrais bien jouer, vous savez.

– Ce que je sais, c’est que tu as promis de ne pas y mettre les mains.
Mais en disant ça, elle approche le violon de mon épaule. Elle me fait poser la joue sur le bois parfumé. C’est doux comme les joues de ma maman quand je l’embrasse.
– Un violon, on le tient comme ça. Tendrement et fermement.
Elle le reprend, le pose sur son épaule à elle, le coince avec sa joue et le lâche.
Attention !
Je n’ai pas pu m’empêcher de crier, mais le violon ne tombe pas. ça paraît incroyable mais le violon tient tout seul ! La dame rit. Elle me répond comme si elle m’avait entendu penser :
– Non, pas tout seul. C’est moi qui le tiens, mais sans les mains. Les mains, j’en ai besoin pour choisir les notes.

Pour me le montrer, elle joue un petit air moqueur.
-Tu vois comment je me sers de mes doigts ?
Ils s’agitent, ses doigts, ils vont tout en haut, tout en bas du manche, ils appuient sur les cordes, ils vibrent. Ils se déplacent à toute vitesse. Ma parole, eux aussi ils dansent comme l’archet qui mène une sacrée sarabande dans l’autre main de la vieille dame.
Quand la musique s’arrête, elle me regarde :
– Alors, comme ça tu voudrais apprendre à en jouer ? Tu sais que c’est un instrument très difficile, le violon ?
Et voilà ! C’est notre secret à tous les deux. Chaque fois que je peux, je monte chez la vieille dame. Elle a trouvé un violon à ma taille :
– Tu comprends, dans mon fourbi, j’ai tout. Avant, j’étais professeur, mais il faut chercher. Voilà ! celui-là sera bien pour toi.
Elle me montre comment faire. Je m’applique. Je fais tout comme elle, mais quand ça grince trop, elle me pose la main sur la tête :
– Arrête, Léo, tu fais pleurer Mozart.

Je ne sais pas qui est ce Mozart, mais il pleure souvent avec moi.
Alors, elle me montre à nouveau. Elle n’est pas comme papa, elle n’est jamais pressée.
Et puis, le violon a commencé à chanter sous mes doigts. Pas souvent, pas longtemps, mais quelquefois. Mozart a pleuré moins souvent et maman est beaucoup plus détendue, je ne sais pas pourquoi.
On est bien dans la nouvelle maison !
